Mon état était affreux, je restais avec la seule robe que j'avais sur moi: je fus coucher chez Mme Sylvestre, qui me fit toutes les offres imaginables et me dit qu'elle serait charmée que je trouvasse un entreteneur chez elle; que mon second choix serait, peut-être, plus heureux que le premier. J'aurais été obligée de demeurer une seconde fois chez elle, si M. le duc de C…, qui avait appris ma disgrâce, sans en savoir les raisons, ne m'avait fait proposer de m'entretenir. Je vécus peu de temps avec lui; des raisons assez simples nous séparèrent. Je voyais dans ce temps-là M. le marquis de L… que je goûtais beaucoup; il m'offrait de me faire les mêmes avantages: un certain penchant dont on ne peut rendre raison, le goût du changement qui a toujours été pour moi un plaisir réel, me décidèrent à quitter M. le duc de C… pour vivre avec lui. J'avais ignoré jusqu'alors que la constance pût être quelquefois la source du vrai bonheur. M. le marquis de L… sut le premier me faire goûter un plaisir réel dans la fidélité; d'ailleurs, je commençais à être moins folle; mes passions étaient moins fortes, mes désirs moins vifs; si j'étais encore quelquefois libertine, c'était plutôt par imagination et par habitude que par tempérament et par désir. Je lui suis restée plusieurs années fidèle, ou plutôt trouvant moins de plaisir à lui manquer, je prenais des précautions plus sages et plus sûres pour le tromper.

Le public commençait déjà à oublier ce que j'avais été: moi-même je rougissais de mes premières années, quand une idée de libertinage, une malheureuse étincelle de tempérament, vint trahir la réputation de fille sage, dont je croyais être jalouse, et m'enlever en même temps M. le marquis de L… Les hommes ayant fait les lois, pouvaient-elles être à notre avantage? C'est le lion de la fable qui fait le partage du cerf: ils nous ont soumis à mille préjugés, dont ils se sont seuls réservé le droit de secouer l'esclavage: le mot de déshonneur n'est point fait pour eux; la vertu, ce trésor factice qu'ils ont voulu nous rendre si précieux, n'est qu'un être imaginaire qu'ils ont inventé pour assurer leurs plaisirs aux dépens de notre bonheur.

Un joli homme se fait une espèce de point d'honneur d'avoir été libertin; on ne veut point nous laisser deviner qu'il puisse l'être: une femme philosophe sur cet article est une femme sans mœurs, une femme déshonorée dans la société civile. Le plus honnête homme du monde peut avouer, sans rougir, une intrigue avec une grisette; des passades faites avec certaines soubrettes ne déshonorent point la liste des bonnes fortunes d'un homme à la mode. Princes, ducs et marquis entretiennent publiquement des filles de théâtre; une femme qui paraît au spectacle avec un acteur serait déshonorée: le préjugé l'a décidé ainsi; l'usage en a fait une loi, devant laquelle doit plier la raison: tout n'est qu'inconséquence dans le monde, et tout est faux à notre désavantage. Nous sommes faibles, on nous attaque; nous cédons, on nous méprise; voilà les hommes, voilà, sans doute, cet équilibre de raison, cette justesse dans les idées; avantages qu'ils prétendent avoir seuls, et qui les ont autorisés à s'ériger en législateurs. Comme mon dessein n'est point de moraliser, je reviens à mon histoire.

J'appartenais depuis longtemps à M. le marquis de L…, mon bonheur paraissait d'autant mieux assuré qu'il était plus tranquille: un goût fondé sur une ancienne connaissance, affermi par une longue habitude, me permettait de vivre autant que je voudrais avec lui. Une idée libertine, un moment de tempérament, me fit tout hasarder, fortune et réputation. Il est des instants où rien ne coûte pour se satisfaire, où la voix de l'honneur n'est plus entendue, où la vie même ne paraît d'aucun prix devant une forte passion; la vertu quelquefois se tait: on ne cherche point d'exemple, quand on ne prétend point se justifier: un aveu que le préjugé seul rend honteux chez moi n'a point besoin d'excuse. Un désavantage qu'on retire de la philosophie est d'apprendre à ne point rougir mal à propos.

J'étais servie par un grand domestique, jeune, bien fait et d'une jolie figure, dont l'air distingué démentait en tout l'état et la naissance; ses attentions, le plaisir qu'il prenait à me servir me faisaient assez voir les impressions que je faisais sur son cœur; ses petits soins recherchés, ses respects me plurent; tout, jusqu'à son silence, parlait en sa faveur; je l'aimai, je voulus me satisfaire et le rendre heureux. Une femme soumise au préjugé, et qui saurait se parer de la théorie du sentiment, aurait bientôt d'un Lafleur fait un amant déguisé.

Mais ce vain artifice est peu fait pour mon cœur; je ne rougirai point d'avouer que Lafleur me plaisait, quoique Lafleur. Je ne jouis pas longtemps d'un bonheur qu'on regardera, peut-être, comme humiliant. M. le marquis de L… le trouva un jour couché avec moi; il eût pu sacrifier mon amant à sa vengeance; le mépris fut la seule arme dont il se servit. J'eus beau lui dire qu'on n'était point infidèle par libertinage, quand on aimait par sentiment; j'employai inutilement larmes et prières, la réponse de M. le marquis de L… fut qu'il me quittait pour toujours et qu'il me méprisait plus qu'il ne m'avait jamais aimée. La philosophie vint heureusement à mon secours; je sentis qu'il était aussi humiliant pour elle de chercher à me justifier qu'il aurait été honteux à mon entreteneur d'oublier l'offense.

Je ne fus pas longtemps sans appartenir à quelque autre; mon heureux destin, malgré mes traverses et mon inconstance, me faisait trouver des entreteneurs plus que je ne voulais. M. M…, jeune Américain, succéda à M. le marquis de L… Je lui ai fait faire en peu de temps la triste expérience que les richesses du nouveau monde ne sont point inépuisables quand on aime et qu'on a affaire à une fille maniérée.

Les refus de son banquier mirent fin à son bonheur, en terminant nos plaisirs: il me quitta pour aller gronder ses économes de ce qu'ils n'étaient pas aussi industrieux à lui fournir de l'argent qu'il était habile à le dépenser.

Voilà, madame, ce que vous avez exigé de moi: vous avez voulu savoir le détail de ma vie, je vous ai obéi.

Présentement revenue de mes erreurs, aussi heureuse qu'aimée, aussi fidèle que tendre, je goûte tous les instants de ma vie dans les bras de M. R…, plutôt mon amant que mon entreteneur, un bonheur plus réel et plus tranquille, une félicité plus parfaite que les erreurs de vingt années de libertinage ne m'ont procuré de faux plaisirs.