M. de Caux est un gros homme de bureau portant une grosse tête sur de larges épaules; il monte à la tribune et il en descend; il siége au conseil de Sa Majesté; il loge dans la rue de Grenelle, faubourg Saint-Germain, et il touche cent vingt mille francs d’appointements. M. de Caux est l’homme du monde, d’ailleurs, qui sait le mieux ce qu’un cheval mange d’avoine et ce qu’il entre de cuir dans une selle; le seul ministre de la guerre qui ait triomphé des punaises qui infectent les casernes françaises depuis Jules César. C’est un grand mérite à nos yeux, et qui vaut mieux assurément pour la gloire de M. de Caux que le fameux coup de collier pour celle de M. de Clermont-Tonnerre.
M. Hyde de Neuville est un ministre plus célèbre. Son dévouement à la légitimité date de l’explosion de la machine infernale, et sa réputation parlementaire, de la Chambre de 1815. Depuis lors, M. de Neuville a été ambassadeur de France aux Etats-Unis; il a pu apprécier les avantages d’un gouvernement libre, simple dans ses rouages, économique et impartial, et nous ne doutons pas que cette circonstance ne lui ait fait prendre en dégoût ces fanatiques de Coblentz qui avaient trouvé le moyen de rendre le malheur même ridicule et méprisable. En revenant des Etats-Unis, M. Hyde de Neuville fut envoyé à Lisbonne; il y était lorsque le malheureux Jean VI vint chercher un refuge à bord de la flotte anglaise, pendant que don Miguel faisait assassiner le marquis de Loulé. Là, Son Excellence a pu juger de près la rage apostolique; elle a pu comparer le régime de la liberté et celui de la servitude. Ces contrastes ont produit sur son esprit une impression profonde, et c’est parce qu’il s’en est expliqué franchement avec le dernier ministère, qu’il a été rappelé de Lisbonne.
M. Hyde de Neuville est un homme plein de feu et d’imagination. Nous croyons que, malgré les emportements qui ont signalé ses débuts dans la carrière politique, son âme a toujours été accessible à la pitié et à tous les sentiments généreux que le pouvoir étouffe trop souvent chez ceux qui le possèdent. Ses instructions aux chefs de notre escadre dans les mers du Levant ont été pleines de bienveillance pour les Grecs; les règlements qu’il a introduits dans l’administration de la marine ont obtenu l’approbation générale. Enfin, M. Hyde de Neuville est un converti de l’ancien régime comme M. de Chateaubriand, son ami intime. Son Excellence a la tête couverte d’une forêt de cheveux gris; sa figure est joviale, ses formes arrondies, sa taille un peu épaisse, son organe un peu sourd. Son influence oratoire consiste surtout dans sa vivacité; il parle toujours avec chaleur, beaucoup moins, toutefois, depuis qu’il est ministre que lorsqu’il était député. La Quotidienne lui reprochait, il y a quelque temps, de ne pas savoir le latin; grand malheur, en vérité, pour un ministre de la marine, de ne pouvoir traduire couramment le Dies iræ ou les sept psaumes de la pénitence!
ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.
M. LE GÉNÉRAL LAFAYETTE.
Voici un nom célèbre et vénéré dans les deux mondes, un nom qui fait honneur à la France et qui rappelle les plus nobles souvenirs de gloire et d’indépendance. La Chambre des députés doit être fière de compter parmi ses membres un homme d’un aussi beau caractère que M. le général La Fayette, et c’est pour nous une bonne fortune que d’avoir à parler de lui.
La carrière de l’honorable député a commencé de bonne heure. A vingt ans, il s’arrachait des bras de sa jeune épouse pour voler au secours de l’indépendance américaine, seul, en dépit de l’opposition de la cour, sur un vaisseau frété à ses frais, apportant aux insurgés l’espérance et des armes. Le gouvernement anglais, qui l’attendait en chemin, lui réservait, dit-on, de cruelles épreuves; il eut le bonheur d’y échapper, et témoigna plus tard, dans les cachots d’Olmutz, qu’il aurait su les braver. Il servit d’abord comme simple volontaire, revint en France chercher de nouveaux secours, les ramena et obtint l’honneur d’un commandement dans l’armée américaine. L’histoire a déjà dit par quels faits d’armes il se signala dans cette campagne mémorable et mérita l’amitié de Washington. Il y avait sacrifié, de plus, la majeure partie de sa fortune, précieuse avance qui devait être acquittée, après un demi-siècle, par les bénédictions de dix millions d’hommes libres!
Quand la révolution française éclata, le général La Fayette en fut l’un des plus honorables défenseurs. La France lui doit l’introduction du dogme sacré des droits de l’homme, qui triomphe aujourd’hui dans nos lois et qu’il avait rapporté d’Amérique. On le vit toujours opposé aux excès populaires autant qu’aux intrigues de cour. Le lendemain du 6 octobre, il arrachait les gardes du corps à la fureur du peuple, dans les avenues de Versailles; après le 20 juin, il protestait contre les outrages prodigués à la famille royale. Jamais son épée n’est sortie du fourreau que pour la défense des opprimés; jamais sa voix ne s’est élevée qu’en faveur des intérêts de l’humanité. A Olmutz, où sa fille le suivit, la sérénité de son âme ne s’est pas un instant démentie; et l’on dit que, sous les verrous autrichiens, il partageait son temps entre les soins qu’il donnait à cette fille chérie et la lecture de l’Encyclopédie, seul ouvrage que ses geôliers aient consenti à lui permettre, après bien des refus. Les agaceries de Bonaparte l’ont trouvé inflexible; la Restauration l’a revu calme et paisible, comme elle l’avait laissé.
Depuis lors, appelé à la représentation nationale dans des circonstances difficiles, l’honorable député s’est montré constamment digne de lui-même. S’il allait en parlementaire au camp des ennemis, après l’invasion de 1815, c’était pour stipuler en faveur des libertés nationales; si, depuis, il est monté à la tribune, toujours il y a défendu les droits du peuple avec franchise, mesure et fermeté; éloquent à force de simplicité, et surtout à cause du poids que ses antécédents et son caractère donnent à ses paroles. Il vivait retiré, pendant la belle saison, dans sa maison de campagne, à Lagrange, dont il administre encore aujourd’hui les fermes avec un ordre et une intelligence admirables, présidant aux moindres détails, améliorant ses terres, perfectionnant ses troupeaux et réglant sa dépense avec une modestie qui n’exclut jamais la libéralité. Une foule d’étrangers de distinction sont venus le visiter dans son château, dont il a fait disparaître tout ce qui rappelait des souvenirs de féodalité. L’illustre Foy a planté le lierre qui en couvre une des tours principales, dans laquelle plus d’un proscrit a trouvé asile aux jours de la persécution. C’est là qu’au sein d’une famille très-nombreuse, M. de La Fayette rappelle avec un charme inexprimable ce que l’histoire et la poésie nous racontent des anciens patriarches. Tels Franklin et Washington, ses illustres amis, finissaient leurs jours glorieux à l’ombre de leur vigne et de leur figuier.
Mais de nouvelles sensations, de plus ineffables jouissances attendaient M. de La Fayette et devaient le mettre, en quelque sorte, lui vivant, en présence de la postérité. Ce peuple qu’il avait affranchi venait de grandir: le volontaire avait laissé aux Etats-Unis trois millions d’hommes; il allait en revoir dix millions qui lui tendaient les bras. Washington et Franklin n’étaient plus; lui seul restait de ces nobles débris; l’Amérique voulait le voir; les pères voulaient le montrer à leurs enfants. Une frégate aux couleurs de l’indépendance vint le chercher sur nos rivages, et, tandis que, sur la rive opposée, un monde entier lui préparait des fêtes et des embrassements, quelques misérables commissaires de police étouffaient sur les bords de la Seine-Inférieure les derniers adieux du peuple français. Enfin, il a revu la terre de ses premiers exploits; il a été salué du titre honorable et gracieux d’hôte de la nation. Ces remparts, pour lesquels il a combattu, retentissent de mille cris d’allégresse; les vaisseaux sont pavoisés comme aux plus beaux jours de fête; et, pendant que les magistrats du peuple libre saluent avec respect M. de La Fayette, les jeunes filles sèment des fleurs sur ses pas et le couronnent citoyen des deux mondes!