Des insectes brûlants voilaient mes deux mains nues:
Je contemplais le sort, la paix, l'azur si long,
Et parfois je croyais voir surgir dans la nue
La lance de Minerve et le front d'Apollon.

Devant cette splendeur sereine, ample, équitable,
Où rien n'est déchirant, impétueux ou vil,
Je songeais lentement au bonheur misérable
De retrouver tes yeux où finit mon exil…

* * * * *

Je jette sous tes pieds les noirs pipeaux d'Euterpe,
Dont j'ai fait retentir l'azur universel
Quand mes beaux cieux luisaient comme des coups de serpe,
Quand mon blanc Orient brillait comme du sel!

Je quitte les regrets, la volonté, le doute,
Et cette immensité que mon coeur emplissait,
Je n'entends que les voix que ton oreille écoute,
Je ne réciterai que les chants que tu sais!

Je puiserai l'été dans ta main faible et chaude,
Mes yeux seront sur toi si vifs et si pressants
Que tu croiras sentir, dans ton ombre où je rôde,
Des frelons enivrés qui goûtent à ton sang!

Car, quels que soient l'instant, le jour, le paysage,
Pourquoi, doux être humain, rien ne me manque-t-il
Quand je tiens dans mes doigts ton lumineux visage
Comme un tissu divin dont je compte les fils?…

PALERME S'ENDORMAIT…

Palerme s'endormait; la mer Tyrrhénienne
Répandait une odeur d'âcre et marin bétail:
Odeur d'algues, d'oursins, de sel et de corail,
Arome de la vague où meurent les sirènes;
Et cette odeur, nageant dans les tièdes embruns,
Avait tant de hardie et vaste violence,
Qu'elle semblait une âpre et pénétrante offense
A la terre endormie et presque sans parfums…

Le geste de bénir semblait tomber des palmes;
Des barques s'éloignaient pour la pêche du thon;
Je contemplais, le front baigné de vapeurs calmes,
La figure des cieux que regardait Platon.
On entendait, au bord des obscures terrasses,
Se soulever des voix que la chaleur harasse:
Tous les mots murmurés semblaient confidentiels;
C'était un long soupir envahissant l'espace;
Et le vent, haletant comme un oiseau qu'on chasse,
En gerbes de fraîcheur s'enfuyait vers le ciel…