La quinte branche de gloutonnie si est quant une personne quiert viande délicieuse tant soit chière[144], et se peut bien faire à moins et soy restraindre pour plus aidier à un povre ou à deux ou à plusieurs. Et c’est{v. 1, p.50} un péchié de quoy nous trouvons en l’Euvangille du mauvais riche qui estoit vestu de pourpre, lequel riche mengeoit chascun jour si largement des viandes et nul bien n’en vouloit faire au povre ladre, et de luy trouvons qu’il fut dampné pour ce qu’il vesquit trop délicieusement et n’en donna point pour Dieu si comme il devoit. Et de ces choses cy devant dictes tu te dois ainsi confesser: Sire, de toutes ces choses et de moult d’autres manifestement et souventes fois j’ay péchié et fait moult d’autres péchier et fait par ma cause faire à autres. J’ay maintes fois beu sans soif, par quoy mon corps en estoit péris et pis ordonné et mal disposé, et par ce j’estoie abandonnée à parler plus largement et plus désordonnéement et faisoie les autres péchier qui prenoient par moy et avec moy plus largement des biens qu’ils ne faisoient se je ne feusse; de viandes aussy ay-je mengié sans faim et sans nécessité et maintes fois que je m’en peusse bien passer à moins, et tant en prenoie que mon corps en estoit aucunes fois grevé et nature en estoit en moy plus endormie, plus foible et plus lasche à bien faire et à bien ouir, et tout ce venoit par le péchié de gloutonnie ou quel j’ay péchié comme j’ay dit, et pour ce, chier père, je m’en repens et vous en demande pardon et pénitence.
Après est le péchié de luxure qui est né de gloutonnie, car quant la meschant personne a bien beu et mengié et plus qu’elle ne doit, les membres qui sont voisins et près du ventre sont esmeus à ce péchié et eschauffés, et puis viennent désordonnées pensées et cogitacions mauvaises, et puis du penser vient-on au fait. Et ce péchié de luxure si a six branches.
La première si est quant un homme pense à une{v. 1, p.51} femme ou la femme à l’homme, et la personne a en celle pensée grant plaisance et s’y délicte grandement et y demeure longuement, et par longue demeure la char s’esmeut à délectation; non pourtant elle ne pécheroit point pour le premier esmouvement qui vient soudainement, se la personne contraignoit son couraige à y obvier et remédier, mais quant la personne n’y résiste ne contrarie si tost qu’elle devroit ou pouroit, ne elle n’a pas en voulenté ne en pensée de tourner son couraige autre part, ne de y résister, ains s’y délicte et demeure, elle peche mortelment.
La seconde branche de luxure si est quant la personne se consent à faire le péchié, et si ne demeure pas en lui, et fait tout son povoir et quiert le temps et heure et le lieu où elle le pourra faire, et lors elle ne le puet faire ne accomplir, et non pourquant[145] il lui plaist moult en son cuer. Combien que charnellement elle ne fait pas le fait, Dieu dit, et l’Escripture: Ce que tu veulx faire et tu ne peus est réputé pour fait. Et en autre lieu dit l’Escripture: La voulenté sera réputée pour fait advenu, soit bien ou mal. Et ceste seconde branche et aussi la première sont appellées luxure de cuer. Car il est deux espèces de luxure: c’est assavoir, luxure de fait et luxure de cuer. Et sont les devant dictes; et luxure de corps est quant le fait y est.
La tierce branche de luxure si est quant une personne n’a point de femme espousée ou femme n’a point espousé d’homme et l’un peche avec l’autre, comme d’avoir à faire à femme qui n’est en rien liée, ne à homme qui n’est point lié; lors est le péchié appellé fornication.{v. 1, p.52}
La quarte branche de luxure si est quant une personne a femme espousée, ou femme a homme espousé, et ils brisent leurs fois que ils doivent et ont promis à garder l’un à l’autre et l’un et l’autre pechent, et qui pis est, pevent faire faulx héritiers qui succéderoient; et tel péchié est appellé avoultire.
La quinte branche de luxure si est quant homme ou femme a affaire charnelment à sa cousine ou qu’elle soit de son lignaige, soit loing ou près, ou à sa mère, ou à celle qui est du lignaige de sa femme, ou la femme a affaire à celluy du lignaige de son mary; et à femme de religion benoite ou non, ou en vigille de festes, en temps de jeûnes ou de festes, ou le jour que on doit garder, que homme marié ne doit pas aler à sa propre femme ne à autre, car ce seroit moult grief péchié lequel Dieu deffent en la loy; ou quant un homme est avec sa femme ou avec autres contre droit et autrement que honnestement, et ainsi comme raison l’enseigne en mariaige. Car tout homme peut moult grandement et en moult de manières péchier avec sa femme espousée. Et, pour ce, dit Ysaac en l’Escripture que qui est désordonnéement avec sa femme, c’est à dire pour la convoitise de la char, ou pour son seul délit, sans espérance de engendrer lignée, ou en lieu saint, que c’est péchié de fornication, et pour ce estrangla le Déable les sept maris de Sarra.
La sixiesme branche de luxure si est un péchié qui est contre nature, comme soy corrumpre par sodomie, duquel péchié nous lisons en l’Escripture que pour cellui péchié Dieu en print telle vengence que cinq citez en Sodome et en Gomorre furent destruites et arses par pluie de feu et de souffre puant, duquel péchié il n’est{v. 1, p.53} pas bon tenir longues parolles pour l’orreur d’icellui péchié, car le Déable mesmes qui pourchasse icellui péchié en a honte quant on l’a fait. Et aussi quant une personne se corrompt par lui tout seul en veillant, et scet bien que c’est contre nature, ou déshonnestement en faisant atouchemens mauvais par quoy personne soit esmeue et en aucunes autres manières qui ne sont honnestes à dire, fors en confession. Car chascun scet bonnement et doit savoir que quant ils font tels péchiés, leurs cuers et leurs pensées leur dient bien que c’est contre Dieu et contre nature. Et pour ce, de toutes ces choses la créature pécheresse doit ses péchiés humblement dire à son confesseur et demander pardon et dire: J’ay péchié en ces péchiés et en grant jour de festes et en vigilles et peut-estre ès vigilles de Nostre Dame, ès festes, ou en karesme, ou en lieu saint comme au moustier, et doit dire une fois ou deux ou plusieurs et ès quels il peche plus que ès autres. Et à la fin, doit dire: Chier père, j’ay mespris et péchié comme j’ay dit ou péchié de luxure, et vraiement je m’en repens: si vous en requier pardon et pénitence.
Cy après s’ensuivent les noms et les condicions des sept vertus par lesquelles vertus l’en se puet garder de mortelment péchier, et premièrement:
Humilité est contre orgueil; car ainsi comme orgueil naist de mauvais cuer orgueilleux et despit, et fait despire, perdre et mectre à mort le corps et l’âme, aussi humilité naist de cuer piteux et fait en ce siècle honnourer le corps, et l’âme mectre en joie pardurable, et pour ce est humilité comparée à la vierge Marie.{v. 1, p.54} Ainsi comme orgueil est comparé à folie, en mal respondre, en forcenerie, en peu souffrir, desloyaulté ou foiblesse de bien faire, voulenté ou pensée de mal jugier par arrogance contre autruy et plusieurs autres mauvaises branches que tu peus avoir oy cy dessus sur le péchié d’orgueil, ainsi attrempance pour tout bien escouter, force de cuer de tout doulcement souffrir, justice pour tout le plaisir de Dieu acomplir sans mal faire à autruy, ne à ses fais, véés cy quatre pensées par quoy humilité entre et demeure au corps d’omme et deffent que orgueil ne s’y mecte. Premièrement, tu dois penser la vilité et l’ordure dont tu es engendré en péchié. Secondement, comment tu fus en si grant povreté sans âme jusques à tant que Dieu par sa grâce te resveilla. Tiercement, comment tu fus en si grant peine nourris et comment tu mourras, ne scez l’heure. Quartement, pense souvent quelle joye et quel bien tu auras de bien faire et quelle peine et quel dommaige tu auras de mal faire. Car de bien faire tu aras en ce siècle louenge et honneur, et après la mort joie perpétuelle sans tristesse, richesse sans povreté et santé sans langueur; pour mal faire à quoy tu mes grant peine et te couste moult à faire, tu seras en ce siècle mesprisié, en l’autre auras tristesse et peine périlleuse sans joie, povreté sans confort, maladie sans garison. Pense comment tu dois d’ores à jà[146] morir, ne scez quant, ne où l’âme ira: voy comment la nuit et le jour se gaste le temps, et garde comment tu as ton temps oublié, dont il conviendra que de chascune heure tu rendes compte d’ores à jà; regarde comment tu as le temps gasté en moult de vils péchiés et de mauvais; regarde que tu n’as fait nul{v. 1, p.55} bien, et se par aventure tu en as fait aucun, si l’as-tu fait en péchié mortel et ne te prouffite ne te prouffitera néant.