—Creusant l'ombre, écrasant la route caillouteuse,
L'indolente voiture où nous étions assis
S'enfonçait dans la nuit opaque et sinueuse,
Sous le ciel nonchalant, immuable et précis;
C'était l'heure où l'air frais subtilement pénètre
La pierre au grain serré des calmes monuments;
Je n'étais pas heureuse en ces divins moments
Que l'ombre enveloppait, mais j'espérais de l'être,
Car toujours le bonheur n'est qu'un pressentiment:
On le goûte avant lui, sans jamais le connaître…
Dans un profond jardin qui longeait le chemin,
Des chats, l'esprit troublé par la saison suave,
Jetaient leurs cris brûlants de vainqueurs et d'esclaves.
Sur les ployants massifs d'oeillets et de jasmins,
On entendait gémir leur ardente querelle
Comme un mordant combat de colombes cruelles…
—Puis revint le silence, indolent et puissant;
La voiture avançait dans l'ombre perméable.
Je songeais au passé; les vagues sur le sable
Avec un calme effort, toujours recommençant,
Déposaient leur fardeau de rumeurs et d'aromes…
Les astres, attachés à leur sublime dôme,
De leur secret regard, fourmillant et pressant,
Attiraient les soupirs des yeux qui se soulèvent…
—Et l'espace des nuits devint retentissant
Du cri silencieux qui montait de mes rêves!
LE DESERT DES SOIRS
Dans la chaleur compacte et blanche ainsi qu'un marbre,
Le miroir du soleil étale un bleu cerceau.
Comme un troupeau secret d'aériens chevreaux
La rapace chaleur a dévoré les arbres.
Palerme est un désert au blanc scintillement,
Sur qui le parfum met un dais pesant et calme…
Les stores des villas, comme de jaunes palmes,
Aux vérandas, qui n'ont ni portes ni vitrail,
Sont suspendus ainsi que de frais éventails.
La mer a laissé choir entre les roses roches
Son immense fardeau de plat et chaud métal.
Un mur qu'on démolit vibre au contact des pioches;
Une voiture flâne au pas d'un lent cheval,
Tandis que, sous l'ombrelle ouverte sur le siège,
Un cocher sarrasin mange des citrons mous.
La chaleur duveteuse est faible comme un liège;
Sa molle densité a d'argentins remous.
—Je suis là; je regarde et respire; que fais-je?
Puisque cet horizon que mon regard contient
Et que je sens en moi plus aigu qu'une lame,
Mon esprit ne peut plus l'enfoncer dans le tien…
Je dédaigne l'espace en dehors de ton âme…
LE PORT DE PALERME
Je regardais souvent, de ma chambre si chaude,
Le vieux port goudronné de Palerme, le bruit
Que faisaient les marchands, divisés par la fraude,
Autour des sacs de grains, de farine et de fruits,
Sous un beau ciel, teinté de splendeur et d'ennui…
J'aimais la rade noire et sa pauvre marine,
Les vaisseaux délabrés d'où j'entendais jaillir
Cet éternel souhait du coeur humain: partir!
—Les vapeurs, les sifflets faisaient un bruit d'usine
Dans ces cieux où le soir est si lent à venir…
C'était l'heure où le vent, en hésitant, se lève
Sur la ville et le port que son aile assainit.
Mon coeur fondait d'amour, comme un nuage crève.
J'avais soif d'un breuvage ineffable et béni,
Et je sentais s'ouvrir, en cercles infinis,
Dans le désert d'azur les citernes du rêve.
Qu'est-ce donc qui troublait cet horizon comblé?
La beauté n'a donc pas sa guérison en elle?
Par leurs puissants parfums les soirs sont accablés;
La palme au large coeur souffre d'être si belle;
Tout triomphe, et pourtant veut être consolé!
Que signifient ces cieux sensuels des soirs tendres?
Ces jardins exhalant des parfums sanglotants?
Ces lacets que les cris des oiseaux semblent tendre
Dans l'espace intrigué, qui se tait, qui attend?