«Un homme est orgueilleux quand il a du courage,
Mais on ne peut pas être héroïque avec moi.
Les vaisseaux, les chemins, les rêves, les voyages
Amènent l'univers suppliant sous ma loi.
«Je règne sur l'active et chancelante vie
Comme un tigre onduleux, aux prunelles ravies;
L'Orient dilaté, engourdi, haletant,
Tressaille dans mes bras, cadavre palpitant!
«Parfois, sous le climat brumeux des cathédrales,
Je semble m'assoupir pendant vos longs hivers,
Mais je jaillis soudain, éparse et triomphale,
Du cri d'un maigre oiseau sur un églantier vert!
«En vain les repentants, les rêveurs, les ascètes
S'enferment au désert comme des emmurés,
Je m'attache à leur plaie ardente et satisfaite,
Car je suis la douleur, plaisir transfiguré!
«Lorsque devant l'autel flamboyant, les mystiques
Essayent d'écarter mon fantôme jaloux,
Je fais pleuvoir sur eux l'orage des musiques
Qui trompe leur prudence, et dit: «Je vous absous.»
«Je mens quand je me tais, je mens quand je protège,
Partout où sont des corps, partout où sont des coeurs
J'élance hardiment mon fourmillant cortège,
Et le monde est empli de ma suave odeur.
«Quand les adolescents ou les amants austères
Espèrent me bannir de leurs sublimes voeux,
J'attaque lentement leur citadelle altière,
Et comme un chaud venin je me répands en eux;
«Ceux qui me sont voués ont de vagues prunelles
Où le danger projette un invincible attrait.
Comme un ciel enfiévré, sillonné par des ailes,
Ces vacillants regards ont de mouvants secrets…»
Alors, moi qui sais bien que cette voix funeste
Proclame la puissante et triste vérité,
Je demande, mon Dieu, quel combat et quel geste
Eloignent des humains l'âpre fatalité.
—Seigneur, si la pitié, la charité, l'extase,
Si le stoïque effort, si l'entrain à mourir,
Si la Nature, enfin, n'est jamais que ce vase
D'où toujours le désir ténébreux peut jaillir,