—Crucifix somptueux, Jésus des Byzantins,
Quel miel verserez-vous à ces pauvres ardentes,
Qui, pour vous adorer, désertent ce matin
Les ronds paniers de fruits étagés sous les tentes?
Si leur coeur délicat souffre de volupté,
Si leur amour est triste, inquiet ou coupable,
Si leurs vagues esprits, enflammés par l'été,
Rêvent du frais torrent des baisers délectables,
Que leur répondrez-vous, vous, leur maître et leur Dieu?
Tout en vous implorant, elles n'entendent qu'elles,
Et pensent que l'éclat allongé de vos yeux
Sourit à leurs naïfs sanglots de tourterelles.
—Ah! quel que soit le mal qu'elles portent vers vous,
Quel que soit le désir qui les brûle et les ploie,
Comblez d'enchantement leurs bras et leurs genoux,
Puisque l'on ne guérit jamais que par la joie…
NUIT VENITIENNE
Deux étoiles d'argent éclairent l'ombre et l'eau,
On entend le léger clapotement du flot
Qui baise les degrés du palais Barbaro;
Une vague, en glissant, répond à l'autre vague:
Enlaçante tristesse, appel dolent et vague.
Un vert fanal, sur l'eau, tombe comme une bague.
Des gondoles s'en vont, paisible glissement.
Deux hommes sont debout et parlent en ramant;
On n'entend que la vague et leur voix seulement…
La nuit est comme un bloc d'agate monotone.
Un volet qu'on rabat, subitement détonne
Dans le silence. Où donc est morte Desdémone?
Un navire de guerre est amarré là-bas.
Le vent est si couché, si nonchalant, si bas,
Que le sel de la mer, ce soir, ne se sent pas.