Amitié est contre le péchié d’envie: car ainsi comme le péchié envenime et art le cuer de l’envieux, si comme tu as oy dessus, ainsi la sainte vertu d’amitié qui est le don du Saint Esperit fait le cuer humble et doubteux; et pour ce l’appelle-on: don de paour. La vertu d’amitié est une doulceur, une rousée et un triacle[147] contre envie: car ainsi comme envieux est tousjours triste et courroucié du bien d’autruy, ainsi le bon cuer plain d’amitié est tousjours lié des biens de son proïsme[148] et est courroucié et a compassion de ses adversaires. La vertu d’amitié oste toute envie de cuer et fait l’omme content de ce qu’il a. Jamais tu n’auroies envie du bien de ton bon amy se tu l’amoies bien. La vertu d’amitié si se monstre en sept manières ainsi comme on congnoist l’amour des membres du corps en sept manières. Premièrement, l’un des membres contregarde l’autre qu’il ne luy mefface: ce commandement est escript que tu ne faces à autruy ce que tu ne vouldroies qu’il te feist. Après, l’un membre souffre l’autre doulcement, car se l’une des mains fait mal à l’autre, elle ne se revenchera pas: à ce appert la grant amour et débonnaireté que les membres du corps ont l’un vers l’autre, car ils ne se courroucent de riens que l’un face à l’autre, ne ils ne tiennent pas ne ont envie de riens que l’autre ait ou face; l’un secourt et aide à l’autre à son besoin sans requerre. Tous les membres aident à leur souverain, c’est assavoir au cuer: c’est parfaicte amitié sans envie, c’est droite obéissance et{v. 1, p.56} charité. Dont tu dois avoir telle pure amitié à ton proïsme qui est ton membre, car nous sommes tous membres de Dieu, et il est le corps. Dieu en l’Euvangille donne aux povres le ciel, et aux amiables et débonnaires la terre: or regarde dont où seront les envieux et les félons, fors ou tourment d’enfer?
Débonnaireté est contre ire. La saincte vertu débonnaireté ou attrempance veult tousjours paix, équité et justice, sans faire tort à aucun, sans nullui courroucier, ne avoir haine à aucun, ne nullui ne het ne desprise. Ainsi comme ire est le feu qui gaste tous les biens de la maison du cuer félon, ainsi débonnaireté est le précieux triacle qui met partout paix et veult équité et justice. Equité a huit degrés moult bons à compter par quoy le preudomme paisible voit les las et les engins du Déable qui nous voit et nous ne le véons pas et nous espreuve griefment en plus de mille manières. Le Déable est philosophe, il scet l’estat et la manière d’omme et sa complexion et en quel vice il est plus enclin ou par nature ou par accoustumance, et d’icelle partie il l’assault plus fort; le colérique de ire et de discorde, le sanguin de joliveté et de luxure, le fleumatique de gloutonnie et de paresse, le mélencolieux d’envie et de tristesse. Pour ce se doit chascun défendre de ceste part où il scet que son chasteau est plus foible, pour soy combattre contre cellui vice que il voit dont il est plus assailli. Le débonnaire mect partout paix. Paix vaint toute malice et toute ire. Sans paix nul ne peut avoir victoire. Saint Pol dit que avec paix toutes autres vertus courent, mais paix court le mieulx, car elle gaigne l’espée. Toutes vertus se combattent, mais paix a la victoire, l’onneur et la couronne: toutes servent{v. 1, p.57}, mais ceste emporte le loyer. Justice est l’armeure de paix qui toutes les vaint, comme dit est. Jasoit-ce que le chevalier soit armé de paix et justice, si lui convient-il repentence de cuer, vraie confession de bouche et amende souffisant, et se l’une de ces trois choses y fault, l’armeure est faulsée et cellui qui la porte est vaincu et desconfit, et pert le loyer de paradis.
Prouesse qui vault autant comme diligence est une sainte vertu contre le péchié de accide[149] et de paresse: car ainsi comme le bourgois veille pour acquérir richesses à lui et à ses enfans, le chevalier et le noble veille pour acquerre pris et los ou monde; chascun selon son estat en ce siècle veille pour les choses mondaines acquerre. Hélas! qu’il y en a peu qui veillent pour acquerre les biens espirituels! Les bons sans vaine gloire à qui le monde ennuie et qui veillent pour venir devant Dieu sont sages de despire le monde pour les périls et pour les peines dont il est plain: c’est une forest plaine de lyons, une montaigne plaine de serpens et de ours, une bataille plaine d’ennemis traistres, une valée ténébreuse plaine de pleurs, et n’y a riens estable; nul n’y a paix de cuer ne de conscience, se il veult croire le monde et amer. Les bons à qui le monde ennuie tendent droit leur cuer à Dieu où ils pensent à venir et desprisent tous les biens du monde; mais c’est si grant chose que peu y a de ceulx qui facent ceste entreprinse[150].... de la persévérance. De ceste vertu, dit Jhésu-Crist, toutes les autres vertus se combatent: ceste a gaigné la victoire; toutes labeurent: mais ceste emporte le loyer au vespre.{v. 1, p.58}
Miséricorde ou charité est contre avarice, car miséricorde est ainsi comme de avoir dueil et compassion du mal, de la nécessité ou de la povreté d’autruy, et de lui aidier, conseillier et conforter à son povoir. Ainsi comme le Déable fait ses commandemens à l’aver[151] tels comme tu as oy, ainsi le Saint Esperit fait à celui qui a miséricorde ou charité en lui ses commandemens qu’il desprise les biens temporels, qu’il en face aumosnes, qu’il en veste les nus, qu’il en donne à boire à ceulx qui ont soif, à mengier à ceulx qui ont faim, qu’il visite les malades. Ainsi comme l’aver est fils du Déable et lui ressemble, ainsi le charitable ressemble à Dieu son père. Ainsi comme avarice pense de nuit et de jour à acquester et amasser à tort et à droit, ainsi charité et miséricorde pensent à accomplir les sept œuvres de miséricorde. Hélas! qu’il y fait bon penser et les accomplir de fait, ou de voulenté et compassion qui faire ne le peut de fait! Car nostre grant juge les nous reprouchera en ses grans jours, et c’est chose qui moult nous doit mouvoir à charité que la paour de la sentence du jour du jugement où Dieu dira aux avers: Alez-vous-en avec le Déable vostre père! et aux charitables: Mes fils, demourez avec moy. Hélas! quant il les partira de sa compaignie com grant douleur[152]!
Miséricorde a sept branches: la première est donner à boire et à mengier aux povres; la seconde est de vestir les nus; la tierce est prester aux povres quant ils en ont besoing et leur pardonner la debte; la quarte visiter les malades; la quinte, hébergier les povres; la sixiesme, visiter ceux qui sont en chartre de maladie; et la septiesme ensevelir les mors. Et toutes ces choses{v. 1, p.59} devez-vous faire en charité et compassion, pour l’amour de Dieu seulement et sans vaine gloire. Vous devez faire aumosne de vostre loyal acquest liement, hastivement, secrètement, dévotement et humblement sans despire les povres en pensée ne en fait. Cellui fait bien qui leur donne tost quant ils lui demandent, mais encore fait-il mieulx qui leur donne sans demander.
Sobriété est contre gloutonnie: car ainsi comme la sainte vertu de sobriété est droite mesure contre le péchié mortel de gloutonnie, ainsi c’est la vertu que le don de sapience donne et plante au cuer du glouton contre oultrage. Sobriété est un arbre moult précieux, car il garde la vie du corps et de l’âme; car par trop boire et par trop mengier meurt-on, et par trop mal parler deult la teste et fait-on tuer corps et âme. Par sobriété vit le corps en ce siècle longuement en paix, et en a l’âme la vie pardurable. Ceste vertu doit-on garder sur toutes les autres pour les biens qu’elle fait. Premièrement, sobriété garde raison, entendement et sens, et l’omme sans sens est beste. Cellui qui est yvre et si rempli de vin qu’il en pert raison et entendement il cuide boire le vin et le vin le boit. Le second est que sobriété délivre homme glouton du servaige du ventre à qui il est serf. Saint Pol dit que moult s’avile qui pert sa franchise pour estre serf à un seigneur, mais plus s’avile cellui qui se fait serf à son ventre dont il ne peut yssir que ordure. Sobriété garde l’omme en sa seignourie, car l’esperit et le sens doivent estre seigneurs du corps et le corps doit pourveoir à l’esperit. Le glouton par son yvresse et gloutonnie pert le sens et l’esperit, si qu’il ne scet gouverner le corps. Le tiers est qu’elle garde bien la porte du chastel afin que le{v. 1, p.60} Déable par péchié mortel n’entre ou corps de l’homme; la bouche est la porte par où le Déable entre ou chastel pour soy combatre aux bonnes vertus et y entre par les faulx traistres seigneurs Gloutonnie et Male-langue qui laissent la porte de la bouche ouverte au Déable. Ceste vertu a la seigneurie du corps, car par sobriété on maistrie le corps si comme le cheval par le frain. Sobriété a la première bataille de l’ost et garde les autres vertus. Le Déable tempte l’omme par la bouche, si comme il fist Nostre Seigneur quant il lui dist qu’il feist de pierre pain et Adam quant il lui fist mengier le fruit. Entre les autres créatures l’omme a la bouche plus petite selon le corps; homme a les autres membres doubles: deux oreilles et deux narines et deux yeulx, mais il n’a que une bouche, et ce nous monstre que l’omme doit sobrement mengier et boire et sobrement parler. Sobriété n’est autre chose que droite mesure qui est moyenne entre trop et peu; sur toutes choses doit avoir l’omme mesure en son cuer, et en son sens qui est ainsi comme l’oisel qui se justice par les yeulx de sobriété[153], il s’envole et chiet souventesfois ès las de l’oiseleur: c’est du Déable qui souvent chasse à prendre tel oisel.
Chasteté est contre luxure, et est sainte vertu de chasteté, c’est assavoir la conscience toute pure de mauvais pensemens, les membres purs de tous atouchemens. Et ainsi que les créatures plaines du vil péchié de luxure ont la conscience plaine et trouble de mauvais pensemens, le corps et les membres ors et vils de mauvais atouchemens et sont à Dieu lais et obscurs comme déables, ainsi les chastes ont le cuer{v. 1, p.61} et la conscience clers, nets et luisans et ont clarté et lumière de Dieu. A chastes convient, comme tu as oy, necte conscience avoir; à avoir necte conscience convient trois choses: la première est voulentiers oïr parler de Dieu; la seconde lui bien et souvent confesser; la tierce avoir remembrance de la passion Jhésu-Crist et remembrer pour quoy il mourut, et que tu mourras, que jà n’en seras délivre; et c’est le premier degré de chasteté. Le second degré de chasteté est que on se garde de vilainement parler, car vilaines paroles courroussent les bonnes meurs. Le tiers degré est de bien garder les cinq sens corporels: les yeulx de folement regarder, les oreilles de folement escouter, les narines de soy en souefves choses trop délicter et odourer, les mains de folement touchier, les piez de aler en mauvais lieux; ce sont les cinq portes et les cinq fenestres par où le Déable vient rober la chasteté du chastel de l’âme et du chétif corps. Le quart degré est jeuner et avoir tousjours remembrance de la mort qui te puet soudainement happer et prendre d’ores à jà, se tu ne t’en gardes. Le quint degré est fuir mauvaise compaignie, comme fist Joseph qui s’enfouist quant la dame le voult faire péchier. Le sixiesme degré est d’estre embesognié de bonnes oeuvres; car quant le Déable treuve la personne oyseuse, il la mort voulentiers en ses besoignes. Le septiesme degré est de vraye oroison; à oroison sont nécessaires trois choses: bonne foy, espérance d’avoir ce que on requiert, dévocion de cuer sans penser ailleurs. Oroison sans dévocion est messaigier sans lettres. Dieu regarde en prière cuer humble et dévost et n’a cure de paremens, ne de haulte manière, comme font ces foles hardies qui vont baudement{v. 1, p.62}, le col estendu comme cerf en lande et regardent de travers comme cheval desréé[154].
Et atant, chère seur, vous souffise de cette matière, car le sens naturel que Dieu vous a donné, la voulenté que vous avez d’estre dévote et bonne vers Dieu et l’église, les prédications et sermons que vous orrez en vostre parroisse et ailleurs, la Bible, la Légende dorée[155], l’Apocalipse, la Vie des Pères[156] et autres plusieurs bons livres en françois que j’ay dont vous estes maistresse pour en prendre à vostre plaisir, vous donra et attraira parfondément le remenant au bon plaisir de Dieu qui à ce vous vueille conduire et entalenter[157].
LE QUART ARTICLE.
Le quart article de la première distincion dit que vous devez garder continence et vivre chastement.