Mon étourderie l'avait mis de fort mauvaise humeur; il me traita comme je le méritais et me dit que, puisque j'avais envie de me conduire toujours à ma tête, il ne voulait pas davantage entendre parler de moi. Ses reproches me touchèrent sensiblement; il était facile de voir qu'ils partaient d'un cœur que j'intéressais et qui m'était attaché. Je ne pus m'empêcher de pleurer. Ses procédés exigeaient quelque reconnaissance de ma part: je lui demandai mille pardons. Manon, de son côté, travaillait à l'apaiser. Il se rendit à mes larmes plutôt qu'à ses sollicitations, et nous arrivâmes chez moi, la paix faite.
M. L… me quitta bientôt pour aller à ses affaires. Il me promit de revenir souper avec le marquis. Je fis ressouvenir Manon de ce qu'elle m'avait promis; elle me répondit que c'était la connaître mal que de la soupçonner de m'avoir pu oublier, que j'aurais dû lui remarquer plus de zèle quand il s'agissait de servir mes plaisirs, qu'elle allait retourner à la foire, où M. de la V… lui avait donné rendez-vous, et que je pouvais compter, quelque chose qu'il arrivât, de l'avoir à passer la nuit avec moi.
Je la vis bientôt revenir avec mon cher de la V… Je n'avais pas encore eu le temps de lui dire combien je l'aimais et je n'avais appris que par ses transports qu'il m'était toujours fidèle quand Manon vint nous avertir que quelqu'un montait. Nous n'eûmes que le temps de le faire entrer dans un cabinet qui me servait de garde-robe. C'étaient M. L…, et le marquis avec deux de ses amis qu'il m'amenait à souper: ils me trouvèrent fort triste. Je ne voulus point manger ni me mettre à table, et ne dis pas un mot pendant tout le repas. Ils furent assez simples pour attribuer ma mauvaise humeur à l'aventure qui m'était arrivée le soir et à la leçon que m'avait faite M. L… Elle n'était occasionnée que par l'embarras où j'étais pour mon cher de la V… Je craignais à chaque instant quelque curiosité indiscrète de leur part. Un homme qui m'aurait mieux entretenue que le marquis aurait voulu faire part à ses amis de ses générosités et leur faire visiter jusqu'à la cave. Une fille bien meublée fait honneur à son entreteneur. Peu d'hommes malheureusement sont jaloux de se faire une réputation de ce côté-là.
Je lisais sur leurs figures que, pour peu que je voulusse me livrer et être folle à mon ordinaire, ils passeraient une partie de la nuit; c'était justement ce que je craignais et ce qui m'avait fait prendre le parti de bouder. Mon caprice les ennuya: ils me quittèrent bientôt pour aller trouver quelque fille qui fût plus disposée à les amuser et à rire. C'était ce que je demandais. Ils ne furent pas plutôt sortis que je courus délivrer mon cher prisonnier. Nous nous mîmes à table avec Manon, qui nous fit beaucoup rire en nous faisant part de tous les stratagèmes qu'elle avait imaginés pour les faire sortir s'ils avaient voulu s'entêter à passer la nuit chez moi. Ses ressources étaient inépuisables, elle fit presque seule tous les frais de la conversation. M. de la V… et moi, les yeux fixés les uns sur les autres, nous y lisions toutes les sensations que nos cœurs éprouvaient: tendre langage, jouissance de l'âme, que vous savez bien peindre tous les plaisirs que deux amants ont goûtés! Avec quelle volupté vous leur en promettez de nouveaux! Nous étions trop occupés de notre bonheur pour rester plus longtemps à table. Mon cher de la V… me porta dans ses bras sur un autel préparé par l'Amour, asile du mystère et du silence. Ce dieu serait-il si sûr de triompher s'il nous rendait moins heureux? Par combien de victoires ne nous fait-il pas oublier une défaite qui est si nécessaire à notre bonheur? Déjà quatre fois ma bouche, collée sur la sienne, avait reçu son dernier soupir, et quatre fois par le partage de mon âme j'avais créé chez lui un nouvel être. Cher amant, il m'en souvient encore, tu ne recevais la vie que pour m'en faire un nouveau sacrifice; je n'acceptais ton offrande que pour avoir encore une fois le plaisir de partager avec toi mon existence. Moments voluptueux, jouissance précieuse, instants dérobés à la divinité, pourquoi durez-vous si peu? craignez-vous de vous multiplier aux dépens de notre être? vous seuls nous attachez à la vie: peut-on regretter de la perdre par un excès de bonheur!
Épuisés de fatigue et de plaisirs, nous commencions à goûter les douceurs du sommeil quand je fus réveillée par les cris d'une jeune chatte que j'avais, dont un gros matou sollicitait les faveurs. Libertine comme je l'ai toujours été, je fus charmée de trouver un objet qui me retraçât le plaisir que je venais de goûter: il me semblait avoir donné à toute la nature le signal du bonheur: tout me paraissait ne respirer l'amour que pour perpétuer ma félicité. J'éveillai mon cher de la V… pour qu'il pût partager avec moi un plaisir imaginaire, puisque nous ne pouvions plus jouir autrement. «Voyons, lui dis-je, des heureux, puisqu'il ne nous est plus permis de l'être.» Il trouva mon idée bien folle et prit pourtant plaisir au spectacle.
Il n'est point, je crois, d'animaux dans la nature qui se fassent des déclarations d'un air d'aussi mauvaise humeur: chaque agacerie ressemblait à une querelle qui allait se terminer par un combat sanglant. Le matou contait ses douceurs en jurant, et des coups de griffe étaient les faveurs dont la belle récompensait sa tendresse. Nous voulûmes raisonner de leurs amours. M. de la V… tira nombre de conjectures sur tout ce qu'il remarquait entre ces deux amants. Il me dit que la résistance que l'on remarquait chez la femelle prouvait plutôt une sage économie dans le plaisir que peu de penchant à le goûter. Il prit là-dessus occasion de badiner les femmes sur la facilité avec laquelle elles se prêtaient au plaisir, me dit que toutes leurs raisons ne servaient qu'à hâter leur défaite; que, quoique bien mieux organisées, elles n'entendaient pas si bien leur intérêt quand il s'agissait de jouir; que c'était toujours être dupe que de s'éloigner de la nature. Je voulus combattre son argument et lui répondis que la facilité chez les femmes venait plutôt de la connaissance qu'elles avaient du plaisir que de leur faiblesse; que c'était être sage de savoir être heureuse, et que je pensais qu'on ne pouvait trop se dépêcher de l'être: que si cependant il croyait que la résistance ajoutât au plaisir, je saurais me faire violence pour multiplier son bonheur.
Il me prit au mot et me dit que, quoiqu'il commençât à me faire sa cour dans le moment où les affaires du matou étaient en fort bon train, il me défiait de résister aussi longtemps que la chatte. J'acceptai le pari, et pour lui prouver que je répondais de moi, je lui dis que ce serait l'instant de sa défaite qui déciderait du moment de notre bonheur. Les agaceries que je voyais faire à ma chatte semblaient me dire que ce moment n'était pas éloigné. Je crus ne rien risquer à en faire au plus dangereux des matous. Les yeux fixés sur elle, j'étudiais tous ses mouvements. Mon cher de la V…, qui se voyait sûr du pari, en lisant dans les miens qu'elle résisterait trop longtemps pour que je pusse le gagner, me disait, en riant, que je hasarderais trop: que ma chatte était bien plus prudente, et qu'il avait bien envie de voir comment je m'en tirerais. Je sentais à chaque instant que mon pari devenait plus mauvais, il ne me restait plus qu'une faible lueur d'espérance que je vis bientôt détruite par l'imprudence du matou. Une patte maladroitement placée permit à la chatte de se dérober; le matou jura, la chatte donna des coups de griffe: les cartes se brouillèrent. Je vis bien alors le tort que j'avais eu de m'engager. Mon cher de la V…, plus adroit que le matou, ne me permettait pas de m'échapper. Me trouvant prise, je lui proposai le pari nul. Il me dit que non; mais que si je perdais, il me proposait ma revanche. Voyant qu'il fallait céder à la force, je voulus du moins mourir comme je m'étais défendue et périr en Romaine. Le poignard était levé, je volai au-devant de la mort. Percée de mille coups, j'adorais, en expirant, le vainqueur qui me les portait: mon âme était prête à m'abandonner; j'ouvrais une faible paupière pour jouir, en expirant, du plaisir de mourir vengée. Mon cher ennemi, frappé des mêmes coups qu'il me portait, semblait même, en triomphant, me demander grâce. j'entendis bientôt mon vainqueur soupirer; un même instant confondit nos deux âmes. Quels moments, grands dieux! Pour en connaître le prix, il ne suffit pas d'avoir joui, il faut avoir aimé. Tendres amants, ce n'est qu'en vous les rappelant qu'on peut vous les peindre.
Nous employâmes le reste de la nuit à réparer nos forces. Manon entra très tard dans ma chambre; elle me trouva endormie dans les bras de mon cher de la V… Elle eut la cruauté de nous réveiller pour nous dire qu'il était temps de nous séparer, que le marquis ayant fait la vie pendant la nuit, il pourrait entrer chez moi de meilleure heure qu'à son ordinaire et que nous serions perdus s'il nous trouvait ensemble.
Nous nous rendîmes à ses conseils. J'embrassai mon cher de la V…, qui me promit de me venir voir dès le lendemain, s'il lui était possible. Plusieurs jours se passèrent sans que j'eusse le plaisir de le revoir. Son absence m'inquiéta. Quand on aime on s'alarme facilement. Je lui écrivis une lettre que Manon se chargea de lui rendre. Elle apprit à l'hôtel de C… que M. le prince étant allé à Versailles, il avait été obligé de le suivre et qu'il devait y rester plusieurs jours: cette nouvelle fut pour moi un coup de foudre. Quand on aime bien, la séparation est le dernier des malheurs.
Je proposai à Manon de l'aller trouver. Elle me répondit que, comme le marquis ne passait pas un jour sans me voir, il ne serait pas facile de s'absenter sans qu'il s'en aperçût, et que c'était me brouiller avec M. L… s'il venait à le savoir. Ses réflexions étaient très sages, mais l'amour se conduit peu par les conseils de la sagesse. J'essayai de flatter son amour-propre: je lui dis qu'elle avait trop d'esprit pour ne pas trouver une excuse quand la faute serait faite. La vanité est un piège dont peu de personnes se méfient. Mon expédient réussit. Nous fûmes à Versailles. J'étais logée à la Reine de France; je fis dire à mon cher de la V… de s'y rendre. Il fut aussi enchanté de me voir qu'il en parut étonné. Il me demanda si le marquis m'avait quittée: je lui répondis que non, mais que j'avais volontiers consenti à risquer de le perdre pour avoir le plaisir de le voir, que mes intérêts étaient bien peu de chose quand il s'agissait de mon bonheur. Nous passâmes plusieurs jours ensemble, toujours heureux. J'oubliais avec plaisir les avantages que me faisait le marquis. Le peu d'argent que je possédais m'obligea bientôt de retourner à Paris. La première personne que j'aperçus en descendant du pot de chambre que j'avais pris fut M. L… Il était inutile de chercher à s'excuser: il savait tout. Je voulus pourtant donner à mon voyage un prétexte de curiosité: ma défaite le mit si fort en colère qu'il me donna deux soufflets. Ce procédé me rendit furieuse: je me crus déshonorée à jamais si je n'en tirais vengeance; la seule qui soit permise à notre sexe est d'exiger des excuses et une réparation authentique. J'obligeai M. L… à me suivre chez le commissaire Le Conte; je lui peignis l'offense que j'avais reçue avec tout le désespoir que m'en prêtait le souvenir. M. L… ne répondait qu'en disant que j'étais une coquine, qu'il allait, en sortant de chez lui, me faire enfermer. Manon prit la parole et dit qu'il était vrai que j'avais été assez malheureuse pour l'aimer, que je portais même dans mon sein un gage de ma faiblesse et un témoin qui me préparait peut-être une éternité de regrets. Le commissaire Le Conte, bon homme dans le fond, fut sensible à l'éloquence de Manon et parut touché de mon état; il travailla à nous raccommoder. Le premier mouvement de M. L… était passé: la nature, qui parlait chez lui, le trompait en ma faveur. Il fut flatté que je le crusse père d'un enfant qui était un gage bien précieux de la tendresse de mon cher de la V… Il m'était avantageux de ne le pas détromper: il fallait quelqu'un qui voulût s'en reconnaître père. M. L… voulait bien s'en charger: il avait plus de droit pour s'abuser que la plupart des maris qui se trouvent environnés d'une nombreuse famille sans avoir jamais songé à laisser d'héritiers. De ce moment, son amour augmenta de moitié; ses attentions pour moi se multiplièrent à l'infini; la reconnaissance lui donna des droits réels sur mon cœur, et si quelque chose peut tenir lieu d'un sentiment auquel on ne peut commander, M. L… n'eut rien à désirer.