Dans un de ces soirs chauds qui nous fendent le coeur,
Et, comme d'une mine où gisent des turquoises,
Viennent extraire en nous de secrètes lueurs,
Et guident vers les cieux notre pensive emphase;
Dans ces languides soirs qui font monter du sol
Des soupirs de parfums, j'étais seule, en Sicile;
Une cloche au son grave, ébranlant l'air docile,
Sonnait dans un couvent de moines espagnols.
Je songeais à la paix rigide de ces moines
Pour qui les nuits n'ont plus de déchirants appels.
—Sur le seuil échaudé du misérable hôtel
Où l'air piquant cuisait des touffes de pivoines,
Deux chevaux dételés, mystiques, solennels,
Rêvaient l'un contre l'autre, auprès d'un sac d'avoine.
La mer, à l'infini, balançait mollement
L'impondérable excès de la clarté lunaire.
Les chèvres au pas fin, comme un peuple d'amants
Se cherchaient à travers le sec et blanc froment:
L'impérieux besoin de dompter et de plaire
Rencontrait un secret et long assentiment…
La nuit, la calme nuit, déesse agitatrice,
Regardait s'amasser l'amour sur les chemins.
Une palme éployait son pompeux artifice
Près des maigres chevaux qui, songeant à demain,
Aux incessants travaux de leur race indigente,
Se baisaient doucement.
Dans le moite jardin,
Vous méditiez sans fin, ô palme nonchalante!
Que j'étais triste alors, que mon coeur étouffait!
Un rêve catholique et sa force exigeante
M'empêchait d'écouter les bachiques souhaits
De la puissante nuit qui brille et qui fermente…
Et j'aimais ta douceur pudique et négligente,
Palmier de Bethléem sur le ciel d'Agrigente!
L'ENCHANTEMENT DE LA SICILE
Je suis ému comme le dauphin des mers qui, au milieu des
flots paisibles, se plaît au doux son de la flûte.
PINDARE.
Célestes horizons où mollement oscille
La bleuâtre chaleur qui baigne la Sicile,
Malgré nos froids hivers et mes longs désespoirs
Je n'ai rien oublié de la douceur des soirs:
Ni le dattier debout sur son ombre étoilée,
Ni la fontaine arabe, au marbre soufre et noir,
Qui fait gicler son eau rigide et fuselée,
Ni l'hôtel du rivage aux teintes de safran,
Ni la jaune mosquée ombrageant ses glycines,
Ni les vaisseaux, taillés dans un bois odorant,
Et qui passent, le soir, sur la mer de Messine…
—Ah! comme je connais, Palerme, ta splendeur,
Le tropical jardin, les caféiers en fleurs,
Les sonores villas par la chaleur usées,
Et le bruit de satin des pigeons du musée!
Musée où je voyais l'Arabie et ses ors,
Ses pots de blanc mica, ses légers miradors
Imprégner de santal l'air où sa paix infuse,
Tandis que, tel un dieu embrasé, fascinant,
Qui darde sur les coeurs son désir et sa ruse,
Le grand bélier d'argent du port de Syracuse
Avait je ne sais quoi d'avide et de tonnant…