M. H… sentait trop la nécessité de sa protection et était trop bon chrétien pour rien attendre de la fragilité humaine quand la grâce nous abandonne. En pénitent résigné, il avait cessé l'ouvrage, et les mains jointes et les yeux fixés vers le plancher, du meilleur de son cœur il y adressait sa prière. Il avait oublié cette maxime émanée du ciel, si vraie et si consolante: Aidez-vous, je vous aiderai. Mlle Manon la Brune, dont la morale était un peu plus relâchée, en jurant comme une bohémienne, nous faisait bien voir qu'elle attendait tout de la vigueur de son bras et du pouvoir de ses charmes, et secouait le pauvre diable d'importance, en prétendant qu'il y avait de la malice de la part de M. B… qui n'en était certainement pas capable, ou que c'était l'effet de quelque sort jeté sur ses charmes par quelque beauté envieuse. Il n'y avait que la fée Concombre que l'on pût soupçonner de lui avoir joué un pareil tour. Enfin, soit que M. B… augmentât en malice, soit que l'enchantement continuât d'opérer, on lut bientôt sur sa figure qu'elle avait perdu tout espoir de détruire le charme.
Je vis en cette occasion qu'une Furie sortant des Enfers est moins terrible qu'une femme d'un certain âge que l'on trompe, après avoir nourri chez elle un espoir qui, en augmentant, devient d'autant plus flatteur qu'il s'y est établi avec plus de méfiance.
Mlle Manon la Brune devint furieuse, et dans son désespoir c'en était fait de M. B…; il eût fini ses jours par un coup de tabouret, sans un de ses amis, qui fut assez alerte pour parer le coup. La scène devint alors tragique; la chambre en un moment fut remplie de combattants. M. B…, qui, effrayé par le cri que j'avais fait, se croyait mortellement blessé, nous dit qu'il ne voulait pas mourir sans vengeance; et l'épée à la main, ses culottes sur ses talons, poursuivait sa partie, en côtoyant prudemment la muraille, dont il avait grand besoin. Nous eûmes le plaisir de lui voir faire trois fois le tour de l'appartement, lardant toutes les figures qu'il rencontrait sur les tapisseries et tomber étouffé, en demandant pardon au Ciel du sang qu'il venait de répandre.
Le combat fini, on transporta dans un cabinet M. B…, qui, se croyant toujours mortellement blessé, demandait, à toute force, un chirurgien et le père Auguste, son confesseur. Mlle Manon la Brune s'était retirée dans sa chambre, où les amis de M. B… l'avaient suivie pour la consoler. J'ai appris depuis qu'un d'eux avait entrepris de faire sa paix et avait réparé sa faute avec usure.
L'autre fille, qui avait craint le sort des figures des tapisseries, avait pris la fuite en voyant M. B… l'épée à la main, sans qu'on ait pu savoir depuis ce qu'elle était devenue. Je restai donc seule sur le champ de bataille, où je ne tardai pas à être accostée par la femme de chambre de Mlle Manon la Brune.
Elle s'appelait Manon. Je vous dirai bientôt, madame, quelle était cette charmante fille, qui doit jouer un rôle intéressant dans une grande partie de mon histoire, et à qui j'ai des obligations que je n'oublierai jamais.
Manon, ennuyée d'une condition dont les profits diminuaient tous les jours, avait résolu de quitter une maîtresse dont la maison était si peu achalandée. Dès en entrant, elle avait jeté les yeux sur moi; ma figure lui avait plu. Elle comptait en peu de temps rétablir ses affaires, si elle pouvait entrer à mon service. Elle me fit part de ses projets, me demanda si je ne serais pas charmée de quitter une maison où l'on passait les plus belles années de sa jeunesse dans la plus honteuse débauche, sans jamais rien amasser. Je saisis cet instant pour lui peindre, avec les couleurs les plus fortes, toute l'horreur d'un séjour où j'étais retenue par la misère. L'amour me rendait éloquente. Comment ne l'aurais-je pas été? mon bonheur et la gloire de mon cher de la V… y étaient intéressés. J'acceptai, avec transport, l'offre qu'elle me fit de venir demeurer avec moi. Il ne s'agissait plus que de faire approuver tous nos arrangements par sa maîtresse. Nous remîmes à lui en parler quand elle serait dans son bon sens.
Manon fut lui proposer le lendemain matin. Non seulement elle accepta avec plaisir un parti qui ne pouvait que lui être avantageux par la facilité que cela lui donnait de m'avoir chez elle quand elle voudrait, mais elle s'offrit de nous avancer ce qu'il faudrait pour entrer dans notre nouveau ménage. Dans l'instant il fut décidé qu'on renverrait à Mme Verne mon petit bagage, qui consistait en un déshabillé très simple, et qu'on lui payerait ce que je pouvais lui devoir.
Vous serez, sans doute, étonnée, madame, de m'entendre parler de dettes contractées chez la Verne, après y avoir demeuré deux mois, fait nombre de partis dont elle avait touché l'argent et en sortir plus nue que je n'y étais entrée: c'est le grand art de ces sortes de courtières de la vertu féminine, vraies sangsues du peuple libertin, d'endetter les créatures qui leur servent à ruiner la jeunesse; bien plus, en jouissant du revenu de leurs charmes, elles acquièrent un droit sur leur liberté: c'est ce qui s'appelle le secret du métier et qui sera toujours une énigme pour les filles qui en sont la victime. Mme Verne devint furieuse en apprenant le tour qu'on lui jouait: c'était la condamner à rester deux années de plus dans le métier que de lui enlever une fille sur laquelle elle fondait une partie de sa fortune. Elle se transporta chez Mlle Manon la Brune, employa larmes, prières pour me ravoir, sans pouvoir rien obtenir. Elle finit par menacer et partit désespérée, en méditant un projet qui pensa tous nous perdre et dont elle fut la victime.
J'avais loué une chambre garnie dans la rue de Tournon, où je m'étais retirée avec ma chère Manon. Je vous ai promis, madame, de vous peindre cette fille; je vais, en peu de mots, vous la faire connaître. Élevée dans les intrigues, personne ne savait avec tant d'art faire réussir un projet, quelque difficile qu'il parût: le désespoir et l'ennemie jurée de tous les entreteneurs, elle savait gagner leur confiance, devenir leur confidente et se rendre nécessaire pour les tromper plus sûrement. Elle joignait à un esprit vif un grand air de douceur, le jeu fin, intrigante, parfaite: rarement on trouvait sa prudence en défaut; prise sur le fait, elle ne manqua jamais d'une excuse spécieuse, à qui elle donnait l'enveloppe de vérité; jamais personne ne trompa si obligeamment. Enfin, Manon était une fille impayable pour une jeune personne sans expérience et folle comme j'étais; ayant, de plus, un goût décidé pour tous les plaisirs brillants, qui exposent une fille d'un moyen état et dont les entreteneurs ne sont point titrés. Vingt fois elle eut besoin de toute sa prudence pour empêcher que je ne fusse enlevée et elle avec moi: c'était toujours le peu de cas que je faisais de ses conseils qui me mettait dans l'obligation d'avoir recours à ses lumières et à son expérience.