Je voyais toujours M. L…, mais comme un mentor et un ancien ami; il me fallait donc quelqu'un avec qui je pusse partager mon cœur. J'aimais assez M. D… et j'avoue qu'il aurait eu toute ma tendresse s'il ne m'avait point entretenue; mais le moyen de convenir d'un goût qu'on peut soupçonner n'être guidé que par l'intérêt, ou plutôt comment ne voir qu'un homme et voir toujours le même quand on est d'un tempérament libertin?

J'avais vu plusieurs fois avec M. L… M. de C…, page de M. le prince de C…; sa figure m'avait paru aussi intéressante que j'avais remarqué chez lui de plaisir à me voir. Je formai le dessein d'en faire mon greluchon; les avances coûtent peu quand on aime et qu'on ne trouve point de préjugés; je fis ma cour à M. de C…, je voulus lui dire la première que je l'aimais; ses yeux m'avaient déjà prévenu; ils m'avaient peint la vivacité de ses désirs; j'y avais lu tout mon bonheur avant que d'y avoir vu naître le plaisir que lui faisait éprouver l'aveu du plus tendre retour. Quand une femme a laissé lire dans son cœur; quand le secret de son âme lui est échappé; quand une fois elle a prononcé un «Je vous aime», qu'il lui en coûte peu pour couronner l'amour de l'objet qui a su l'enflammer! M. de C… voulut se mettre à mes genoux; je me jetai dans ses bras; je l'aimais, pouvais-je trop tôt le rendre heureux? Ma défaite lui annonça sa victoire. Amour, ce n'est que sous tes étendards que le vaincu et le vainqueur triomphent. Je lisais dans ses yeux tout le plaisir que son âme éprouvait et voulait me faire partager; les miens étaient remplis de ces larmes précieuses que l'amour ne fait verser qu'à ses favoris; tendresse, désirs, transports, tout nous devint commun; ma bouche, étroitement collée sur la sienne, lui communiquait tous mes soupirs; sa langue était un trait qui faisait passer chez moi tout le feu qui le consumait. Amour, nous avions réuni nos deux âmes pour mieux sentir tes tendres faveurs; si tu nous avais conseillé de doubler notre être, c'était pour multiplier nos plaisirs.

M. de C… et moi nous jouissions d'un bonheur tranquille; je goûtais tous les jours, dans ses bras, tout ce que l'amour accorde de plaisirs à deux cœurs bien unis; je savais les jours que M. D… devait venir oublier avec moi les ennuyeuses vérités de la logique; quoique je ne lui donnasse que deux leçons par semaine, je vis en peu de temps mon élève en état de bien mieux soutenir une thèse d'amour qu'un système scholastique.

J'étais trop bien informée des jours de congé pour me laisser surprendre avec M. de C… S'il l'eût trouvé avec moi, il eût tiré des conséquences, et il y avait tout à craindre d'un homme qui apprenait à raisonner juste. M. D… n'était pourtant pas sans inquiétude, ni même sans soupçon: il avait appris par la petite Berville, avec laquelle je m'étais brouillée, qu'il venait souvent chez moi un page; il connaissait trop mon faible pour cet état; mais en même temps il voyait l'impossibilité qu'il y avait de s'assurer de ma fidélité dans un hôtel garni, où deux cents personnes avaient le droit d'entrer à chaque instant.

Il sut déguiser ses soupçons et me proposa d'aller demeurer dans la rue du Paon: des raisons assez sages l'engageaient à me faire changer d'appartement; il craignait, me dit-il, de rencontrer quelqu'un de connaissance dans l'hôtel qui informât sa famille de la vie qu'il menait avec moi. Je me rendis facilement à une proposition qui, en assurant mon sort, paraissait perpétuer mon bonheur.

Je fus demeurer dans mon nouvel appartement, ne soupçonnant nullement que la jalousie eût eu part à la manœuvre de M. D…; je continuai à voir M. de C… avec aussi peu de précaution qu'auparavant. L'hôtesse était gagnée, M. D… l'avait mise dans ses intérêts, elle sut l'informer de tout. La première fois qu'il me vint voir, il m'en fit de sanglants reproches. Je voulus me justifier, il me dit, pour me convaincre, les circonstances, me cita l'heure, le moment et me dépeignit trop bien M. de C… pour que je pusse soupçonner d'être trahie par une autre que par la maîtresse de la maison. Je fus forcée de convenir qu'il était vrai que je le voyais quelquefois, que c'était un ancien ami, mais que le cœur n'y avait aucune part, et qu'il savait trop bien qu'il était le seul qui intéressât ce cœur qu'il offensait. Il me répondit qu'il croyait mon aveu sincère, que mes intentions pouvaient être fort bonnes et ma conduite droite, qu'il voulait bien croire que je savais distinguer les droits de l'amant de ceux de l'ami, mais qu'il ne voulait point de partage, sinon qu'il chercherait un cœur qui méritât le sien. Je lui promis de ne plus voir M. de C… puisqu'il lui faisait ombrage, et fus prendre, dès qu'il fut sorti, des arrangements avec Manon, pour le voir le plus souvent que je pourrais.

Ce petit mouvement de jalousie avait réveillé chez moi un sentiment qu'une jouissance trop facile aurait bientôt éteint; j'aimais davantage M. de C… depuis qu'on m'avait fait promettre de m'en séparer; c'était pour ajouter à mon bonheur que M. D… voulait s'opposer à mes plaisirs. J'écrivis une lettre à mon amant où je l'informais de tout ce qui s'était passé et le mettais au fait de ce que nous avions concerté, Manon et moi, pour le faire entrer sans que l'hôtesse s'en aperçût.

Il se rendit à l'heure marquée dans une petite cour voisine, sur laquelle une des fenêtres de mon cabinet donnait. Nous avions cru pouvoir lui procurer une échelle de corde; mais il avait été impossible à Manon d'en trouver. Mon amant montrait autant d'empressement pour me venir trouver que j'étais désespérée de ne pouvoir lui en procurer le moyen.

Nous étions dans le dernier embarras quand l'adroite Manon s'avisa d'un stratagème qui lui réussit: elle noue les deux draps de mon lit ensemble et en attache un des bouts à ma croisée. M. de C… fut bientôt dans mes bras; un peu de difficulté assaisonne le plaisir et le rend plus piquant. Je passai la nuit la plus délicieuse que j'eusse encore passée avec lui. Manon, qui ne songeait qu'aux moyens de tromper notre Argus, le fit sortir le matin avec l'habit de son mari. Nous usions du même stratagème toutes les fois que nous voulions nous voir. Depuis que j'avais trouvé le moyen de surprendre la jalouse prudence de mon hôtesse, M. D… commençait à me voir sans alarmes; ses soupçons étaient presque évanouis, quand un malheur pensa tout découvrir; sans la présence d'esprit de Manon, nous étions tous perdus sans ressource.

Après avoir couru toute la nuit avec M. de C… nous étions rentrés nous coucher à la pointe du jour. Il était deux heures après midi que je reposais encore dans ses bras; on frappe à ma porte; j'entends la voix de M. D…; j'appelle Manon, qui se lève à moitié endormie; je lui dis que nous étions perdus, que c'était mon entreteneur, que j'avais reconnu sa voix. Le danger pressait; elle ne trouva point de meilleur expédient que de faire entrer M. de C… dans son lit; elle lui met sur la tête un mauvais bonnet de laine qui était de la toilette de nuit de son mari et cache à la hâte ses habits sous sa couverture. M. D… s'impatientait à la porte et frappait comme un sourd. Manon va lui ouvrir tout en grondant et en se frottant les yeux. Il demande pourquoi on l'avait fait attendre si longtemps et que nous n'étions point levées à l'heure qu'il était: la question était embarrassante; mais Manon manqua-t-elle jamais d'un prétexte qui eût au moins un vernis de vraisemblance? Elle avait très bien conduit tout jusqu'à ce moment; elle sut entièrement nous tirer d'affaire par une maladie supposée: elle dit à M. D… qu'il était bien maladroit de venir me réveiller; que j'avais eu une colique de miserere toute la nuit qui lui avait fait appréhender plusieurs fois pour ma vie et qu'il n'y avait pas plus d'une heure que je reposais; que m'ayant vue endormie, elle avait aussi voulu aller se coucher; mais qu'elle n'avait jamais pu rester à côté de son mari qui était rentré le matin ivre comme un cocher et qui puait le vin au point de ne pouvoir pas en approcher.