Cette petite aventure m'apprit bien que les honneurs ne sont point ce qu'ils paraissent. M. le séminariste, qui était le tapageur le plus renommé qui vînt chez la Verne, ne devait sa bravoure qu'à une perruque noire et un chapeau retapé, dont il se servait les jours qu'il allait en bonne fortune.

Je fus retrouver Manon et les pages, à qui je contai l'histoire qui venait de m'arriver; il n'y eut que Manon qu'elle ne fit pas rire: elle savait qu'il était moins dangereux de tuer dix sentinelles en faction que d'insulter un prêtre à son poste. L'habit que je portais, et qui était très connu, lui faisait tout appréhender. Ses alarmes, heureusement, ne furent point justifiées, et je n'ai point depuis entendu parler de M. le militaire tonsuré.

J'attendis encore pendant quelque temps les vingt-cinq louis que M. B… m'avait promis de m'apporter. Manon, ne le voyant point revenir, me conseilla de le mettre au nombre de ces seigneurs qui ne paient que de leur protection et de leur nom, et me conseilla fort de songer à trouver un autre entreteneur.

Nous étions dans le temps du carnaval: je savais que le bal était un endroit propre pour faire des connaissances utiles: mon embarras était que je n'étais pas assez riche pour louer un domino. Je fis part à Manon de mon dessein et lui proposai de mettre un fort beau collier de grenat que j'avais en gage. Elle me répondit qu'elle saurait bien me faire trouver un déguisement, sans avoir recours aux usuriers, et que je n'étais pas assez riche pour m'en servir.

Manon m'ayant procuré un déguisement, je fus au bal avec elle, joliment parée: j'étais assez bien faite et j'avais un petit déshabillé de paysanne élégamment historié, qui faisait encore valoir la finesse de ma taille. Je fus beaucoup suivie par tous les agréables du bal, qui étaient désespérés de ne me pas connaître; et je puis dire que j'eus tout le plaisir du déguisement. Je sentais fort bien que, si je cédais aux sollicitations qu'on me faisait pour me démasquer, ma cour dans l'instant diminuerait. La curiosité fait faire au bal les trois quarts des démarches que l'on y fait. Je voulais jouir le plus longtemps qu'il me serait possible du plaisir de voir mes rivales humiliées par les préférences marquées que tout le monde s'empressait à me faire; nous n'avions mis personne dans le secret; Manon n'était point connue, et moi je ne l'étais pas assez pour craindre d'être devinée une première fois que je paraissais au bal.

Depuis le moment que j'y étais entrée, j'avais remarqué un masque qui s'était glissé dans la loge où Manon était assise et qui n'avait cessé de lui parler; je me doutais bien qu'ils traitaient d'affaires qui me regardaient: mes intérêts pouvaient-ils être mieux qu'entre les mains de ma chère Manon? Elle me fit bientôt signe de la rejoindre. Nous quittâmes le bal, quoiqu'il fût encore très bonne heure. Je n'eus rien de plus pressé que de lui demander si elle avait réussi: elle me répondit que je n'avais qu'à la suivre et que je serais informée de tout.

Nous trouvâmes à la porte l'inconnu que j'avais vu si longtemps lui parler; il me présenta la main pour monter dans sa voiture, Manon y entra aussi; il nous conduisit dans un appartement qu'il avait à l'hôtel d'Espagne, dans la rue de Tournon: je n'ai vu de ma vie un homme aussi tendre et aussi passionné que l'était M. D…; il était devenu amoureux fou de moi au bal, sans me connaître. Quand nous fûmes arrivés dans son appartement, il me fit bien voir combien il se trouvait heureux de me posséder: tous ses mouvements devinrent des transports; il n'y eut point d'endroit de mon corps qui n'eût part à ses caresses: tantôt je le voyais à mes pieds me jurer mille fois qu'il m'aimerait toujours; l'instant d'après, me tenant étroitement serrée dans ses bras, il me peignait toute sa tendresse, me parlait de la vivacité de son amour et m'accablait de mille baisers enflammés: trop heureux pour pouvoir l'être davantage, l'excès de sa flamme s'opposait à son bonheur. J'avais ignoré jusqu'alors que le trop d'amour fût un obstacle à la jouissance; je regardais déjà son état comme un affront fait à mes charmes, affront que les femmes, quelque philosophes qu'elles soient, ne pardonnent jamais. M. D… s'aperçut d'un petit mouvement de dépit qui m'échappa malgré moi; son amour en fut offensé. «Ma chère de Launay, me dit-il, rendez-vous plus de justice et n'insultez point au malheur du plus tendre et du plus passionné des amants, que dis-je? ce n'en est point un, puisqu'il n'est occasionné que par l'excès d'une flamme qui fera toujours mon bonheur. Oui, charmante de Launay, ajouta-t-il, si je pouvais vous aimer moins, je serais bien plus sûr d'être heureux.»

Ce charme magique, qu'on ne peut définir, enfin cessa; son bonheur, que je partageais, sut bien, en me détrompant, le justifier. M. D… était très jeune et avait trop peu vécu pour être dans le cas de manquer aux femmes d'une façon aussi offensante pour leurs charmes qu'humiliante pour le coupable. Mille fois pendant le temps que je lui ai appartenu j'ai goûté autant de plaisir à me rétracter qu'il en avait pris à se justifier.

Quand il fut un peu plus calme, il me fit part des arrangements qu'il voulait prendre pour vivre avec moi; il n'avait eu que le temps d'instruire imparfaitement Manon des précautions dont il était obligé d'user pour me voir. Il nous dit que sa famille le destinant à l'état ecclésiastique, il était forcé de demeurer au collège d'Harcourt, où il faisait ses dernières études; qu'il avait cet appartement pour y venir de temps en temps faire des parties fines avec ses amis; qu'il voulait que je l'occupasse; que j'aurais pour voisine la petite Berville, fort aimable fille que son cousin entretenait; que si sa société pouvait me convenir, nous ferions souvent des parties carrées; qu'elles étaient toujours plus libertines et plus amusantes qu'un tête-à-tête: que pour ce qui était de ma fortune, il voulait en prendre soin et que j'aurais lieu d'être contente de la façon dont il en agirait avec moi.

J'aurais été très heureuse avec M. D… si j'avais pu lui être plus fidèle, ou plutôt si j'avais été un peu moins libertine. M. de la V… commençait à me venir voir bien plus rarement; je ne le voyais plus avec autant de plaisir et nous n'osions nous dire que nous nous aimions moins. S'il en coûte pour être inconstant, on s'avoue difficilement infidèle: erreur de deux amants pour qui l'illusion est encore une sorte de bonheur et qui voudraient être constants, même après le changement.