Les circonstances désastreuses où se trouvoit alors la France ne permirent pas au Régent d’assiéger, au moins immédiatement, le château de Melun, quoique sa garnison anglo-navarroise génât beaucoup l’approvisionnement de Paris. Jean d’Andresel dut se borner à garantir la partie de la ville restée françoise, et autant que possible le reste de la Brie, des attaques de cette garnison. En juin 1359, le régent ayant reçu des États assemblés à Paris les moyens de résister plus efficacement à l’ennemi, se rendit en personne à Melun (Chron. de Saint-Denis, CXII), et fit fortifier l’abbaye du Lys. C’est alors que, suivant le carme Jean de Venette continuateur de Nangis, Froissart, Cuvelier et Villani (cité par Secousse, I, 383), Melun auroit été assiégé dans les formes par le Régent. Le silence que garde sur ce siége la Chronique de Saint-Denis rédigée pour cette époque par Pierre d’Orgemont avec une admirable précision, donne tout lieu de douter de l’exactitude du récit de Froissart, et surtout de la narration romanesque de Cuvelier. Il paroît bien probable que ce siége ne fut qu’une espèce de blocus levé peu de temps après, le Régent ayant quitté l’armée le 31 juillet par suite des propositions de paix du roi de Navarre, et le traité ayant été signé le 21 août. Au reste, malgré la conclusion de la paix, les Navarrois occupoient encore Melun en septembre 1359. Jean de Venette qui prétend que cette ville fut immédiatement évacuée ne peut balancer à cet égard le témoignage formellement contraire de Pierre d’Orgemont, mais on peut toujours induire de son assertion que cette prolongation d’occupation ne fut pas de longue durée.

D’après ce qui précède, il faut placer la curieuse aventure racontée par l’auteur du Ménagier, entre août 1358 et septembre ou octobre 1359. Peut-être même pourroit-on remarquer qu’il est difficile de penser que le sire d’Andresel ait eu avant la cessation des hostilités le loisir ou le désœuvrement qu’on lui attribue dans ce récit, et ait pu sans crainte abandonner son commandement pour aller dîner chez lui à quatre lieues de Melun. Il sembleroit alors qu’on devroit placer cette aventure entre le départ de Charles V et l’évacuation de Melun, c’est-à-dire du 1er août 1359 à septembre ou octobre suivant.

[252] Jean sire d’Andresel, chevalier, étoit issu d’une ancienne et illustre maison alliée, au XIIe siècle, à celle de Garlande. Il étoit fils aîné de Jean d’Andresel, chambellan très-aimé du roi Philippe de Valois, et fut, à cause de cette similitude de prénom, dit le Jeune, jusqu’à la mort de son père, arrivée entre mars 1344-5 et février 1346-7[{a}]. Il fut chambellan du Dauphin, puis du roi Jean[{a}], et ensuite de Charles V. Compris dans la première promotion des chevaliers de l’Etoile[{b}]en janvier 1351-2, il étoit en 1353 capitaine de l’un des châteaux de Vernon, et reçut du roi en 1354 deux mille quatre cents écus d’or comme indemnité de ce qu’il avoit dépensé pour la garde du château de Landal en Bretagne que le roi lui avoit donné à titre d’héritage et lui avoit ensuite repris[{a}]. Il avoit épousé, au moins dès 1346, Jeanne d’Arrablay, fille d’un maître d’hôtel du roi et nièce d’un chancelier de France[{c}] . En août 1358 il étoit capitaine de Melun et de Brie[{d}], en août 1359 capitaine général de cette dernière province[{e}]. Cette même année le régent lui donna, probablement pour récompense de ses services en Brie, les paroisses du Chastelier (le Châtelet?), Marchiau (Machault?), Firecy (Féricy?), Champagne et la Celle (sous Moret?), situées dans cette province[{f}], et lui accorda des lettres de rémission dont on n’a conservé qu’une simple mention[{g}] pour tout ce que lui et ses complices (sans doute les gens d’armes sous ses ordres) avoient fait en Brie, dans les châtellenies de Melun et de Moret et au pont de Samois. Après le traité de Bretigny il fut, avec plusieurs princes du sang et quelques seigneurs des plus illustres de cette époque, au nombre des otages du roi Jean que le roi d’Angleterre emmena avec lui de Calais le 31 octobre 1360[{h}]. Il étoit de retour en France au moins au commencement de 1366, car étant en personne[{i}] à Yenville en Beauce, il y passa le 1er avril 1365-6 le contrat d’un nouveau mariage avec Jeanne de Maligny veuve avec enfans de Jean seigneur de Rochefort et du Puiset (elle l’avoit épousé en 1347[{j}]). Il prend dans cet acte les qualités de chambellan du roi et de premier grand chambellan d’Orlenois et de Valois. Jean d’Andresel mourut au commencement de 1368 laissant une succession obérée, malgré ses nombreuses terres, ses fonctions éminentes et les dons des rois qu’il avoit servis. Le 7 mars 1367-8 Jeanne de Maligny sa veuve se présenta devant le Parlement, et jetant sa ceinture dans le parc (espace qui séparoit les avocats et la cour), déclara renoncer aux meubles et aux dettes de sa succession[{k}]. Elle fut obligée, pour obtenir son douaire (Tournenfuye, etc.), de recourir à la protection de Charles V[{k}] et de plaider contre messire Aubert et Guillaume d’Andresel ses beaux-frères[{l}][{m}]. Elle se remaria ensuite en troisièmes noces à Raoul de Montigny, chevalier. Jean d’Andresel laissa deux filles, Marguerite et Jeanne, nées de deux mères différentes[{l}], et mariées toutes deux dans la maison de Montmorency. Six mois après sa mort, sa seconde fille encore mineure n’avoit pas encore de tuteur, et ses exécuteurs testamentaires n’avoient pas encore accepté la charge qu’il leur avoit laissée[{m}].

Quoiqu’on ignore la date de la mort de Jeanne d’Arrablay, il faudroit lui attribuer l’aventure qui donne lieu à cette note, s’il étoit certain que Jean d’Andresel n’eût été marié que deux fois. (Nous avons vu en effet qu’il n’épousa Jeanne de Maligny qu’en 1366.) Mais il faut remarquer que dans les nombreuses pièces relatives au douaire de Jeanne de Maligny il n’est dit nulle part que Jeanne d’Andresel, fille encore mineure de Jean en 1368, ait eu cette dame pour mère, et cependant elle est citée (mais non nommée) comme héritière mineure de Jean (quorum unus aut una adhuc minor ætatis) dans l’arrêt du 21 juillet 1368 rendu au profit de Jeanne de Maligny, et comme fille mineure de Jean dans la plaidoirie du 5 juin 1368. Si elle eût été fille de Jeanne de Maligny n’est-il pas naturel de supposer qu’on l’auroit mentionné dans la plaidoirie et dans l’arrêt? Faut-il donc croire que le sire d’Andresel eut une seconde femme après Jeanne d’Arrablay et avant Jeanne de Maligny, et que cette seconde femme, mère de Jeanne d’Andresel, a pu être en 1359 dame d’Andresel et héroïne de cette aventure? Dom Guillaume Morin qui a donné dans son Histoire du Gâtinois, etc. (Paris, 1630, in-4º, 461) une généalogie ridicule de la famille Viole dans laquelle il fait de notre Jean d’Andresel (enté par lui dans cette famille contre toute preuve et toute raison) deux personnages nommés l’un Pierre et l’autre Jean, marie le premier à Agnès de Chabannes et le second à Anne du Bellay. Je me suis demandé à cause de cette assertion si Jean d’Andresel n’auroit pas été marié en secondes noces à une Chabannes ou à une du Bellay, mais on ne voit rien de semblable ni dans la généalogie de Chabannes donnée dans La Chenaye des Bois, ni dans la généalogie manuscrite de du Bellay par Trinquant, appartenant à la bibliothèque publique d’Angers et que M. Grille a bien voulu consulter pour moi exprès sur ce point. Les choses étant ainsi, je crois que jusqu’à ce qu’on ait une preuve ou au moins un indice plus positif d’un mariage intermédiaire de M. d’Andresel, il ne faut pas s’arrêter au silence des plaidoirie et arrêt de 1368, qui est en définitive plutôt une absence de preuve qu’un argument contraire; on peut donc raisonnablement croire que Jean d’Andresel fut marié deux fois seulement, que Jeanne sa seconde fille étoit fille de Jeanne de Maligny, et que Jeanne d’Arrablay est l’héroïne de l’histoire du Ménagier. J’ajouterai en passant que les expressions réservées dont se sert notre auteur (du surplus je me tais et pour cause) donnent lieu de craindre pour la mémoire de Jean d’Andresel que cette plaisanterie n’ait été l’occasion d’une scène violente, si ce n’est tragique.

Il y a au Cabinet généalogique une lettre de ce seigneur qui me semble présenter tous les caractères d’un autographe. Je crois devoir la donner ici comme propre à faire connoître avantageusement son éducation et son style épistolaire. Elle se rapporte à une avance qui lui fut faite le 1er mars 1353-4 par le vicomte de Gisors pour servir à réparer les fortifications de Vernon. La voici:

«Vicomte, cher ami, je vous envoie un mandement du roy de la somme de cent livres par. que vous me baillastes et dont vous avez mes lettres soubs mon scel faisans mention desdites cent livres, car le mandement du roy fait bien mention comment je les ay mises ès réparations de la ville de Vernon et comment vous me rendez ma dicte lettre. Si faictes que en ce par vous n’ait deffaut et je vous en prie, et se vous voulez chose que je puisse faire, faites-le moi savoir et je le ferai voulentiers et de cuer. Nostre Sire vous gart. Escript à Paris le mardi au soir VIIIe jour d’avril (1354).

«J. d’Andesel, chambell. le roy.»

Sceau: un lion chargé d’une bande.

{a}Titres originaux du Cabinet généalogique.— {b}Du Cange au mot Stella.— {c}Hist. des gr. of. de la Cour. VI, 307-8.— {d}J. Reg. 86, 219.— {e}J. Reg. 90, 326.— {f}Trésor de dom Villevieille.— {g}Table des Mém. de la Ch. des comptes.— {h}Chr. de S. Denis, CXXXIV.— {i}J. 158, nos 25 et 26.— {j}Généalogie de Courtenay, in-fol. Pr. 366.— {k}Reg. du Parl., conseil et plaid. à la date citée.— {l}Duchesne, Montmorency, Pr. 379, 380.— {m}Arrêt du 21 juillet 1368, Jugés, XX, 337.

[253] Des ciseaux.