Qui nous dira ce qu’a dû éprouver ce voyageur illustre, en s’asseyant, après plus de quarante ans, sous un dais rayonnant des trophées de l’indépendance américaine! et lorsqu’il a revu ces déserts devenus méconnaissables à force de villes, de villages et de fermes joyeuses! Ici, un invalide d’York-Town lui rappelait quelques faits d’armes; ailleurs, un chapelier refusait de son fils le prix d’un chapeau, en lui disant: «Votre père l’a payé du prix de son sang, il y a quarante ans.» Plus loin, une députation de sauvages accouraient au-devant de lui, promettant de se convertir à la civilisation d’un peuple fidèle à la mémoire du cœur. De toutes parts enfin des hommages sincères, ardents, spontanés, accueillaient le vieil ami de Washington. Pour moi, chétif, j’en serais mort de joie. M. de La Fayette, modeste et simple dans la bonne fortune comme il avait été inébranlable dans la mauvaise, répondait avec une grâce parfaite à tous les compliments, en français dans la Louisiane, en anglais dans les autres États.

A une autre époque, par une faveur sans exemple dans les annales diplomatiques, le congrès avait décidé que les ministres plénipotentiaires de la république auprès des puissances communiqueraient à l’honorable général, lorsqu’il le désirerait, tout ce qui serait relatif à la situation des affaires publiques des Etats-Unis. Enfin, il n’est aucun témoignage de gratitude et de respect dont il n’ait été comblé. Au milieu de tous ces triomphes, M. le général La Fayette s’est toujours montré aussi modeste, aussi calme que par le passé. Jamais il n’a manqué de se rendre à son poste de député, toujours exact aux séances, en costume, et attentif à la discussion. Les étrangers qui sont admis aux tribunes de la Chambre demandent tout d’abord où siége M. de La Fayette, qui se fait reconnaître à sa haute stature et à sa démarche inégale, suite d’un accident qui faillit lui coûter la vie. La bonté de son caractère est extrême; nul n’accueille la jeunesse avec plus de bienveillance et, l’on peut dire, d’amitié. Voilà nos hommes, en un mot, voilà les citoyens que le parti national peut montrer avec un égal orgueil à ses amis et à ses ennemis!


ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.
M. DE CORMENIN.—M. DE PUYMAURIN.

M. le vicomte de Cormenin est entré de bonne heure dans la carrière des affaires. A vingt ans, il était auditeur au conseil d’État; à vingt-cinq ans, maître des requêtes, et il achevait à peine sa quarantième année lorsqu’il fut appelé à la Chambre des députés par le suffrage des électeurs du Loiret. L’honorable candidat n’était connu alors que par ses excellents écrits sur la jurisprudence administrative et par la franchise avec laquelle il avait signalé les vices principaux de l’organisation du conseil même dont il faisait partie. M. de Peyronnet avait voulu le destituer; et déjà, à une autre époque, les épurateurs de 1815 l’avaient éliminé du conseil d’État. Cette dernière circonstance, probablement inconnue des électeurs du Loiret, fait trop d’honneur au caractère de M. de Cormenin pour que nous ne nous empressions pas de la citer.

Lorsqu’après le retour de Bonaparte en 1815, les alliés marchèrent sur la France, M. de Cormenin, auditeur au conseil d’État, endossa l’habit de garde national et se dirigea, simple volontaire, sur la ville de Lille, où il fut enfermé pendant toute la durée du siége, dont il partagea les dangers. On le vit à plusieurs reprises sur les remparts, payer de sa personne et se conduire en homme de cœur. A son retour, il fut renvoyé du conseil d’État, et il n’y reparut plus tard que par la protection de plusieurs membres distingués de sa famille. M. de Cormenin, soldat courageux, fut aussi dans sa jeunesse un poète facile et gracieux. On connaît de lui plusieurs odes et un petit poème héroïque sur la Pologne, dans lequel nous avons remarqué les strophes suivantes:

Malheur au citoyen esclave volontaire!
Il se cache dans l’ombre, il marche solitaire,
Il est l’horreur des morts, l’opprobre des vivants
Nul ami ne soutient sa vieillesse affaiblie:
Il expire, on l’oublie,
Et ses os rejetés sont le jouet des vents.

Mais celui qui combat, qui meurt pour sa patrie,
Ne craint pas de laisser sa mémoire flétrie
Si le fer ennemi respecte sa valeur:
Sa mère est triomphante, et la vierge attendrie;
A son Dieu qu’elle prie,
Pour époux, en secret, demande le vainqueur.

Mais c’est surtout à la tribune politique que M. de Cormenin a déployé un véritable talent et un genre de courage malheureusement trop rare de nos jours. La France n’a pas oublié avec quelle énergie cet honorable député a signalé les abus du cumul et marqué au front les dilapidateurs de la fortune publique. Son dernier discours sur la dotation de la pairie a excité au banc des ministres une rumeur qui témoigne suffisamment de la justesse et de la profondeur du coup porté à l’amour-propre des cumulards ministériels. On sait à quel puéril écart de colère M. de Martignac n’a pas rougi de descendre ce jour-là, faute de raisons à opposer au courage de l’orateur; et ce jour, en effet, est devenu le plus beau de la carrière politique de M. le vicomte de Cormenin. Le voilà rangé désormais au nombre des plus intrépides champions des libertés publiques, et, quoique l’un des plus jeunes membres de la Chambre, il en est déjà un des plus distingués. Que serait-ce donc si tous les jeunes talents de la France nouvelle pouvaient prendre place avec lui sur ces bancs où siégent tant de médiocrités surannées.

M. de Cormenin n’a point encore improvisé de discours, soit défiance de lui-même, soit qu’il craigne de paraître ambitieux en se montrant souvent à la tribune. Nous croyons devoir l’inviter à vaincre cette fâcheuse répugnance. Quand on a le malheur d’entendre chaque jour, comme nous, de pitoyables orateurs, tels que MM. Laboulaye, de Conny, Formont, Sainte-Marie, Mayrinhac et tant d’autres ejusdem farinæ divaguer à outrance sur toutes les questions et souiller la tribune d’une foule de pasquinades indignes de la gravité de la Chambre, on peut déplorer l’excès de modestie qui retient sur leurs bancs des députés d’un vrai talent et d’un caractère aussi honorable que M. de Cormenin. Son organe est, d’ailleurs sonore et flexible, sa figure calme et sévère, son attitude convenable et réservée, sa taille haute et bien prise; rien ne lui manquerait qu’un peu plus de chaleur et de hardiesse, pour devenir orateur dans toute la force du terme, et nous sommes sûr qu’il le deviendra.