La lune éblouissante appuie au fond des nues
Son sublime débris ténébreux et luisant,
Et la nuit gît, distraite, insondable, ingénue;
Son chaud torrent sur moi abondamment descend
Comme un triste baiser négligent et pesant.
Deux étoiles, ainsi que deux âmes plaintives,
Semblent accélérer leur implorant regard.
L'univers est posé sur mes deux mains chétives;
Je songe aux morts, pour qui il n'est ni tôt, ni tard,
Qui n'ont plus de souhaits, de départs, ni de rives.
Que de jours ont passé sur ce qui fut mon coeur,
Sur l'enfant que j'étais, sur cette adolescente
Qui, fière comme l'onde et comme elle puissante,
Luttait par son amour contre tout ce qui meurt!
Pourtant, rien n'a pâli dans ma chaude mémoire,
Mon rêve est plus constant que le roc sur la mer;
Mais un besoin vivant, fougueux, aride, amer,
Veut que mon coeur poursuive une éternelle histoire,
Et cherche en vain la source au milieu du désert.
—Et je regarde, avec une tristesse immense,
Dans le ciel glauque et lourd comme un auguste pleur,
L'étoile qui palpite ainsi que l'espérance,
Et la lune immobile au-dessus de mon coeur…
ARLES
Mes souvenirs, ce soir, me séparent de toi;
Au-dessus de tes yeux, de ta voix qui me parle,
De ce frais horizon d'églises et de toits,
J'écoute, dans mon rêve où frémit leur émoi,
Les hirondelles sur le ciel d'Arles!
La nuit était torride à l'heure du couchant.
Les doux cieux languissaient comme une barcarolle;
Deux colonnes des Grecs, levant leurs bras touchants,
Semblaient une Andromaque éplorée, et cherchant
A fléchir une ombre qui s'envole!
Ce qu'un beau soir contient de perfide langueur
Ployait dans un silence empli de bruits infimes;
Je regardais, les mains retombant sur mon coeur,
Briller ainsi qu'un vase où coule la chaleur,
Le pâle cloître de Saint-Trophime!
Une brise amollie et lourde de parfums,
Glissait, silencieuse, au bord gisant du Rhône.
Tout ce que l'on obtient me semblait importun,
Mes pensers, mes désirs, s'éloignaient un à un
Pour monter vers d'invisibles zones!
O soleil, engourdi par les senteurs du thym,
Parfums de poivre et d'huile épandus sur la plaine,
Rochers blancs, éventés, où, dans l'air argentin,
On croit voir, se gorgeant des flots du ciel latin,
Les rapides Victoires d'Athènes!