Il ne s'agissait plus que de me faire entretenir, et j'y songeai sérieusement. Je puis dire que le titre de fille entretenue me flattait moins par l'état qu'il me devait donner que par l'espoir d'être toute à mon cher de la V… Je ne désirais un entreteneur que pour avoir le plaisir de le lui sacrifier, s'il mettait un instant obstacle à notre bonheur. Je ne connaissais d'autre bien, d'autre intérêt que celui de l'aimer et d'en être aimée. Je ne voulais que lui assurer un état et fixer son goût en servant le mien. Le rôle d'amant auprès d'une femme qui changeait six fois par jour de mari était aussi peu flatteur qu'il devenait dangereux. Il était difficile de trouver quelqu'un qui voulût me payer pour faire le bonheur d'un autre. D'ailleurs, on faisait plus difficilement son chemin sous la Verne, qu'on ne l'a fait depuis sous la Pâris. En 1725, le service était plus long qu'en 1750. Il est de temps en temps des campagnes malheureuses. Nous sommes à peu près dans notre état ce que sont les surnuméraires dans tous les corps. Grande, jeune, bien faite, protégée comme j'étais, je ne devais pas tarder à être en pied. Ce moment désiré arriva plus tôt que je ne le pensais et dans l'instant où je m'y attendais le moins.

Mlle Manon la Brune, femme du monde entretenue d'une façon douteuse, avait prié la Verne de lui envoyer une fille pour faire un souper: le hasard voulut que ce fut moi qu'elle choisît, non comme la plus jolie, mais comme la moins connue. L'art de la toilette n'était plus une énigme pour moi. Conseillée par l'amour-propre, je commençais à savoir tirer de ma figure tout le parti possible et me parer à mon avantage. Une fille qui cherche à se faire entretenir ne peut jamais mieux employer son temps qu'à se rendre jolie.

Je prends un fiacre et me rends chez Mlle Manon la brune, où je trouvai une compagnie fort bourgeoise: M. B…, homme simple, soi-disant entreteneur de la maîtresse de la maison; du moins qui s'en donnait les airs, en faisant les honneurs du souper de toutes les façons; une de ses compagnes; deux amis de M. B… et moi qui devais compléter le troisième tête-à-tête.

On m'avertit que le dessein de tous les convives était de beaucoup s'amuser dans cette partie; qu'il y avait à manger pour deux jours, et qu'on y boirait à gogo. L'orateur finit sa harangue par verser à chacun une rasade et en sabla deux pour réparer les dépenses d'imagination qu'il venait de faire.

Bientôt on se mit à table, en se choisissant une voisine. Un train de derrière de bœuf qui parut fut décrotté avec assez de sang-froid. Les esprits s'échauffèrent au second service. On vint à parler musique, tout le monde la savait et chacun détonna une déclaration à sa belle. M. B…, le héros de la fête, voulut se distinguer en composant un impromptu de paroles et de musique.

Il compara sa maîtresse à la pleine lune: la rime fut trouvée riche et la pensée heureuse. On fit aussitôt chorus pour y faire honneur. La musique fut suivie de compliments, que l'on adressa au génie de la troupe. Mon voisin me pria très fort de croire que c'était un homme charmant. M. B… reçut cavalièrement les louanges qu'on lui donna et en homme accoutumé à avoir de l'esprit.

Quand on fut ennuyé de détonner, on parla sentiment, bonnes fortunes, plaisirs. Mlle Manon la Brune nous assura qu'elle avait toujours passé pour une belle jouissance. M. B…, occupé à boire, n'avait pas le temps de la dédire: elle nous nomma dix amants qui étaient péris au service de ses charmes, et dix autres qui étaient séchés, en attendant la survivance.

Le dessert fournit un tableau digne du pinceau de Callot. Les fumées du vin commençaient à opérer. M. B…, couché dans une attitude très indécente aux pieds de sa belle, exigeait des preuves publiques de l'amour qu'il prétendait qu'elle avait été obligée de prendre pour lui depuis le temps qu'il l'entretenait, et pour l'argent qu'il lui donnait tous les jours; il ajouta que son bonheur était trop de conséquence pour qu'il s'en rapportât à lui-même surtout dans l'état où il se trouvait; que ses amis témoins, il sentirait mieux la douceur d'être caressé; que pour le beau sexe il le priait fort de ne se point formaliser; que de plus, il laissait tout le monde libre d'en faire autant.

Il était comique de voir un vieux satyre coiffé d'une serviette grotesquement chiffonnée, tenant d'une main sa perruque, et de l'autre se provoquant au plaisir, pour faire honneur aux charmes surannés d'une nymphe sexagénaire qui, d'une voix cassée, le traitait de lutin et de petit fripon.

Mlle Manon la Brune, que le vin avait rendue très tendre et qui en remarquait, avec plaisir, les effets chez M. B… nous dit qu'elle ne répondait plus de rien: que ces instants étaient l'écueil où toute la fausse vertu des prudes faisait ordinairement naufrage: qu'une jolie femme risquait trop à s'engager à être sage vis-à-vis d'un homme aimable et rompu aux bonnes fortunes comme l'était M. B…, que toutes les femmes pourraient le promettre: mais qu'il n'y avait que les laides à qui il fût permis de tenir parole. Ses yeux enflammés, qu'elle tenait fixes sur le dieu qui l'inspirait, nous promettaient un dénoûment digne des acteurs. La luxure peinte sur le visage, elle se préparait déjà à réaliser les fumées du vin qui opéraient chez M. B…, quand le ciel cessa de l'assister.