Je lui proposai de me faire entrer, pour quelque temps, dans un couvent: il approuva fort mon dessein, et nous travaillâmes à l'exécuter. Il est vrai qu'on pouvait tirer mille conséquences de mon goût pour la retraite, mais aucune n'était aussi humiliante que l'aveu de celle que je venais de faire.
J'entrai à Saint-H…, où je passais pour la femme d'un officier que ses affaires avaient éloigné de Paris et dont j'attendais le retour dans la solitude. M. L… passait pour mon frère; on ne pouvait pas trouver mauvais qu'il vînt me voir très souvent, mais se voir au travers d'une grille, quand on s'aime beaucoup, c'est aigrir son mal, c'est avoir toujours présent un bonheur dont on est privé; j'étais bien maîtresse d'en sortir, mais je voulais qu'on sût dans Paris que j'y étais; je comptais qu'on serait dupe de mon stratagème: le public ne l'est jamais.
C'était la première fois que je sacrifiais un plaisir réel à un préjugé imaginaire; aussi j'ai bien juré depuis que ce serait le seul pas que je ferais dans ma vie par bienséance, ou plutôt par respect pour le mot chimérique de réputation.
Je n'aurais pas été capable d'un long sacrifice, si je n'avais pas trouvé le secret de séduire la tourière; elle était ancienne dans son poste et, par conséquent, au fait d'intrigues; elle me promit de servir mon amour: elle avait dans la tête tous les mémoires galants des doyennes de la communauté, elle m'en fit part; c'étaient des conseils qu'elle me donnait pour conduire mystérieusement et religieusement la passion que j'avais pour M. L…
L'amour dans un cloître est un enfant gâté: que de soins! que d'attentions! que de petits riens inventés par la volupté, ignorés des mondains et qui ne sont connus que dans les couvents de filles! Qu'une religieuse entend bien tous les petits détails d'une jouissance! qu'elle est fine dans le plaisir! que de recherches dans les cloîtres! Il semble que tout, jusqu'à l'air que l'on y respire, soit plus voluptueux.
Quoique pensionnaire, j'avais prié qu'on me permît de porter la robe; je voulais avoir part aux grâces de l'état. M. L… m'aimait davantage habillée en religieuse; il me trouvait plus libertine: un voile, une guimpe, tout prête à l'illusion et fournit au plaisir.
Ma vocation pour l'état monastique augmentait de jour en jour, je m'accommodais assez bien de la vie de religieuse et je serais longtemps restée dans ma retraite, si une indisposition qui survint à la tourière n'avait dérangé toutes les intrigues de la maison. Celle qui fut nommée pour la remplacer n'avait jamais connu l'amour; il y avait tout à craindre à lui en parler la première: je fus la moins attrapée. Voyant que je ne pouvais plus faire entrer M. L… je pris le parti de reparaître dans le monde, d'autant plus que je voyais bien qu'il était inutile de vouloir tromper le public. Je fus aux spectacles; on me trouva plus jolie que je n'étais auparavant; on disait tout bas que le régime m'avait bien réussi. Je fus plus suivie et plus fêtée aux promenades, que je n'avais jamais été; tout le monde voulut m'avoir; j'acceptai M. N…, conseiller au Parlement; je n'étais point riche et c'était celui qui m'offrait davantage.
M. N… avait toujours fait beaucoup de bien à toutes les femmes qu'il avait entretenues; il était généreux, il ne me refusa rien et me mit parfaitement bien dans mes meubles; il avait la réputation d'être extrêmement jaloux; mais je me flattais de le tromper, ou plutôt de le familiariser avec les greluchons; enfin, je comptais le mettre au ton de tous les honnêtes gens qui entretiennent des filles. Il trouva plusieurs fois M. L… chez moi, sans qu'il parût lui porter ombrage; je crus déjà M. N… corrigé: comme il ne couchait pas tous les jours chez moi, mon amant prenait la place les jours qu'il n'y venait point. Il arriva un jour assez tard, que j'étais à table avec mon amant; il ne parut point du tout surpris du tête-à-tête, ni formalisé de nous trouver ensemble; il lui fit mille politesses et me caressa même plus qu'à son ordinaire; il me dit qu'il venait prendre congé de moi, qu'il partait la nuit pour aller passer deux ou trois jours à la campagne et me quitta, en me disant qu'il aurait le plaisir de me voir dès qu'il serait de retour.
Je lui trouvai un air si vrai et si naturel dans tout ce qu'il dit, qu'il me fut impossible de démêler aucun soupçon de jalousie; mais sa fausse aisance n'était qu'un piège pour m'attraper plus sûrement: il avait placé un domestique dans une allée voisine, pour voir si M. L… sortirait et venir l'en informer; son espion fut lui dire, à deux heures du matin, qu'il n'était sorti personne. Il se transporta aussitôt chez moi dans une petite voiture et en déshabillé de campagne; il avait la clef, il monte et se trouve entré dans ma chambre avant que je m'en fusse seulement aperçue: il ne parut point plus étonné de me trouver couchée avec M. L… qu'il ne l'avait été quelques heures auparavant de nous trouver souper ensemble: il vint s'asseoir sur mon lit, badiner avec moi. «Comme vous voyez, me dit-il, je suis en habit de voyage et vais partir dans la minute; je n'ai pas été assez impoli pour passer devant votre porte sans monter vous dire un petit adieu: il est deux heures, ma voiture m'attend; je pars, portez-vous bien.»
Je ne savais que penser de la visite de M. N…; son air satisfait, qu'il avait conservé jusqu'à la fin, amusait autant M. L… qu'il me paraissait singulier. Je sus malheureusement à quoi m'en tenir deux jours après: il me fit dire qu'il était de retour de la campagne, m'envoya proposer de me mener à une vente de bijoux de femmes; il me marquait qu'il y en aurait, peut-être, quelqu'un qui pourrait me convenir; que si cela m'arrangeait, il viendrait me prendre dans sa voiture à trois heures. Je lui fis réponse que je l'attendrais: il me tint parole. Nous fûmes ensemble à la vente supposée, qui était finie depuis quinze jours: il me dit que pour réparer son école, il voulait me mener promener. Nous fûmes ensemble au bois de Boulogne, nous y restâmes assez tard; il me reconduisit ensuite chez moi, où il se dispensa de monter, étant engagé, me dit-il, de souper ailleurs. Je monte dans mon appartement; mais quelle fut ma surprise, en ouvrant la porte, de n'y trouver que les quatre murailles! M. N… pendant notre promenade, avait fait reprendre tout ce qu'il m'avait donné: mon lit, mes glaces, mes bijoux, tout était enlevé: je reçus le soir même une lettre de lui, où il me marquait que M. L… pouvait présentement coucher avec moi tant qu'il voudrait.