Et un fait de la plus grande importance physiologique est que l'animal meurt plus vite de la privation artificielle de sommeil--une bien cruelle expérience, car on ne peut empêcher la victime d'en sentir toute la souffrance--que de la privation de nourriture. C'est donc que la fonction du sommeil est plus importante encore que celle de la nutrition.

Pourtant, on ne voit rien de très significatif dans le fonctionnement de l'organisme durant le sommeil. Le coeur se ralentit, les vaisseaux se dilatent, la pression artérielle diminue, la respiration se ralentit et les échanges sont réduits: le tube digestif et le rein continuent leur besogne. On ne voit rien dans tout cela qui explique l'importance du sommeil. Il faut bien dire, aussi, que la plupart des théories du sommeil sont insuffisantes.

On dort par anémie cérébrale, disent les uns. Non pas, crient d'autres: par congestion cérébrale. La vérité n'est ni à droite, ni à gauche. D'autres, restés fidèles à la théorie du neurone, et des prolongements mobiles de cellules cérébrales, capables de s'allonger et de se rétracter, et aussi d'établir et de supprimer le contact avec les cellules voisines, supposent que, lors du sommeil, les prolongements se rétractent et suppriment les communications. Seulement, personne n'a vu ces prolongements se raccourcir.

L'organisme qui a besoin de sommeil, serait-il plus ou moins appauvri en telle ou telle substance provenant d'une glande à sécrétion interne? Ou bien serait-il empoisonné par une accumulation de déchets, de toxines?

Mais des faits bien connus sont opposés à ces interprétations. Les changements observés peuvent être la conséquence, aussi bien que la cause du sommeil. Et d'autres objections se dressent et se pressent contre les diverses hypothèses.

Celle qui se tiendrait le mieux, à l'heure présente, de l'avis de ceux qui s'occupent de la question, serait la théorie dite biologique, formulée il y a quelques années par M. Claparède.

D'après cette théorie, le sommeil serait non pas seulement un repos, un arrêt de fonctionnement de l'organisme, mais une fonction active et de défense.

Le besoin du sommeil se ferait sentir, non quand celui-ci est devenu impérieux, mais plus tôt, avant d'être devenu une nécessité absolue: le besoin de sommeil serait un instinct, survenant comme la plupart des instincts sous l'influence de l'intérêt du moment.

Contre quoi cet instinct nous protégerait-il? C'est la question que s'est posée M. H. Piéron, et le résultat des expériences qu'il a faites sur des malheureux animaux, à qui il rendait le sommeil impossible, a été la démonstration des méfaits de l'insomnie prolongée. L'insomnie tue les animaux au bout d'une dizaine de jours, et elle les tue par des lésions cérébrales évidentes. Leur état, vers la fin, est pitoyable: ils ne peuvent plus garder les yeux ouverts, l'attention n'existe plus chez eux, les pattes fléchissent sans cesse; ils sont harassés, exténués. Si l'on prolonge cette cruelle épreuve, la bête meurt d'épuisement, mais si on la laisse dormir, elle tombe dans un sommeil profond et prolongé d'où elle sort reposée et rétablie. Les lésions cellulaires se sont réparées et l'organisme est redevenu normal.

Ces lésions sont dues à une intoxication. Ce qui le prouve, c'est qu'en injectant le sang de l'animal épuisé par l'insomnie à un animal normal, on provoque aussitôt chez celui-ci les symptômes que présente le premier. Les symptômes, et aussi les lésions cérébrales.