Manon donnait un air de vérité à tout ce qu'elle disait, dont on ne pouvait se garantir d'être dupe. M. D… fut au lit où était couché son prétendu mari; et tirant M. de C… par le bras: «Eh bien! bonhomme, lui dit-il, vous aimez donc à boire? Fi! il est bien mal de venir trouver sa femme quand on n'est en état que de dormir.»

Si j'ai jamais éprouvé un moment critique de ma vie, ce fut dans cet instant: dix fois je fus au moment de pousser un cri qui aurait tout découvert. Je ne revins de ma crainte que quand j'entendis M. D… s'approcher, sur la pointe des pieds, de mon lit: je vis bien que mon rôle était de contrefaire la dormeuse; la frayeur que j'avais eue m'avait mis dans un état très propre à faire valoir le mensonge de Manon. Il lui dit qu'effectivement il me trouvait bien changée; il ajouta qu'il avait chez lui une eau dont la bonté était reconnue pour toutes sortes de coliques, et l'effet immanquable; qu'il allait en chercher de peur qu'il ne me prît une seconde attaque.

Que je me trouvai soulagée quand je vis M. D… sortir de ma chambre! Je courus me jeter au col de ma chère Manon; je l'embrassai mille fois, elle me porta sur le lit de M. de C…; une sueur froide qui s'était répandue sur tout mon corps avait glacé mes sens; il me réchauffa dans ses bras; je sentis bientôt une douce chaleur courir dans mes veines: il semblait que mon amant partageait avec moi son existence: l'amour n'est jamais si tendre qu'après les alarmes; s'il vous rappelle les dangers qu'il vous a fait courir, ce n'est que pour avoir le plaisir de vous en dédommager et de vous faire mieux sentir le prix de ses faveurs.

Nous allions quelquefois, Manon et moi, passer la journée avec M. D… Quoiqu'il fût dans un collège, il avait trouvé le moyen de nous faire entrer par une petite porte de derrière sans être aperçues; il n'y avait que son domestique qui fût dans le secret. L'idée de me voir seule de femme cloîtrée, avec cinq ou six cents hommes, m'amusait beaucoup: je jouissais en illusion des droits d'un sultan au milieu de son sérail; je ne sais, mais j'avais plus de plaisir à être libertine dans la cellule de M. D… que chez moi. L'ordre, l'espèce d'uniformité qui règne dans ces sortes de maisons que je m'imaginais déranger, les précautions qu'il fallait prendre pour jouir sans oser soupirer et pour empêcher que le lit ne fût indiscret; la singularité, le mystère, tout semblait ajouter à mes plaisirs; enfin, j'avais la douceur de goûter un plaisir défendu.

Je fus si souvent en retraite que tout fut découvert: le principal fut informé du sexe de son nouveau pensionnaire; c'était une faute irréparable, une chose sans exemple, enfin un crime de lèse-cagoterie. M. D… fut obligé de quitter le collège; malgré toute la disposition qu'il faisait voir pour l'état ecclésiastique, sa famille jugea à propos de lui faire troquer son petit collet avec un régiment: il n'y eut que moi qui perdis au change; un militaire ne vaut point un homme d'église pour le service d'une femme; il semble qu'il y ait une grâce particulière répandue sur cet état, attachée à l'habit et entièrement indépendante de la valeur intrinsèque.

On allait entrer en campagne; le moment de ma disgrâce approchait; M. D… avait déjà des ordres pour rejoindre; un domestique inconnu m'apporta un matin une boîte; il me dit qu'il avait ordre de me la remettre en mains propres et se retira sans vouloir jamais me dire de quelle part elle m'était envoyée. Je l'ouvris avec empressement; je fus étonnée d'y trouver un petit carrosse à six chevaux, avec plusieurs pièces de vers, et un billet où on me marquait que la famille de M. D… était trop flattée de son choix pour ne pas suppléer au peu de fortune qu'il me laissait en me quittant; qu'une femme comme moi méritait bien, au moins, d'avoir un équipage, et qu'on me suppliait d'accepter celui que l'on était trop heureux de pouvoir m'offrir. Je n'ai jamais pu savoir qui était l'auteur de cette mauvaise plaisanterie et n'ai point vu depuis M. D…

Le peu que j'avais pu mettre de côté pendant le temps que j'avais été entretenue fut bientôt dissipé: je me trouvai une seconde fois dans la plus grande misère; j'avais tout mis en gage pour subsister; nous étions dans une saison morte. En été, les parties sont très rares; de plus, la guerre avait enlevé le peu de militaires qui font vivre les filles, pendant que les gens riches sont sur leurs terres à récolter de quoi fournir à leurs folies et les faire briller pendant l'hiver.

Voyant qu'il était inutile de paraître aux Tuileries et au Palais-Royal, je pris le parti que Manon me conseillait depuis longtemps: il fallait nous séparer; c'était ce qui m'avait toujours fait différer. J'aimais Manon plus que moi-même; aussi jamais fille sut-elle si bien se plier à tous mes caprices et faire réussir toutes mes folies: je la quittai en lui faisant promettre de rentrer avec moi dès que ma fortune aurait changé de face. Des arrangements différents, survenus depuis, nous ont empêchées de nous rejoindre.

Je fus demeurer chez Mme Silvestre, femme du monde, entremetteuse du bon ton, qui se mêlait de faire faire des parties avec toutes les filles entretenues de Paris. Mme Silvestre ne recevait chez elle que des filles jolies, qui se trouvaient endettées pour avoir resté trop longtemps sans entreteneur; elle commençait par acquitter toutes leurs dettes et s'en dédommageait ensuite amplement sur le produit des parties qu'elle leur faisait faire. J'étais dans le cas, je devais et ne possédais rien; d'ailleurs, on trouve plus facilement chez ces sortes de femmes un entreteneur, qu'étant condamnée par la misère à habiter un cinquième à crédit.

Il venait chez Mme Silvestre un homme assez commun dans son espèce: c'était un vieux financier, mulet chargé d'or, paillard honteux et de plus vieillard avare; je pouvais même ajouter gros et court, le portrait n'en serait que plus ressemblant. Ce vieux pécheur avait fait un marché qui en apparence était très avantageux pour Mme Silvestre, mais qui l'aurait ruinée à la longue, autant par les essais différents qu'elle était obligée de faire, que par le temps qu'elle y employait, sans y pouvoir réussir. Elle n'avait pu encore être remboursée de quantité de menus frais que l'extinction de chaleur chez M. P… lui avait occasionnés: le mémoire des balais était un article qui montait très haut et qui n'avait rien rapporté, tant il était familiarisé avec cet émétique de la nature.