Jeudi, 7 février 1828.
UNE HEURE AVANT LE LEVER DU RIDEAU[6].
Tous les acteurs sont prêts, la pièce est sue, dans une heure on va commencer. Tandis que le public attend avec impatience le lever du rideau, les individus qui doivent concourir à l’ensemble de la représentation sont diversement occupés. Ceux-ci, s’imaginant que le comble de l’art est dans la manière de se présenter en scène, s’étudient devant une glace à prendre de nobles poses: ils feront d’excellents mimes: l’emploi des personnages muets est assez tombé en discrédit pour qu’il ne conduise plus aux subventions.
Ceux-là pensent que toute la magie du débit est dans la variété des inflexions de la voix; ils s’écoutent rendre des sons et, fiers de quelques intonations assourdissantes, ils ne s’aperçoivent pas qu’ils ne sont autre chose que des instruments à vent.
Nous sommes dans les coulisses; je veux vous conduire au milieu de chacun de ces groupes.
Le premier n’est pas nombreux; mais ceux qui le composent doivent faire trembler pour le sort futur du drame: ils ont stipendié les misérables qui peuplent nos parterres pour murmurer contre les artistes les plus remarquables. Ils n’ont d’autre but que d’empêcher l’effet d’une belle scène: par exemple, celle où un vengeur de la patrie accuse publiquement un traître, et brave les poignards de quelques scélérats en traînant le misérable devant les magistrats qui doivent le punir.
Le groupe le plus voisin est formé d’autres acteurs à qui l’usage a donné le nom d’utilités, ne sachant comment désigner leur nullité. Moins hardis que ceux que nous venons de voir, mais non moins dangereux, ils ont promis aux ennemis des premiers sujets de la troupe d’interrompre maladroitement une réplique sublime, de se faire siffler même, pour que le bruit pût couvrir la voix d’un des héros ou détourner l’attention publique d’une situation hardie ou d’une partie intéressante de l’exposition.
Par ici nous apercevons quelques débutants, qui se sont glissés par intrigue dans la société dramatique: le désir de porter l’habit de théâtre leur a donné de l’audace; mais, au lever du rideau, les spectateurs sauront bien reconnaître la fraude. Gare aux huées lorsqu’ils paraîtront!
Plus loin, et c’est là que doivent se porter nos regards, sont les principaux personnages de la pièce. Sans étudier leurs poses, ils en ont trouvé d’admirables; car ils se sont pénétrés de leurs rôles. Ils essaient quelques passages de l’ouvrage qu’ils vont représenter, et, sans avoir cherché des inflexions de voix, leur débit fait tressaillir, enflamme, inspire l’admiration. Ils ont demandé leurs inspirations à de nobles sentiments; ils n’ont cherché qu’à traduire l’expression de la vérité.
Dans une heure le rideau sera levé; dans une heure un drame vraiment national aura commencé. Quelques malveillants sans doute troubleront cette représentation; l’ensemble aura peut-être à souffrir de l’ineptie de quelques acteurs, des dispositions coupables de quelques autres, de petites jalousies, de grandes passions; de vils intrigants tendront à neutraliser les efforts des premiers sujets: mais un nouveau système administratif n’accordera plus de feux aux comédiens nuls ou malintentionnés, pour les consoler du mépris et de la vengeance publique; la cabale ne sera plus grassement rétribuée pour applaudir à l’incapacité impudente et insulter au public qui paye.