Mme Silvestre me fit part des conventions qu'elle avait arrêtées et signées avec ce vieux paillard. Il était tombé d'accord de payer quatre louis toutes les fois qu'on pourrait lui faire prendre du plaisir; mais que quand on ne pourrait y réussir, les tentatives seraient gratis et les frais pour la société des entrepreneurs. Quatre louis étaient bons à gagner. Quoique M. P… eût été jusqu'alors le désespoir de toutes les filles qui venaient chez Mme Silvestre, il n'était pas usé au point de désespérer d'en tirer parti. La première fois qu'il vint à la maison, ce qui lui arrivait deux fois la semaine, on me le mit entre les mains: l'air assuré avec lequel je lui promis de gagner son argent lui fit plaisir; il me dit qu'il serait charmé de le perdre avec moi, que je portais une figure qui lui promettait d'y réussir. Le bonhomme était fort en compliments, mais c'était tout; je savais qu'un vieux financier devait avoir le cœur dur, mais je ne croyais pas qu'il y en eût dont l'écaille fût à l'épreuve de toutes les caresses d'une jolie femme. M. P… était un héros en ladrerie; une statue aurait été moins insensible: le marché qu'il avait fait avait une apparence de générosité dont Mme Silvestre était dupe: c'était parce qu'il se flattait qu'on ne pourrait jamais le faire payer, qu'il avait cru ne rien hasarder à tant promettre. J'étais depuis deux heures avec M. P… et j'avoue que j'étais au bout de mon latin: je commençais même à désespérer de pouvoir réussir. Mon ladre s'applaudissait dans le fond de l'âme d'avoir encore eu une séance gratis, quand je m'aperçus que l'approche d'un jupon de laine que j'avais ranimait un peu chez lui la nature qui était insensible à toute autre épreuve.
Dans les grandes entreprises, les choses qui paraissent le moins de conséquence ne sont point à négliger; c'est au hasard que l'on doit les trois quarts des grandes découvertes: je fus à la source de la mienne et fus en peu de temps assurée que la laine était un aimant pour M. P…, qui attirait à l'endroit indiqué tout ce qui restait chez lui de chaleur naturelle; c'était déjà beaucoup, mais ce n'était point encore assez pour gagner son argent; ce n'est qu'à force d'expériences que l'on parvient. Je remarquai que je perdais en une seconde tous les fruits du travail d'une demi-heure; en un instant de repos je voyais les plus belles espérances du monde disparaître et mes quatre louis avec elles; il n'y avait qu'un mouvement très rapide et continuel qui pouvait les assurer; pour cela il fallait avoir recours à l'art; j'appelai Mme Silvestre pour concerter ensemble de quelle façon nous nous y prendrions. M. P…, qui commençait à croire son marché mauvais, voulait à toute force s'en dédire; mais malheureusement il avait compté son argent d'avance; il fallait qu'il prît du plaisir malgré lui ou qu'il consentît à le perdre.
Mme Silvestre était pleine d'imagination quand il s'agissait de ses intérêts; elle eut bientôt trouvé un expédient qui nous réussit: c'était une longue bande de laine dont elle emmaillota le nez du pauvre patient et à laquelle nous donnâmes un mouvement perpétuel: l'effet répondait à notre attente; tout réussissait le mieux du monde. M. P…, voyant ses quatre louis lui échapper, voulut composer; il trouvait l'expédient très bon, mais un peu cher; il nous proposa une capitulation fort honnête, mais voyant que nous ne voulions point entendre parler d'accommodement, il se décida à soutenir l'assaut de bonne grâce; sa défaite fut prompte et notre vilain soupira autant de plaisir que de regret d'avoir perdu son argent.
Il y avait déjà quelque temps que je demeurais chez Mme Silvestre quand, dans un souper que je fis chez Mme La Croix, aussi femme du monde, chez laquelle j'allais quelquefois, je fis la connaissance de M. le comte de P… Ma figure lui plut, mon enjouement, un certain fonds de folie qui me quittait rarement achevèrent de le déterminer à me proposer de m'entretenir; j'acceptai avec empressement son offre: il remboursa à Mme Silvestre ce qu'elle avait avancé pour moi et me mit en chambre, rue du Bouloir. Les commencements de notre ménage furent assez tranquilles; M. le comte de P… avait pour ami M. L…, grand jeune homme bien fait, de la plus jolie figure du monde; j'en fis mon amant. L'air d'indifférence avec lequel M. L… affectait de me parler quand ils se trouvaient ensemble aidait beaucoup à le tromper; d'ailleurs M. le comte de P… le croyait trop son ami pour le soupçonner d'une pareille trahison: l'amitié a un bandeau derrière lequel se cache souvent l'amour. Dans combien de ménages l'ami de Monsieur est l'amant de Madame! C'est même le grand art des hommes à bonnes fortunes de savoir, en fêtant l'un, plaire à l'autre, intéresser un argus, mettre à propos une soubrette dans ses intérêts et caresser jusqu'au petit chien, de peur qu'il n'aboie.
M. le comte de P… n'était jamais si content que quand il pouvait me procurer son ami à souper. Pouvais-je être plus heureuse? Je vivais avec un homme qui me payait bien, dont l'amitié était intéressée à faciliter mes plaisirs; j'aimais, j'étais aimée; un bonheur si parfait ne pouvait pas durer longtemps.
La famille de M. le comte de P…, après lui avoir fait différentes remontrances qui n'eurent aucun effet, vit qu'il n'y avait point d'autre parti à prendre, pour l'empêcher de me voir, que de me faire enfermer: elle obtint un ordre pour me conduire à Sainte-Pélagie. Le moment affreux de mon enlèvement arriva: j'étais seule chez moi quand je vis entrer les ministres inexorables de la police, les vengeurs de la vertu; l'exempt me présenta son ordre et m'ordonna de le suivre. On doute d'un malheur qu'on croit ne point avoir mérité, même après qu'il est arrivé. Je tombai à ses pieds, je lui demandai quel était mon crime et quelle était la satisfaction qu'on en exigeait. Il me répondit qu'en lui remettant un ordre, on ne l'informait point des raisons, qu'il était chargé de me conduire à Sainte-Pélagie et que j'eusse à le suivre promptement. «A Sainte-Pélagie! m'écriai-je, séjour affreux! On veut donc ma mort?» La douleur m'empêcha d'en dire davantage.
Il me restait une petite douceur dans mon désespoir. L'exempt qui devait me conduire était le même qui avait déjà été chargé de l'ordre pour m'enlever en sortant de chez Mme Verne. Je me jetai à ses genoux, je lui en rappelai l'époque et les circonstances: «Vous êtes l'ami de M. L…, lui dis-je, vous ne refuserez pas une grâce à une malheureuse qu'il a tant aimée et pour laquelle il a encore quelques bontés; sauvez-moi de l'infamie dont tout le monde va être témoin, vous le pouvez; renvoyez votre suite; je vous suivrai sans escorte: c'est la grâce que j'ose attendre de vous, dont je serai toute ma vie reconnaissante.» C'est la première fois peut-être qu'un exempt ait été sensible; l'ami de M. L… se rendit à mes larmes, il envoya sa troupe devant et je montai seule avec lui dans la voiture qui devait me conduire: il me promit en route d'informer M. L… de mon malheur et de travailler avec lui pour me faire sortir promptement; il voulut bien aussi se charger d'une lettre pour remettre à mon amant, où je lui faisais part de mon infortune et l'intéressais par tout ce que l'amour a de plus tendre à solliciter mon élargissement.
Quelle retraite pour une femme du monde qu'une maison où l'horreur fait son séjour et où la perte de la liberté est le moindre des malheurs! L'incertitude de mon sort ne servait qu'à augmenter mon désespoir; je me crus, dès le troisième jour, oubliée de tout l'univers; je me trouvais entourée de victimes que la part que je prenais à leur malheur me peignait aussi innocentes que moi et qui y étaient retenues depuis plusieurs années, sans espoir d'en jamais sortir: je croyais dans leurs infortunes lire mon sort; je n'envisageais qu'un avenir éternellement malheureux: cette idée me jetait dans le dernier désespoir. Tandis que je m'abandonnais à tout le noir de mes réflexions, M. L… sollicitait mon élargissement.
M. le comte de P… étant allé voyager, ma liberté n'était plus suspecte à sa famille: elle fut la première à travailler à me faire sortir. M. L… vint lui-même m'annoncer un bonheur que son amour lui rendait commun: j'embrassai mon amant et mon libérateur. Si j'ai jamais goûté dans ma vie un bonheur bien parfait, ce fut dans cet instant: mon âme suffisait à peine à goûter tout l'excès de ma félicité; le même moment qui me rendait ma liberté me mettait dans les bras d'un amant qui m'adorait autant que je l'aimais.
Je me serais crue indigne de la tendresse de M. L… si j'avais pu me décider à reparaître à Paris après la sorte d'infamie attachée au séjour dont je sortais; je ne pouvais la cacher qu'en trouvant un prétexte à l'absence que je venais de faire.