Venise a la couleur dormante des gravures.
Sous le masque des nuits et sa noire guipure,
Deux mains, dans un jardin, ouvrent une clôture.

Les hauts palais dormants, aux marbres effrités,
Luisent sur le canal, somnolent, arrêté,
Qui semble une liquide et molle éternité…

—Belle eau d'un pâle enfer qui m'attire et me touche,
Puisque la mort, ce soir, n'a rien qui m'effarouche,
Montez jusqu'à mon coeur, montez jusqu'à ma bouche…

CLOCHES VENITIENNES

La pauvreté, la faim, le fardeau du soleil,
Le meurtrissant travail de cette enfant vieillie,
Qui respire, tressant l'osier jaune et vermeil,
L'odeur du basilic et de l'huile bouillie,

Les fétides langueurs des somnolents canaux,
La maison délabrée où pend une lessive,
Les fièvres et la soif, je les choisis plutôt
Que de ne pas tenir votre main chaude et vive

A l'heure où, s'exhalant comme un ardent soupir,
Les cloches de Venise épandent dans l'espace
Ce cri voluptueux d'alarme et de désir:
«Jouir, jouir du temps qui passe!»

SIROCO A VENISE

Le siroco, brusque, hardi,
Sur la ville en pierre frissonne;
C'est la fin de l'après-midi;
Ecoute les cloches qui sonnent
A Saint-Agnès, au Gesuati…

L'ouragan arrache la toile
D'un marché, où, des paniers ronds,
Débordent de brillants citrons
Que polit encor la rafale.