Soit que les revenus du marquis fussent diminués, soit que son amour fût éteint, je ne le vis plus depuis mon voyage de Versailles. Je louai un appartement dans la rue Jacob, pour y faire mes couches: mon cher de la V… m'y venait voir de temps en temps. J'avais un goût décidé pour courir toutes les nuits: je faisais souvent cette partie avec lui et plusieurs pages de ses amis; nous ne rentrions jamais que le matin. C'est un goût qui m'a duré dix années de ma vie et qui m'a exposée à mille aventures nocturnes, les unes plus singulières que les autres. Ce penchant était si fort chez moi que quand je ne trouvais personne pour m'accompagner, je sortais seule avec Manon; quelquefois nous raccrochions pour nous amuser. Il y avait un café, près des Tuileries, où j'étais fort connue et où je menais mes bonnes fortunes, quelque heure de nuit qu'il fût. J'aimais assez à boire, et l'aurore me trouvait souvent le verre à la main.
Je menai cette joyeuse vie jusqu'au moment où je devins mère d'un fils. M. L… n'eut rien de plus pressé que d'aller, comme père de l'enfant, se faire inscrire, à Saint-Sulpice, sur un grand livre où l'amour souvent représente et dont l'hymen fait toujours les frais. Pour faire les choses plus en règle, il voulut régaler toutes les personnes qui avaient été employées à la cérémonie. Je vis bientôt arriver chez moi marguilliers, clercs et les doyens de la confrérie des cocus: ces messieurs font preuve de cocuage comme d'autres le font de noblesse; il faut être marié pour être reçu frère et avoir eu plusieurs femmes pour entrer dans les charges; chaque nouvelle infidélité est un degré qui les conduit au doyenné. Que l'on verrait de femmes zélées pour l'avancement de leurs maris si la marche de tous les états était la même que celle de la confrérie des gens mariés! Que de jeunes époux se trouveraient étonnés, au bout d'une année de mariage, de se voir parvenus aux premières dignités!
Toute la sainte légende, commodément attablée, buvait de son mieux. Manon vint m'avertir que M. de la V… était dans un cabinet pratiqué à côté de l'alcôve où j'étais; il venait pour voir son fils: je le lui envoyai. Je voyais d'un côté mon cher de la V… lui prodiguer toute la tendresse qu'il avait pour sa mère, de l'autre M. L… reforcer les plus hardis buveurs de la troupe. Ce contraste me fit beaucoup rire; c'était un tableau de la vie conjugale, où l'amour trouve toujours le secret de friponner l'hymen.
Relevée de mes couches, je me produisis souvent aux spectacles; je parus fréquemment aux promenades, manœuvre qui annonce toujours une fille qui cherche à se faire entretenir. M. B…, colonel, devina le premier mon dessein: il me proposa de vivre avec moi. Ses parchemins n'étaient pas si anciens que ceux du marquis, mais il passait pour jouir de plus de fortune: libéral, mais sans conduite, devant plus qu'il ne possédait; gros joueur, aimant passionnément les femmes et la dépense; en un mot, colonel de toutes les façons. Les offres qu'il me fit tenaient de sa générosité, mais son peu d'arrangement ne lui permit jamais d'y satisfaire. Nous convînmes de vingt-cinq louis par mois; il me loua un appartement dans la rue Château-Bourbon, où je fus demeurer: quoiqu'il ne m'en ait jamais payé le premier sol, je fus censée lui appartenir pendant deux mois, toujours dans l'espérance de toucher mes appointements. Sa façon d'entretenir n'était point ruineuse; aussi avait-il vingt maîtresses dans Paris qui lui composaient une espèce de sérail libre. Pendant les deux mois que j'ai eu l'honneur d'être au nombre de ses sultanes, il ne me fit que deux fois la grâce de me jeter le mouchoir. Je dois lui rendre une justice: c'est que j'étais aussi peu gênée avec lui qu'il me payait mal.
Il n'aurait pas été sage à M. B… d'être jaloux et il avait trop d'esprit pour ne pas respecter son bonheur. Comment d'ailleurs s'assurer de la fidélité de vingt filles répandues dans les quatre coins de Paris? Tous les eunuques de la Turquie voudraient en vain en répondre; elles sauraient bientôt mettre toute leur prudence en défaut et tromper leur jalouse servitude.
Il n'est quelquefois pas mal que des filles sacrifient quelque chose de leur intérêt en préférant pour entreteneurs des gens de nom, qui les paient très mal, à d'honnêtes particuliers qui seraient dans le cas de faire leur fortune: ceci sert à les faire connaître; elles ont pourtant l'attention d'en excepter nos bons fermiers, qui ont le pas sur la naissance. Avoir des gens titrés sur son compte, se faire des protecteurs d'un certain rang est la manie de toutes les filles qui veulent être du bon ton. Combien de ces seigneurs qu'elles recherchent vont distribuer des protections dans les cinq et sixièmes de la rue Saint-Honoré? N'importe: il est aussi essentiel à une jolie fille qu'on voie entrer tous les jours chez elle deux ou trois coureurs et cinq ou six grands domestiques dont la livrée soit de remarque, que d'avoir un greluchon.
J'avais toujours entendu dire qu'honneurs ne rassasient point; j'en fis la triste expérience avec M. B… Plusieurs fois je fus vingt-quatre heures sans manger; et je crois que je serais morte de faim si les pages, et surtout de la V…, ne m'avaient envoyé leurs portions de l'hôtel, quand ils ne pouvaient pas la venir manger avec moi: c'étaient eux tous qui m'entretenaient, et tous jouissaient des droits d'un entreteneur; tous rivaux heureux et trop amis pour ne pas partager les mêmes plaisirs. Je ne remarquai jamais entre eux aucun procédé désobligeant: aussi d'accord dans leur bonheur que tous portés à faire des folies, il ne nous passa point une idée dans la tête, si extravagante et si folle qu'elle fût, que nous n'exécutâmes. Peignez-vous, madame, tout ce que peut imaginer une fille libertine à l'école de cinq ou six pages.
Un jour de messe de minuit, ils me proposèrent de courir les églises habillée en page. Qu'une fille a d'esprit sous cet habit! il n'est point de malice qu'on ne m'eût appris et point d'étourderie dont je ne me sentisse capable. Manon, qui me connaissait, voulut m'accompagner, de peur qu'il ne m'arrivât quelque scène où elle fût nécessaire pour me tirer d'embarras: de plus, elle savait que sa présence m'en imposait.
Nous fûmes à Saint-Sulpice, où je me fis un plaisir de déranger tout le monde, pour percer à la sacristie. J'y parvins, après avoir fait perdre patience à cinq ou six dévotes, que mon étourderie empêcha de faire leur bonjour, par la mauvaise humeur que cela leur occasionna. La bile des dévots s'échauffe facilement: les confitures et les liqueurs dont ils se nourrissent sont des matières combustibles qu'ils emploient plutôt pour réveiller chez eux la nature éteinte par l'excès des plaisirs que pour réparer les faiblesses occasionnées par des austérités imaginaires dont ils font parade, et qu'ils font servir de prétexte à leur intempérance.
J'étais à me chauffer autour d'un poêle avec plusieurs apprentis prêtres. Un d'eux, qui avait la direction de l'encensoir, m'ordonna, d'une façon impertinente, de me déranger, pour qu'il pût prendre du feu. Le ton impérieux avec lequel il me parlait me le fit envisager; sa figure m'était très connue; mais je ne pouvais me le remettre, tant son ajustement le déguisait; je me le rappelai à la fin; je l'avais beaucoup vu chez la Verne, où il se donnait pour officier de marine. «Hé, bonjour, Monsieur le capitaine de haut bord», lui dis-je tout haut, en lui serrant la main. Mon compliment déconcerta M. le séminariste: il perdit tout à fait la tête en me reconnaissant, au point qu'il me répondit: «Mademoiselle, je ne te connais point.» Le mot de mademoiselle fit beaucoup regarder et rire tout le monde. Mon sulpicien était rouge jusque dans le blanc des yeux, et son imprudence m'avait mise fort mal à mon aise: quand je vis mon sexe découvert, je pris le parti de me retirer, en l'avertissant d'avoir une autre fois plus de politesse pour les dames de ses amies.