La tribune des journalistes ne contient que deux sténographes, dont l’un appartient au Messager des Chambres et l’autre au Journal des Débats. Tous les autres rédacteurs se bornent à prendre des notes, d’après lesquelles ils rédigent les séances avec une exactitude qui n’est altérée que dans l’intérêt même des députés; le public est rarement informé de ces fautes grossières, de ces lapsus linguæ, de ces exubérances de tribune qui allongent la plupart des discours. On lui cache toutes les tortures qu’éprouvent et font éprouver à l’auditoire ces improvisateurs contre nature, qui viennent bégayer à la tribune d’insipides lieux communs et qui se croient des orateurs. Les discours que le public lit dans les journaux sont exempts de locutions triviales, de fautes de français et d’absurdités de tout genre, excepté celles qu’il est nécessaire de conserver pour ne pas altérer la physionomie politique et littéraire de quelques honorables membres. Toute cette lessive, comme disait Voltaire, est faite par les rédacteurs des séances.

Quelquefois, cependant, les orateurs eux-mêmes écrivent leurs improvisations et disent au public ce qu’ils n’ont point prononcé devant la Chambre. C’est ainsi que M. Dupin aîné vient rédiger dans les bureaux du Constitutionnel toutes ses improvisations, et M. Benjamin Constant corriger les siennes dans les bureaux du Courrier. L’honorable M. Delaborde, M. Dupont de l’Eure et plusieurs autres encore, soigneux de leur réputation, imitent cet exemple, et ce qui, plus d’une fois, a paru très difficile pendant la séance, est devenu tolérable le lendemain. MM. les députés poussent plus loin encore leur sollicitude pour la publicité: on en voit tous les jours adresser aux journalistes leurs discours, accompagnés d’une épître plus ou moins flatteuse. Quelques-uns, plus hardis ou plus contents d’eux-mêmes, les expédient par un huissier, sans phrase ou terminés par cette question laconique: «Voulez-vous mon discours?» A quoi, plus d’une fois, je sais des rédacteurs qui ont répondu: «Non, je ne veux pas votre discours.» Cette réponse fut faite, il y a quelques années, par trois rédacteurs différents à l’honorable M. Méchin. En vérité, des républicains ne seraient pas plus grossiers.

MM. les ministres ne mettent pas moins d’intérêt que les députés à soigner leurs discours, et nous sommes quelquefois témoins de correspondances fort curieuses entre nos diverses Excellences et les sténographes du Messager. C’est surtout M. l’évêque de Beauvais qui paraît le plus inquiet du succès de ses improvisations. Dès qu’il prend la parole, les sténographes sont attentifs à leur poste, et Son Excellence est à peine descendue de la tribune qu’un huissier lui apporte son discours recueilli avec une merveilleuse promptitude. On voit alors M. Feutrier parcourir avidement ses homélies parlementaires, rayer les épithètes redondantes, supprimer les répétitions inutiles, arrondir sa période et faire disparaître avec coquetterie tout ce qui pourrait offenser l’harmonie ou la grammaire. M. de Martignac se contente d’expédier une ordonnance à l’imprimerie de son journal, souvent fort tard, pour exiger la suppression d’un mot ou d’une phrase qui lui semble hostile envers le faubourg Saint-Germain. Il faut bien vivre avec ses voisins: telle est sa maxime; aussi, je l’ai vu quelquefois très-libéral le matin au palais Bourbon et, le soir, obligé de faire amende honorable au château.

Les journalistes sont, comme on le voit, les auxiliaires indispensables du gouvernement représentatif; mais ils en sont aussi un des inconvénients les plus graves. C’est à leur excessive complaisance que la France doit d’être inondée d’insipides discours, mal composés, mal débités, mal écoutés et sur lesquels ils ont la faiblesse de jeter un vernis littéraire qui en déguise plus ou moins la médiocrité. S’ils se montraient impitoyables au point de laisser à chaque prétendu orateur sa physionomie naturelle, la France, alors, pourrait juger en connaissance de cause une foule de grands hommes qu’elle a cru envoyer à la Chambre. Les parleurs de profession seraient facilement distingués des orateurs véritables et les hommes qui font leurs affaires, de ceux qui traitent les affaires de la nation. On verrait fort bien alors ce que c’est que M. de Formont, ce que vaut M. Syrieys de Mayrinhac et quels représentants nous avons dans MM. Laboullaye, Laboëssière, Bizieu de Lézard, Sallaberry et Compagnie. C’est surtout de ces honorables membres que le rival de Démosthènes aurait pu dire: «Que serait-ce, si vous eussiez entendu le monstre!....»


LES AMIRAUX DE LA CHAMBRE ET M. DUPIN AINÉ.

Quand il a fallu discuter le budget des arts et des lettres, des poëtes comiques et tragiques se sont élancés à la tribune pour défendre les opinions qu’ils croyaient favorables aux lettres et aux arts; les savants en diplomatie, les publicistes se sont présentés pour la discussion du budget des affaires étrangères et de l’intérieur; les magistrats et les avocats n’ont pas manqué au budget de M. le garde des sceaux; les généraux les plus célèbres ont proposé de notables améliorations pour l’armée de terre et le régime de l’administration militaire; voilà des financiers qui entrent dans la lice pour éclairer avec M. Roy la question du crédit public et celle du meilleur emploi possible des fonds demandés aux contribuables: tout cela est dans l’ordre. Les hommes spéciaux parlent avec puissance des choses spéciales; ils préparent de bonnes délibérations, et, si de mesquins intérêts de parti ne l’emportent pas au moment des votes, les résolutions de la Chambre sont raisonnables.

Ce qui est arrivé pour la guerre, l’intérieur, les affaires étrangères et les finances, n’est point arrivé pour la marine. Les amiraux qui siégent à la Chambre n’ont pas trouvé une parole à jeter dans la discussion en faveur des institutions dont la marine a tant besoin et au profit des officiers d’une arme qui font, en temps de paix, un service plus fatigant que celui des officiers d’infanterie et de cavalerie en temps de guerre. D’honorables orateurs, peu versés en général dans les choses de la marine, bien moins faciles à apprécier que celles du génie, de l’artillerie et des autres professions savantes, ont décidé du sort des matelots, du matériel des armements et du traitement de table des capitaines de navire.

MM. Daugier et Halgan n’ont pas daigné faire ce que MM. Gérard, Clausel, Mathieu Dumas, Demarsey et Sebastiani ont fait avec un zèle et un talent que l’armée et les contribuables n’oublieront point. Ces honorables amiraux ont craint sans doute d’acquérir quelques droits à la reconnaissance des marins, et ils ont laissé la gloire d’une excellente opinion à M. Dupin aîné. MM. de Leyval, Benjamin Constant, Labbey de Pompières, Viennet, Clausel et Charles Dupin ont dit de bonnes choses assurément; mais la question n’a été réellement bien comprise que par M. Dupin aîné. Comment un avocat, qui n’a point été élevé dans un port et qui ne connaît guère plus la marine qu’un rentier revenu de Dieppe, où il a pris les bains pendant deux mois, est-il parvenu à saisir le point juste d’une discussion pour laquelle il faut encore autre chose que les notions vulgaires de l’administration et de la politique? C’est qu’il a étudié la matière avec une intelligence supérieure. MM. les amiraux Daugier et Halgan n’avaient probablement pas besoin de se livrer à des études nouvelles pour ouvrir un avis utile. Qui donc a pu les retenir?

Un fait reste à constater; c’est que, dans une chambre où siégent un vice-amiral et un contre-amiral, un docteur en droit a pris seul avec autorité la défense de la marine. Ne pourrait-on donner à M. Dupin le titre de capitaine de vaisseau honoraire? Il l’a mieux mérité vingt fois que tant d’officiers tirés par la Restauration de la ferme aux tabacs et d’autres écoles également propres à former des marins.