Comme on a vu que Mme Verne était sortie de chez Mlle Manon la Brune dans le dessein de se venger par un coup d'éclat, elle tenta peut-être le projet le plus hardi qui ait jamais été conçu par une femme de son état et, à la honte de la police, y avait réussi.

Par le canal des protections qu'elle s'était toujours ménagées, elle avait obtenu un ordre de M. H… pour nous faire enlever toutes trois. Vous serez sans doute étonnée, madame, de voir la Verne accuser à un tribunal aussi éclairé une autre femme d'avoir débauché une jeune fille qui avait fait son noviciat de libertinage dans sa maison, la peindre avec les couleurs les plus fortes, les plus noires et avec toutes les nuances de son état et du métier qu'elle faisait; enfin, la Verne prendre la défense de l'honneur, plaider la cause de la vertu et de l'innocence, demander justice et l'obtenir: rien pourtant de plus vrai. L'ordre était lâché: un peu plus de mystère de sa part, nous étions perdues sans ressource.

La Verne crut sa vengeance trop certaine pour ne pas jouir du plaisir de l'annoncer. Elle voulait jouer un peu trop tôt le rôle de femme protégée. Son indiscrétion nous sauva et fut cause de sa perte.

M. L…, que j'avais vu souvent chez elle et qui m'était fort attaché, vint nous avertir du malheur qui nous menaçait. Il connaissait Manon depuis longtemps pour fille d'esprit; il savait de plus qu'elle avait demeuré autrefois chez M. N… Il venait pour concerter avec elle le parti qu'il fallait prendre.

M. L… connaissait l'exempt qui était chargé de l'ordre. Il fut le trouver, tandis que Manon agissait de son côté auprès de son ancien maître. Elle n'eut pas de peine à détromper M. N… dont on avait surpris l'équité. Il ne crut pouvoir mieux se venger d'une femme qui était plutôt venue insulter à son pouvoir qu'implorer sa justice qu'en lui faisant subir la punition qu'elle avait sollicitée contre nous. Il changea l'ordre et ce fut la Verne qui fut enlevée. Manon voulut avoir le plaisir de la voir conduire à l'Hôpital: satisfaction humiliante qu'elle ne put jamais me faire consentir à partager.

A tant d'alarmes succéda un plaisir flatteur que je n'avais pas encore songé à goûter: c'était de me dire à moi-même: «Je m'appartiens. Enfin, je pourrai me donner à mon cher de la V…, il me verra avec plaisir, je l'aimerai sans partage; mon bonheur va être parfait.»

Comme il était de la connaissance de M. L… je le priai de lui enseigner ma demeure: il me le promit et me dit en partant qu'il me l'amènerait des le soir même, «Quoi! dès aujourd'hui, m'écriai-je, je verrai mon cher de la V…, je pourrai lui peindre toute mon ardeur; je le verrai la partager. Quoi! dès ce soir je lui entendrai dire dans mes bras; «Oui, ma chère de Launay, je vous adore et n'adore que vous.» Espoir flatteur, jouissance d'illusion, et qui faites pourtant goûter un bonheur réel; sensation inconnue aux âmes qui n'ont point véritablement aimé, vous remplissiez mon âme tout entière: je n'existais plus que par vous; quand Manon, qui m'avait entendu soupirer, entra dans ma chambre: je ne lui donnai point le temps de me demander ce que j'avais: je courus à elle et lui contai tout l'excès de non bonheur, et la forçai à le partager: elle fut sensible à toutes mes caresses, et me promit de me servir de tout son pouvoir.

Je fus fort étonnée de voir rentrer M. L… Je lui demandai s'il m'amenait M. de la V…; il me dit qu'il ne devait le voir que le soir dans une maison, où il lui avait promis de se trouver; mais qu'il avait une bien meilleure nouvelle à m'apprendre; qu'en sortant de chez moi, il avait rencontré un marquis de ses amis qui serait de notre souper; que c'était un homme à m'entretenir si je voulais un peu le caresser; que quoiqu'il ne fût pas très riche, il fournirait toujours à la dépense du ménage; que de plus je serais maîtresse de le garder jusqu'à ce que je trouvasse mieux: il ajouta que personne ne pouvait mieux m'instruire de la façon dont il fallait se comporter pour me l'attacher que Manon; qu'il me laissait avec elle, en m'engageant fort de n'agir que par ses conseils.

Manon s'aperçut que cette nouvelle ne me faisait pas autant de plaisir qu'elle aurait dû m'en faire: quoiqu'un entreteneur flattât beaucoup ma vanité, je craignais qu'elle ne me fît perdre mon cher de la V… Je lui fis part de mes alarmes; elle me répondit en riant qu'il fallait que je fusse bien neuve pour croire qu'un entreteneur, quelque ridicule qu'il fût, pût empêcher une fille d'avoir un greluchon; que la plupart n'en prenaient que pour ajouter à leurs plaisirs et avoir un sacrifice de plus à faire à leur amant. Elle me cita mille exemples, me nomma Mlle C…, fille d'un très grand ton, qui avait deux entreteneurs et quatre greluchons, et qui les aimait beaucoup tous six; Mlle G…, que tout le monde entretenait, et qui n'aimait que sa femme de chambre; elle m'assura même que c'était politique entre les amants; qu'un amour trop facile s'éteignait bientôt, et qu'on voyait peu de maris plus de trois mois amoureux de leurs femmes. Elle me conseilla de faire tout mon possible pour plaire à M. le marquis, et s'engagea à me faire voir autant que je voudrais M. de la V…

Nous étions encore à prendre des arrangements pour tromper le marquis, quand je vis entrer mon cher de la V… Je volai à lui et tombai dans ses bras, sans avoir la force de prononcer une seule parole. Je versais des larmes de joie, qui exprimaient bien mieux le plaisir que je sentais de le revoir que tout ce que j'aurais pu dire. Il me tenait étroitement embrassée, partageait tous mes transports et m'accablait de caresses. Nous goûtions en un moment tout le plaisir dont nous avions été privés depuis huit jours que nous ne nous étions vus. Il m'apprit toutes les démarches inutiles qu'il avait faites dans Paris pour me trouver, sans y avoir pu réussir. Il me dit qu'il avait été informé du tour que la Verne avait voulu me jouer; qu'il m'avait cherché nuit et jour pour m'en avertir et me soustraire aux mains de la police; mais que personne ne lui avait pu donner de mes nouvelles; que c'était M. L… qui lui venait d'apprendre le dénouement de cette affaire et le sort qu'elle avait eue; que c'était à lui à qui il devait le bonheur de me voir.