Le lecteur reconnaîtra, en lisant ces pages empruntées à quatre années du Figaro, que le petit journal ne fait pas tous les matins le même article.
LE PETIT JOURNAL
Les régimes peuvent changer en France, les gouvernements absolus remplacer les gouvernements parlementaires, les jours de liberté et de licence succéder fatalement aux années d’esclavage et d’oppression, il est un maître qu’aucun bouleversement ne saurait renverser, qui plante son drapeau sur toutes les ruines, dont la souveraine puissance n’a jamais été même contestée: ce maître, c’est l’esprit.
Pour nous, voilà le despote véritable, un despote adoré. Il s’impose et nous ne sentons pas son joug, c’est en riant que nous nous inclinons devant lui. Il tyrannise l’opinion, mais il séduit, mais il entraîne. Nous sommes sans courage devant lui, nous ne savons rien lui refuser, encore moins lui garder rancune. Quoi qu’il dise, qu’il inspire, qu’il fasse, il trouvera grâce. Nous lui accordons trop, hélas! ou plutôt, nous lui donnons tout.
Par bonheur, cet esprit français, héritage sacré de nos pères, s’est de tout temps rangé sous les bannières des vaincus. Il poursuit un but jusqu’au jour de la victoire. Le lendemain il déserte avec armes et bagages et gagne au pied avec les fuyards. Il n’a jamais couché sur le champ de bataille. Toujours il est allé s’asseoir à l’extrême gauche, c’est lui qui crie aux bataillons trop lents à se mouvoir: En avant! en avant! Il ne se donne à aucun parti, il est de l’opposition.
Les mœurs et la littérature subissent sa loi, et c’est justice; tous les ridicules sont de son ressort, et il juge sans appel. On a vingt ans pour maudire ce juge, mais presque toujours la postérité a confirmé les arrêts de son tribunal.
Mais c’est en politique qu’il faut voir son influence: lui, si léger, si subtil, si insaisissable, il finit toujours par faire pencher la balance de son côté. En vain le barbare mettra son épée dans l’autre plateau, le fer ne l’emportera que pour un instant. Il n’y a pas de væ victis qui tienne, les battus prendront leur revanche.
Ses interventions sont à ce point décisives, que la chronique de l’esprit français serait un magnifique traité d’histoire et de politique, dont l’exactitude et la véracité seraient les premiers mais non les seuls mérites. Ce serait l’épopée des opprimés, tandis que tous les livres qu’on nous fait étudier sur les bancs et que nous lisons au sortir du collége, ne sont que le pompeux panégyrique des oppresseurs.
Après le triomphe, les vainqueurs, les forts, confisquent la vérité et ne dédaignent pas de dicter l’histoire. Qui donc démêlerait le faux, si la satire, arme du faible, n’apparaissait à son tour et ne restituait à qui de droit ou la honte ou la gloire? Il faut rendre à César ce qui est à César.
Peut-être une telle histoire tentera-t-elle le courage de quelque érudit: il peut se mettre à l’œuvre, les matériaux ne lui manqueront pas. Du jour où les Gaulois forment un peuple, l’esprit apparaît. Du premier oppresseur date la première épigramme.