Chez l'animal soumis à la torture de l'insomnie, il se fait ou s'accumule dans le sang une substance de nature encore indéterminée, qui provoque le besoin de dormir, et aussi les lésions cérébrales de l'insomnie.
On dormirait, en somme, pour défendre l'organisme contre la formation et l'accumulation d'une substance toxique produite durant la veille, on ne sait où et on ne sait comment, substance dont on ne sait à peu près rien pour le moment.
Bien évidemment M. H. Piéron ne résout point le problème du sommeil, mais la théorie qu'il en esquisse est intéressante. Il s'agirait, maintenant, d'entreprendre l'étude du sommeil, au point de vue chimique, pour se faire une idée de la nature de la substance toxique, de l'endroit où elle peut prendre naissance, et du mécanisme présidant à sa genèse. Il y a encore de quoi s'occuper avec le sommeil.
Les avis ne sont pas moins partagés sur la question de savoir comment on doit dormir, autrement dit, quel est le decubitus le plus favorable à adopter pour s'assurer un repos bien réparateur, c'est-à-dire ininterrompu.
Voici, sur cette question, quelques opinions entre cent:
Un auteur du XVIe siècle, de Calviac, édicté ce précepte: «Il ne faut pas, dit-il, se coucher à l'envers, ni au contraire la face contre le lict, mais de costé, parce que cela est plus sain».
Loys Guyon, dans ses «Leçons de civilité», consacre un chapitre à la situation qu'on doit tenir pendant qu'on dort, tant pour la civilité que pour la santé. «On doit, écrit-il, dormir sur le côté droit au premier sommeil, afin que la viande descende au fond de l'estomach. Puis, au second sommeil, ayant demeuré quelque quatre heures ou environ sur le dit côté droit, on se doit retourner sur le gauche, afin que le foye se pause et estende mieux sur l'estomach... Le dormir sur le ventre ne vaut rien. Le dormir sur le dos engendre pierre et sable. Il est malsain de dormir les yeux ouverts, ou la bouche ouverte. Parler et ronfler de nuit est une très grande incivilité».
Sur quoi, l'auteur donne une recette pour s'empêcher de ronfler, et termine en invitant «les parents et les pédagogues à contraindre les enfants encore tendrelets à se coucher en honneste situation. Outre que c'est chose salubre, c'est aussi grande civilité, et d'estre mauvais coucheur, j'en ay vu advenir beaucoup de débats et querelles, et souvent entre le mari et la femme».
Mais en cette matière, comme en beaucoup d'autres, relatives à la vie courante, l'instinct de chacun n'est-il pas un guide plus sûr que toutes les théories? C'est à proprement parler une question d'espèce, comme on dit au Palais. Chacun adopte, spontanément, ou après un petit nombre de tâtonnements, le decubitus le plus favorable à une bonne nuit. Les réveils intempestifs au cours du sommeil, sont souvent dus à une fausse position prise involontairement en dormant, d'où résultent des troubles passagers et locaux dans la circulation et la respiration, qui finissent par prendre assez d'importance pour provoquer le réveil. On fera donc bien d'éviter de prendre le soir, avant de se coucher, tout excitant capable de provoquer des versions pendant le sommeil.