Je le vis bientôt disparaître en maudissant les affaires d'Église. Je jurais intérieurement contre tout le clergé; mais c'était un mal nécessaire, et de plus, un malheur qu'il fallait oublier.
Combien de femmes de condition, de princesses, disais-je en moi-même, en pareil cas n'ont pas d'aussi bonnes raisons pour se consoler! Cette réflexion me divertit et me prouva que j'avais tort de m'affliger. Le parallèle dans le malheur diminue souvent celui que nous éprouvons. Je m'habillai promptement et me fis reconduire chez Mme Verne, où j'arrivai toute consolée.
Je n'ai point vu M. de R… depuis: aussi libertin qu'aimable, aussi inconstant dans ses goûts, que volage dans ses plaisirs, il n'était plus fidèle qu'au changement: chaque jour lui préparait un triomphe nouveau, de nouvelles bergères et différents plaisirs.
Mme Verne, qui savait par une longue expérience, combien la beauté que l'on ne doit qu'à l'éclat de la grande jeunesse et à un air de fraîcheur était une fleur passagère, surtout quand on débutait avec M. de R…, m'avait encore arrangé une partie pour le soir: c'était avec un jeune conseiller, sénateur, petit-maître, qui depuis longtemps, à ce qu'il me dit, était au régime des pucelages, non par ordre de la Faculté, mais par air de fatuité. Je vis le moment qu'il se couchait en longue perruque, tant il lui en coûtait pour se mettre en bonnet de nuit; et en honneur il lui était bien pardonnable d'affectionner si chèrement sa chevelure postiche. Je n'ai vu de ma vie un si laid magot et rien qui ressemblât tant à un singe malade que mon conseiller en habit de combat. Son propos était aussi impertinent que sa figure. Je pris le parti d'être aussi folle et libertine qu'il me parut grave et pincé.
Toute la nuit fut un contraste parfait qui m'amusa beaucoup: un ridicule quelquefois divertit. Il était très étonné de trouver une novice aussi façonnée. Celles qui avaient joué ce rôle avec lui avaient pris autant de peine à le tromper que j'aurais eu de plaisir à lui faire comprendre qu'il n'était qu'un sot, si sa fatuité ne lui avait pas fait attribuer mon enjouement au plaisir que je devais ressentir de partager ses faveurs. Il passa la nuit à nombrer ses bonnes fortunes et finit par se lever aussi gravement qu'il s'était couché, redevint conseiller et jura ses grands dieux que c'était le dernier pucelage qu'il prendrait de sa vie. «Mais, monsieur, lui dit Mme Verne…—Mais, mon enfant, c'est un métier détestable, la journée d'un portefaix: voulez-vous que je me fasse arracher les yeux par trente jolies femmes, que cela me met dans le cas de négliger? Les pucelages gâtent furieusement un joli homme: le moyen de se remettre à l'ordinaire des bonnes fortunes?» Il finit son discours par donner dix louis et fut probablement dormir à l'audience.
Je redevins vierge encore pour cinq ou dix personnes, et aurais joué ce rôle plus longtemps, s'il n'était arrivé chez Mme Verne une petite fille de la campagne qui devait me remplacer.
Je quittai le séjour de la vertu pour entrer dans la carrière du libertinage. Je parus au sérail et fus extrêmement fêtée par toute la maison du roi. Je jouai pendant quinze jours la sultane favorite et n'eus pas le plaisir de voir une seule fois mes compagnes porter envie à mon bonheur. Je crois que c'est le seul état dans le monde où les préférences n'humilient point.
Je fus bientôt au fait de tous les secrets de la maison. Je connus les noms et surnoms de tous les pages et mousquetaires qui y venaient. Je vis qu'il était du bon ton de jouer la fille entretenue. Toutes mes compagnes s'étaient choisi ce que nous appelons entre nous autres femmes du monde un greluchon, qui est auprès d'un entreteneur ce qu'est un amant auprès du mari d'une honnête femme; tout n'est que préjugés dans le monde.
Je m'attachai donc M. de la V…, page de M. le prince de C… Mon choix était d'une connaisseuse. M. de la V… était un grand jeune homme bien fait, âgé de dix-huit ans, vigoureusement charpenté, les yeux vifs, des sourcils noirs et bien arqués, des cheveux bruns extrêmement bien plantés, aimant passionnément les femmes et étant bien fait pour en être adoré, joignant à beaucoup d'enjouement un esprit fin et délicat, aussi sensuel dans la débauche que libertin et aimable dans le plaisir.
Ce n'est point, madame, mon choix que je cherche à justifier: c'est un tribut que mon cœur se plaît à payer à un homme qui a bien longtemps régné sur lui, et dont le souvenir me sera toujours précieux.