J'écoute près de toi la musique, et je vois
Ta bouche et ton regard respirer à la fois;
Nous sentons notre vie abonder côte à côte:
Ce que la destinée apporte ou ce qu'elle ôte
Ne peut plus nous toucher; nous sommes accomplis
Comme deux morts anciens dans l'ombre ensevelis,
Et qui, rigides, font un infini voyage…
Il me suffit de voir scintiller ton visage
Pour déguster la paix du milieu de l'été.
—Désir immaculé, passion innocente:
T'absorber par le coeur, sans que le corps ressente
Aucune humaine volupté!
LE MONDE INTERIEUR
«Car l'exceptionnel, voilà ta tâche…»
NIETZSCHE.
Il est des jours encor, où, malgré la sagesse,
Malgré le voeu prudent de rétrécir mon coeur,
Je m'élance, l'esprit gonflé de hardiesse,
Dans l'attirant espace inondé de bonheur!
Je regarde au lointain les arbres, les verdures
Retenir le soleil ou le laisser couler,
Et former ces aspects de calme ou d'aventures
Qui bercent le désir sur un branchage ailé!
Mais quand je tente encor ces célestes conquêtes,
Cette ivre invasion dans le divin azur,
J'entends de toutes parts la nature inquiète,
Me dire: «Tu n'as plus ton vol puissant et sûr.
«Tu es sans foi; va-t'en vers les corps, vers les âmes,
Rien de nous ne peut plus se mêler à ton coeur.
Tu n'es plus cette enfant, libre comme la flamme,
Qui montait comme un jet de bourgeons et d'odeurs!
«Nous fûmes ta maison, ta paix et ton refuge,
Tu n'avais pas, alors, connu le mal humain,
Mais tes pleurs effrénés, plus forts que le déluge,
Ont détruit nos moissons et troublé nos chemins.
«Nous ne serions pour toi qu'un décor taciturne
Qui te fut sans secours dans d'insignes douleurs;
Fuis l'aube vaporeuse et l'étoile nocturne,
Ton désir s'est voué au monde intérieur!
«L'aurore, les matins, les brises, les feuillages,
Les cieux, frais et bombés comme un cloître vivant,
Les cieux qui, même alors que l'été les ravage,
Contiennent la splendeur immobile des vents,