La Question de l'Heure

Avant l'occupation allemande, l'heure marquée par les horloges publiques, à Lille, était l'heure de l'Europe occidentale, que nous pourrions appeler, d'une façon un peu inexacte, l'heure française ou l'heure de Paris. L'autorité allemande y a substitué, lors de l'occupation, l'heure de l'Europe centrale, que nous appellerons, toujours avec quelqu'inexactitude scientifique, l'heure allemande ou l'heure de Berlin. Cette heure est en avance d'une heure sur l'heure de Paris. Lorsqu'il est midi à Paris, il est une heure (ou 13 h.) à Berlin. Par un avis récemment affiché (voir Bulletin de Lille nº 153 du 30 avril 1916), l'autorité allemande a prescrit d'avancer d'une heure encore, à partir du 1er mai, les horloges publiques. Elle a ainsi substitué à l'heure allemande (ou heure de Berlin), l'heure de l'Europe orientale, que nous qualifierons d'heure russe (ou heure de St-Pétersbourg). Cette heure est en avance d'une heure sur l'heure allemande, et de 2 heures sur l'heure française. Lorsqu'il est midi à Paris, il est 1 heure (13 heures) à Berlin et 2 heures (14 heures) à St-Pétersbourg. C'est le cas de dire que nous irons chercher notre midi à 14 heures!

L'heure légale est destinée à faire gagner en été une heure de jour et, par conséquent, à économiser une heure d'éclairage de nuit. L'Allemagne calcule qu'elle réalisera, de ce fait, une économie de 200 millions de marks, rien que sur l'éclairage public.

Cette question de changement d'heure ayant dérouté et intrigué le public, nous croyons qu'il est intéressant d'éclairer nos concitoyens, en leur donnant les renseignements suivants, publiés, d'après la Gazette de Cologne, dans le journal le Matin, sous la signature de M. Charles Nordman, astronome de l'Observatoire de Paris.

«On discute fort, en ce moment, au sujet de projet de loi de M. Honorat, qui veut, qu'à partir du 10 avril, toutes les pendules de France soient avancées d'une heure pendant la durée de la guerre. Les uns tressent à cet honorable député des couronnes de dithyrambes, auxquelles les autres mêlent les épines de leurs quolibets. A la vérité, il ne mérite ni cet excès d'honneur ni cette indignité. Car si quelque chose, en cette affaire, honora M. Honorat, c'est d'avoir présenté cette loi, mais non d'en avoir eu l'idée. C'est, en effet, le Matin qui, le premier, a accroché dans la presse ce grelot qui, présentement, fait tant de bruit. L'idée d'avancer d'une heure l'heure légale de l'Europe occidentale est due à un savant hollandais, le professeur Hubrecht, mort il y a quelques semaines, sans avoir eu la joie de voir réaliser cette conception si juste et si ingénieuse. Les avantages de ce projet sont clairs: Il est évident que les agriculteurs mis à part, qui seuls règlent leur vie sur les heures du lever et du coucher du soleil, notre vie sociale est réglée sur la pendule, non sur la marche réelle du soleil. La preuve, c'est qu'à Nancy et à Brest, les mêmes heures correspondent aux mêmes occupations dans les industries, les administrations, les familles, bien que le soleil se lève et se couche dans la première de ces villes 43 minutes plus tôt que dans la seconde. Une autre preuve est que les bureaux de poste qui ouvrent, comme on sait, de 8 heures à 20 heures, ouvrent et ferment, en réalité, 10 minutes plus tard depuis qu'on a adopté officiellement l'heure du méridien de Greenwich. Or, en ce moment, le soleil se lève à 6 heures 15 et se couche à 6 heures 30 à Paris; si donc on avançait les pendules d'une heure, les bureaux de poste useraient de lumière artificielle pendant une heure de moins chaque jour. Ce qui est vrai des bureaux de poste, l'est de la plupart des industries, des administrations et de presque toutes les familles, car nous nous levons presque tous après le soleil, et nous nous couchons bien après lui. C'est donc par millions que se compteront les économies réalisées par la nouvelle loi, sans aucun trouble dans nos habitudes qu'un petit changement fait aux pendules, une fois pour toutes. On dit que les relations internationales seront perturbées par cette loi et on a allégué qu'elle nuirait à la concordance des heures de nos marchés commerciaux et financiers avec celles des marchés étrangers. C'est absurde et faux. Cette concordance sera, au contraire, améliorée, puisque, par cette mesure, qui sera, sans aucun doute, bientôt généralisée, l'Europe occidentale aura la même heure que les pays qui ont l'heure de l'Europe centrale. Le seul défaut, à mon sens, du projet présenté, c'est qu'il ne prévoit cette mesure que pour la durée de la guerre: il faudrait, au contraire, qu'elle fut prise une fois pour toutes. La Chambre adoptera, certainement, ce projet qui est utile et ne présente, d'ailleurs, aucun inconvénient scientifique, comme l'a démontré, devant la Commission de la Chambre, M. Painlevé, dont on ne contestera pas la compétence».

Cette idée de pratiquer une heure différente de l'heure solaire paraît faire son chemin dans divers pays.

Les journaux italiens recommandent cette réforme qui permettrait, en cette saison, de mettre la journée légale en harmonie avec la journée astronomique, et de réaliser, en même temps, une économie d'une centaine de millions sur l'éclairage.

La Gazette de Cologne du 15 Avril 1916, indiquait qu'en Hollande, le Ministre de l'Intérieur avait annoncé à la deuxième chambre, un projet de loi ordonnant d'avancer les horloges d'une heure pendant l'été.

Et en France, qu'a-t-on fait? Le projet de loi de M. Honnorat, dont parle l'article du Matin, publié ci-dessus a-t-il été adopté? Nous n'en savons rien.