Peu de temps après, M. le baron de Reiffenberg m’écrivoit de son côté qu’un des manuscrits des ducs de Bourgogne existoit en effet à Bruxelles, et m’envoyoit{v. 1, p.lv} en même temps un exemplaire de l’Annuaire de la Bibliothèque royale de Belgique pour 1843[92], dans lequel se trouve, p. 33, un excellent article de lui sur cet exemplaire du Ménagier de Paris. La Société des Bibliophiles fit alors des démarches actives pour obtenir la communication de ce précieux volume que M. de Theux, ministre de l’intérieur de Belgique, voulut bien lui accorder, sous la garantie de M. le marquis de Rumigny, ambassadeur de France à Bruxelles.

Ce manuscrit sur vélin, que j’ai désigné sous la lettre B, paroît postérieur de quelques années au précédent. Le premier feuillet est orné d’un C initial en or et en couleur, au centre duquel on voit, comme dans la miniature du Ms. A, l’auteur donnant ses instructions à sa femme. Ce feuillet est entouré de trois côtés (en tête, au fond et en queue) d’une bordure d’arabesques en or et en couleur dans laquelle se trouve au bas de la page l’écusson de Philippe dit le Bon ou de Charles le Téméraire, ducs de Bourgogne. Il contient 193 feuillets de format in-folio. La description donnée du second manuscrit de Bourgogne dans les inventaires de 1467 et 1487 établit que le manuscrit de Bruxelles est le même que celui porté aux nos 1202 et 1759 de la Bibliothèque protypographique. Il a été fait avec soin par un écrivain intelligent mais peut-être trop disposé à corriger les endroits qui lui sembloient défectueux;{v. 1, p.lvi} plusieurs corrections ont en outre été faites après coup. Il n’a pas été copié sur le manuscrit A et en reproduit un autre: il fournit en effet trop de variantes pour qu’on puisse les attribuer seulement au copiste. Il a probablement été exécuté pour Philippe le Bon, mais le Ms. A qui ne porte pas d’armoiries a pu appartenir à d’autres propriétaires avant d’entrer dans la bibliothèque de Bruges.

L’auteur du Ménagier étoit trop connu du duc de Berry[93] pour avoir appartenu au parti bourguignon à Paris, et pour qu’on suppose qu’un des manuscrits de Bourgogne soit la copie de quelque autre plus ancien offert par l’auteur au duc Philippe le Hardi ou à son fils Jean sans Peur. Un semblable hommage auroit plutôt été fait au duc de Berry, mais on ne voit pas figurer le Ménagier sur l’inventaire des livres et autres objets mobiliers de ce prince dressé après son décès. On peut raisonnablement croire qu’un exemplaire de cet ouvrage aura été trouvé chez un de ces bourgeois{v. 1, p.lvii} riches et considérés qui perdirent la vie ou au moins leurs biens lors de l’entrée des Bourguignons à Paris en 1418, et qu’il aura été apporté alors au duc de Bourgogne par un de ses agens ou partisans.

J’ai dit plus haut que le manuscrit de M. Huzard, qui m’appartient aujourd’hui et que j’ai désigné sous la lettre C, avoit été copié sur le Ms. A. Outre la conformité presque parfaite des deux textes, j’en ai une preuve bien manifeste. Il existe et il existoit évidemment dans le Ms. A avant qu’il eût été revêtu de sa reliure actuelle, une transposition de deux feuillets par suite de laquelle le traité de l’épervier et le passage relatif aux boucheries de Paris se trouvent mêlés l’un à l’autre et se coupent réciproquement. L’écrivain du Ms. C a copié ce qu’il avoit sous les yeux, sans voir quelle étoit la cause du désordre de son texte, et le même mélange existe dans sa copie, mais sans transposition, c’est-à-dire que le sens est interrompu au milieu de deux pages et non entre la fin d’un verso et le commencement d’un recto, comme dans le Ms. A. Pour rendre ce désordre un peu moins choquant, il a ajouté dans un endroit deux mots qui ne me semblent cependant pas atteindre ce résultat. Cet écrivain, évidemment Flamand, a en outre laissé dans sa copie de nombreuses traces du dialecte qu’il parloit, écrivant souvent commenche pour commence, cousant pour couchant, franchois pour françois, cheulx pour ceulx, etc. On peut aussi lui reprocher d’avoir oublié quelques membres de phrases; il a cependant fait au texte cinq{v. 1, p.lviii} ou six corrections assez heureuses et tout à fait nécessaires au sens.

Le manuscrit C contient 280 feuillets de papier in-folio parvo assez négligemment mais lisiblement écrits, et semble remonter au commencement du règne de Louis XI. La première lettre renferme un écusson parti, au premier de gueules au chevron d’hermines, et au second d’hermines au chef de gueules; ces armoiries sont celles des maisons de Ghistelles[94] et de Roubais[95]. D’après les règles de l’art héraldique, les femmes doivent porter un écu parti, au premier des armes de leur mari, et au second des leurs[96]; cet écusson devroit donc être celui d’une demoiselle de Roubais mariée à un Ghistelles; mais malgré les recherches les plus attentives, je n’ai pas trouvé qu’une semblable alliance ait eu lieu à l’époque où mon manuscrit fut écrit, tandis que Pierre (ou Réné)[97] seigneur de Roubais, fils de Jean mort en 1449, et d’Agnès de Lannoy, né à Herzelles le 1er août 1415 et mort le 7 juin 1498, avoit épousé Marguerite de Ghistelles, fille de Jean sieur de Bockède, Lauderburg, etc., et de Charyte de Gand-Vilain,{v. 1, p.lix} née le 14 octobre 1415 et morte le 17 octobre 1498[98]. Suivant le dossier de Roubais au Cabinet généalogique, ils n’eurent qu’une fille nommée Isabelle, dame de Roubais et d’Herzelles, femme de Jacques de Luxembourg, sieur de Richebourg[99], et morte en 1502. Si l’on admet que l’écrivain a pu commettre une erreur (erreur très-rare mais qui n’est cependant pas sans exemple[100]), et placer les premières celles de ces armoiries qu’il devoit mettre les secondes, l’attribution du volume à Marguerite de Ghistelles paroîtra bien fondée. M. de Roubais, fils d’un premier chambellan des ducs de Bourgogne, et attaché lui-même à leur service[101], avoit toute facilité pour faire copier un manuscrit de la bibliothèque de ces princes. Une autre circonstance vient encore ajouter à la probabilité de cette conjecture{v. 1, p.lx}: dans une espèce d’appendice[102] qui est propre à mon manuscrit, on trouve des recettes qui sont dites avoir été envoyées par un certain Hotin, cuisinier qui fut à Monseigneur de Roubais. Ces mots indiquent des rapports intimes, à l’époque où ils ont été tracés, entre la famille de Roubais et le propriétaire de ce volume écrit d’ailleurs par un Flamand et d’après un manuscrit des ducs de Bourgogne; il ne me paroît donc pas possible d’attribuer l’écusson de la lettre initiale du Ms. C à d’autres familles qu’à celles de Ghistelles et de Roubais, et par suite, attendu les renseignemens fournis par les généalogies de ces deux familles, à une autre personne qu’à Marguerite de Ghistelles, dame de Roubais.

Ce dernier exemplaire n’étant qu’une reproduction du Ms. A, n’a eu qu’une très-médiocre importance pour mon travail d’éditeur. J’ai pris les variantes qu’il offroit, seulement lorsque le sens les justifioit complétement, et j’ai toujours en ce cas indiqué en note leur origine; mais lorsque l’un des Mss. A et B, presque également beaux et soignés, contenoit une faute évidente corrigée dans l’autre, j’ai pris la meilleure leçon, et je n’ai en général donné la variante en note que quand la leçon adoptée pouvoit laisser quelque doute dans l’esprit du lecteur. Plus d’une fois j’ai trouvé dans ces deux manuscrits des fautes qui me sembloient faciles à reconnoître et même à corriger, mais ces deux volumes ayant été écrits hors de la présence et même{v. 1, p.lxi} sans doute après la mort de l’auteur, j’ai cru qu’un ou plusieurs mots propres à changer le sens apparent de la phrase pouvoient avoir été omis, et je n’ai fait que proposer en note la correction, sans l’insérer dans le texte. Au reste, la copie faite sur le Ms. C, a été collationnée sur les Mss. A et B, et les premières épreuves de chaque feuille l’ont été de nouveau sur le Ms. B comparé au Ms. A toutes les fois qu’il étoit en désaccord avec l’épreuve. J’ose donc espérer que le texte du Ménagier contiendra peu de fautes graves et sera au moins sans omissions.

Le lecteur remarquera sans doute que l’orthographe employée dans le Ménagier varie; par exemple, qu’on y voit successivement pongnée et poignée, aultre et autre, tartre et tarte, etc. Je le prie de ne pas attribuer ces différences à ma négligence. L’orthographe étant variable dans chacun des manuscrits que j’avois sous les yeux, je n’ai pas cru devoir la rendre uniforme et donner une régularité de mon fait à un livre qui pourra être consulté par quelques personnes sous le rapport linguistique. Quant à la ponctuation qui ne figure que d’une manière très-incomplète et souvent fautive (surtout quant aux barres représentant les virgules) dans les anciens manuscrits, j’en ai sobrement usé, dans la pensée qu’on lui ôte souvent de sa valeur et même toute signification en la multipliant à l’excès.

Cet ouvrage ne devant pas être lu seulement par des personnes versées dans notre histoire et notre ancienne littérature, j’ai cru nécessaire de donner, à la{v. 1, p.lxii} suite de cette introduction, une indication détaillée des ouvrages ou documens cités en abrégé dans le cours de mes notes, avec une notice succincte de leur contenu quand ils étoient généralement peu ou mal connus. La table des matières qui termine l’ouvrage sera, je l’espère, d’une utilité plus générale. Je dois prévenir le lecteur que je ne l’ai pas faite aussi détaillée pour la partie morale du Ménagier que pour la partie matérielle. Je l’ai surtout abrégée pour l’Histoire de Mellibée et le Chemin de pauvreté, qui ne sont pas de l’auteur du livre et y figurent comme épisodes. Le Viandier m’a fourni un très-grand nombre de mots; je n’ai cependant porté à la table les noms des animaux, des végétaux et des mets que lorsque l’endroit indiqué donnoit sur eux quelques détails susceptibles d’être consultés, ou offroit quelque intérêt. J’ai donné aussi dans cette table au moins deux fois chacun des plats cités dans les menus parce qu’il pouvoit être utile de faire connoître à quel moment du repas se servoit tel ou tel mets, et aussi parce que certains plats ne sont nommés que là.

Il me reste maintenant à remercier les personnes qui m’ont aidé de leurs conseils, et surtout par la communication ou l’indication des pièces utiles à consulter. Je dois d’abord citer M. Paris, de l’Académie des inscriptions, dont l’amitié m’est si précieuse, et M. Dessalles, des Archives du royaume. Je nommerai aussi M. Léon Tripier qui a collationné avec moi la plus grande partie du premier volume; M. d’Arcy que j’ai eu occasion de mentionner dans une de mes notes,{v. 1, p.lxiii} et qui m’a en outre rendu le service de collationner le Chemin de pauvreté sur le manuscrit du Roi nº 7201; je citerai encore M. Duclos, de la section judiciaire des Archives du royaume. Enfin, l’Histoire de Mellibée a été collationnée par M. Borel d’Hauterive sur le manuscrit du Roi nº 70723.3.

Jérôme PICHON.