NÉCROLOGIE

Paroles prononcées sur la tombe de M. J. Gosselet, Membre de l'Institut, Doyen Honoraire de la Faculté des Sciences, par M. Charles Barrois, Membre de l'Institut, Professeur à la Faculté des Sciences, à Lille, le 23 mars 1916.

Messieurs,

J'ai la grande tristesse de dire adieu à M. Gosselet et le regret de lui dire adieu au nom de tous: sa dernière volonté a été qu'aucun discours ne fût prononcé sur sa tombe, qu'aucun apparât ne présidât à ses obsèques. Les sentiments du Maître ont été respectés. Il ne saurait cependant empêcher la voix de son vieil élève de s'élever en ce moment, et de faire savoir aussi sa volonté de tomber comme les autres, comme les jeunes, à son poste, en silence.

C'est entre les murs croulants de son Musée, en défendant les collections dont il avait doté la Ville, en recueillant leurs débris précieux parmi les plâtras et les éclats de verre, toutes fenêtres béantes, au lendemain de l'explosion, qu'il reçut le coup fatal et le germe de la maladie qui devait l'emporter.

La mort, qui ajoute son nom à la liste glorieuse de nos victimes, enlève à Lille un de ses fils les plus méritants. Notre Ville perd en lui, un citoyen, éminent par l'étendue des services rendus, admirable par la grandeur de son oeuvre scientifique, comme par le modèle d'une carrière, pleine, à tous égards, de mérite et d'honneur.

Il était de ceux qui placent leur idéal au-dessus des préoccupations de l'intérêt privé, et qui vivent de leur foi en la science: il avait conscience, qu'en travaillant pour elle, il faisait acte utile au bien public. Et ce fût tout entier, et corps et âme qu'il se voua à la science; il ne vécut pas pour lui, mais pour elle, pour les autres, pour tous ceux qui pouvaient profiter de ses découvertes scientifiques. Tous, nous lui sommes redevables d'avoir contribué à la fortune publique, par ses belles recherches sur les gisements de charbon et autres richesses minérales du Nord; nous lui sommes obligés d'avoir amélioré la santé publique, par ses importants travaux sur les eaux potables et sur la circulation des eaux souterraines. Il a réellement fait oeuvre utile à la collectivité en rendant, pour tous, la lutte pour l'existence plus douce et plus clémente.

Gosselet aimait passionnément l'enseignement et il y réussit: ses élèves professent dans les premières chaires du monde, à Paris, à Bruxelles. On appréciait particulièrement en lui son talent d'exposition, la sincérité de ses opinions, la lucidité de son esprit, la juste mesure dans laquelle il savait réunir le désir de généralisation et l'esprit d'analyse. Simple, sincère, ouvert, sans souci de l'éclat ou des succès personnels, on le trouvait toujours, éveilleur de sentiments généreux et de vocations scientifiques; il tendait avant tout à provoquer l'enthousiasme des élèves pour leurs travaux, à encourager les débutants, à distinguer les travailleurs obscurs, afin de recruter une élite à la Géologie. Voir la vérité est le rêve ultime du savant; la faire aimer est mieux, et ce fut le mérite de Gosselet, Professeur.

Son oeuvre scientifique n'est pas moins estimable. Glorieuse par son éclat, pour la science nationale, elle repose, toute entière, sur l'analyse approfondie du sol du Nord de la France, de l'Ardenne au Boulonnais. C'est de l'observation et de l'analyse continue de phénomènes locaux, relevés chez nous, que Gosselet s'est élevé jusqu'aux généralisations les plus hautes de la science, et les résultats auxquels il est arrivé, l'ont élevé au premier rang, en tous pays, parmi ses pairs. Il a frayé pour eux des voies nouvelles.

Le plus vaste sujet qui fut jamais, est ouvert devant l'esprit du géologue, il assiste non à la scène d'un jour, mais à la scène éternelle où, dès l'origine des temps, apparaissent et se succèdent, les mers, les continents, les chaînes de montagnes, où progressent et évoluent tous les êtres qui ont peuplé la terre. C'est dans la vision de ces temps lointains, que Gosselet a passé sa belle vie, cherchant à saisir le lien mystérieux qui les unissait, à pénétrer les secrets de la puissance créatrice, à contempler le Créateur dans son oeuvre. Aussi la Science et la Foi étaient-elles étroitement unies en son âme, la conscience, chez lui, s'accordait avec la science, éclairées, l'une comme l'autre, par une vie entière d'études et de méditations sincères. Là est la consolation, à côté de la peine, pour sa famille, pour les amis qui ont l'espérance de le retrouver un jour dans la patrie, où le déchirement des séparations n'est plus à craindre.