Mettant sur mon regard mes deux mains comme un masque,
J'abordais la chaleur de midi. Dans les vasques,
Le pompeux papyrus condensait sa fraîcheur.
Une voiture avec un baldaquin de toile
Menait à Baïra, dormant sur la hauteur
Parmi des ronciers blancs et des chants de cigales,
Comme un mauresque hospice enduit d'un lait de chaux…
Montréal et son cloître ouvrait à l'azur chaud
Sa cuve où grésillaient les bananiers d'Afrique.
L'église, ruisselant de fières mosaïques,
Elançant ses piliers, minces comme des mâts,
Où l'or se suspendait en lumineuses grappes,
Ressemblait, par l'ardent et monastique éclat,
A vous, sainte brûlante, ô Rose de Lima,
Que l'on voit alanguie auprès d'un jeune pape…
Des muletiers passaient en bonnet espagnol;
La fleur de l'aloès reflétait sur le sol
Le miracle étonné d'un calice de braise.
Des enfants transportaient des paniers, où les fraises
Bondissaient, retombaient, se mouvaient, rouge essaim,
Comme un jet d'eau pourpré qui pique le bassin.
Un marchand grec, coiffé de noire cotonnade,
Repoussait de ses cris et de ses sombres mains
L'assourdissant troupeau de hargneuses pintades
Qui mordait son fardeau et barrait le chemin;
Effronté, laissant voir son torse nu qu'il cambre,
Un jeune homme, allongé sur le jaune talus,
Regardait de ses yeux scintillants et velus
Le sublime soleil abonder sur ses membres
Comme un flot de liqueur coule d'un flacon d'ambre…
L'horizon tressaillait d'un vertige or et bleu.
—Et puis toujours, là-bas, je voyais, pure et vaste,
La mer au grand renom, qui touche dans ses jeux
Les Cyclades, dormant sur des vagues de feu,
Le rivage d'Ulysse et celui de Jocaste,
L'herbe où des bergers grecs préludaient deux par deux…
—Et je songeais,—puissante, éparse, solitaire,—
Mêlée au temps sans bord ainsi qu'aux éléments,
Attirant vers mon coeur, comme un étrange aimant,
Tous les rêves flottant sur l'amoureuse terre;
J'attendais je ne sais quel grave et sûr plaisir…
Mais déçue aujourd'hui par tout ce qu'on espère,
Ayant tout vu sombrer, ayant tout vu fléchir,
O mon coeur sans repos ni peur, je vous vénère
D'avoir tant désiré, sachant qu'il faut mourir!
L'AIR BRULE, LA CHAUDE MAGIE…
Que tu es heureuse, cigale, quand, du sommet des arbres,
abreuvée d'une goutte de rosée, tu dors comme une reine.
ANACREON.
L'air brûle, la chaude magie
De l'Orient pèse sur nous,
Nous périssons de nostalgie
Dans l'éther trop riche et trop doux.
On entrevoit un jardin vide
Que la paix du soir inclina,
Et là-bas, la mosquée aride
Couleur de sable et de grenat.
La dure splendeur étrangère
Nous étourdit et nous déçoit:
Je me sens triste et mensongère:
On n'est pas bon loin de chez soi.