Nos transports allaient recommencer, quand Manon vint nous avertir que M. L… et le marquis montaient. Je mis, en peu de mots, mon cher de la V… au fait de tout. Il approuva fort mes desseins, et me promit de faire tout son possible pour se contraindre.
L… me présenta M. le marquis de ***, en me priant de vouloir bien le regarder comme son meilleur ami. C'était un homme de quarante ans, d'une figure ordinaire, dont les affaires étaient un peu dérangées et le marquisat en décret, quoiqu'il eût fort peu vécu avec les femmes, et qu'il n'eût pas assez de fortune pour que l'on lui fît accroire qu'il en était aimé.
M. le marquis de ***, qui m'avait trouvée de son goût, me proposa, après souper, de m'entretenir. Il me vanta l'ancienneté de sa maison, me fit l'énumération de tous ses titres, et finit par me faire une offre qui tenait de sa misère. Il ne pouvait me donner que six livres par jour, qu'il s'offrait de me payer tous les matins, n'étant pas assez riche pour me faire les avances du premier mois. C'était avoir une fille à bon marché. Mais me trouvant vis-à-vis de rien, il ne me convenait pas d'être si difficile. De plus, il m'avait dit qu'il ne pouvait pas coucher chez moi, parce qu'il demeurait avec un oncle très dévot, dont il héritait, et que pour cette raison il voulait ménager. Cette dernière condition m'arrangeait assez. J'acceptai son offre: il me donna deux baisers pour arrhes du marché et me promit de venir prendre la quittance de son écu le lendemain. J'ai toujours été surprise que M. le marquis de *** se fût ruiné. C'était l'homme le plus d'ordre que j'aie jamais connu. Tous les jours il me payait sa dette et n'a jamais manqué d'en tirer le reçu.
Je passais toutes les nuits dans les bras de mon cher de la V… Chaque jour voyait notre ardeur augmenter, et nos plaisirs se multipliaient à l'infini. Nous nous contraignions trop peu pour que le marquis de *** ne s'en aperçût pas bientôt. Il me fit quelques reproches. Je lui répondis que six livres ne donnaient point le droit d'être jaloux; que la fidélité était la vertu la plus chère chez les femmes, et qu'il fallait autrement payer qu'il ne faisait pour l'exiger. Ma réponse lui parut cavalière; il en fit part à L… Il savait tous les droits qu'il s'était acquis sur mon esprit; c'était un mentor sévère que je craignais beaucoup, parce que j'étais accoutumée à le craindre, et, de plus, un protecteur nécessaire que j'avais bien intérêt de ménager.
M. L… prit avec d'autant plus de vivacité le parti du marquis qu'il en partageait l'offense. Il s'était cru jusqu'alors mon greluchon et, de plus, amant aimé. L'adroite Manon conduisait tout et m'aidait à les tromper tous deux. Il fut furieux d'apprendre que ce fût un autre qui donnât de l'ombrage au marquis, et que ses soupçons fussent si bien fondés. Il vint me trouver, me traita comme la dernière des créatures et me quitta en me disant que je deviendrais ce que je pourrais, mais qu'il m'abandonnerait entièrement si je voyais davantage M. de la V… Je fus tout en pleurs me jeter dans les bras de ma chère Manon. Je lui répétai tout ce que venait de me dire M. L… et lui confiai toutes mes douleurs. Elle me dit que j'étais bien folle de m'affliger pour si peu de chose, que je n'avais qu'à m'habiller, que nous irions à la foire, où M. de la V… devait se trouver, et qu'elle prendrait avec lui des arrangements pour nous faire passer la nuit ensemble.
Je regardais Manon avec étonnement. Le sang-froid avec lequel elle méditait un projet et l'adresse avec laquelle elle le faisait réussir m'étonnaient toujours. L'expérience m'apprenait tous les jours que rien ne lui était impossible. Je m'habillai et nous fûmes à la foire, où il m'arriva une scène qui, sans sa prudence et la bravoure de M. L…, m'aurait pu coûter la liberté.
J'avais, depuis quelque temps, pris l'habitude de sortir en manteau de lit, galamment historié, avec un pied de rouge, dont les filles croient toujours ne pouvoir assez mettre. Manon, qui savait les conséquences d'un pareil ajustement, me représentait toujours que je la mettrais dans quelque embarras, et que c'était chercher des aventures qui étaient toujours très désagréables, puisqu'elles nous faisaient noter à la police, quand on était assez heureuse pour n'être pas menée à l'Hôpital. Sa prophétie pensa s'accomplir ce jour-là. J'étais descendue de mon fiacre et me promenais dans les allées, la tenant accrochée sous le bras. Plusieurs pages et officiers à qui j'avais refusé la porte, jaloux de ce que M. de la V… venait chez moi et qu'ils n'y étaient point reçus, avaient comploté de me boucaner à la foire: c'était le terme dont se servaient ces messieurs. Ils ne crurent pouvoir trouver une plus belle occasion: ils me barrèrent le passage. Je voulus retourner sur mes pas; je me trouvai entourée: chacun alors me lâcha son quolibet. Il y en eut un plus hardi qui proposa aux autres de m'embrasser tour à tour et que celui qui baiserait au même endroit payerait une discrétion; et comme proposant du défi, il voulut en donner l'exemple.
Le bruit que cela occasionna fit assembler beaucoup de peuple: la garde ne tarda pas à venir voir ce qui arrêtait tout le monde. J'étais enlevée, si l'adroite Manon n'eût pas profité du jour que la garde s'était fait pour me faire évader et entrer dans la salle des Marionnettes, où elle me fit cacher sous le théâtre. Les pages ne voulant point se retirer, la garde était aussi restée pour voir ce que cela deviendrait. Le monde s'assemblait de plus en plus, et je puis dire que mon aventure pensa faire faire la fortune à M. Bienfait, tout le monde s'imaginant qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire dans le spectacle qu'il donnait.
Cachée sous le théâtre, j'avais déjà entendu trois représentations de la Descente de Polichinelle aux Enfers, pièce dont je me ressouviendrai par la peur que me fit le héros la première fois qu'il descendit, suivi d'une douzaine d'autres marionnettes, pour visiter le noir séjour des ombres: je crus voir arriver toute une escouade de guet pour me saisir; ma frayeur fut telle que je me jetai à ses pieds pour implorer sa miséricorde.
J'aurais dans cet état passé toute la nuit si Manon, qui était restée sur la porte pour imaginer quelque stratagème pour me faire sortir, n'avait aperçu son mari. Elle l'appela, lui fit part de notre malheureuse aventure et l'envoya chercher M. L…, qui devait être dans la foire à se promener. Effectivement, il ne tarda pas à paraître; le mari de Manon l'avait mis au fait de ce qui nous était arrivé. Il commença par demander aux pages et officiers assemblés ce qu'ils me voulaient, me fit sortir de ma retraite, en proposant au premier qui le trouverait mauvais de se couper la gorge avec lui. Sa bravoure me tira d'affaire. Je sortis sans craindre d'être insultée; je pris un fiacre, où M. L… entra avec nous, et me fis reconduire chez moi.