Ainsi, chère seur, comme j’ay dit devant que vous devez estre obéissant à cellui qui sera vostre mary, et que par bonne obéissance une preudefemme acquiert l’amour de son mary, et en la fin a de lui ce qu’elle désire: ainsi puis-je dire que par deffault d’obéissance, ou par haultesse se vous l’emprenez, vous destruisez vous et vostre mary et vostre mesnaige. Et j’en tray à exemple un raconte qui dit ainsi: Il advint que deux mariés eurent contention l’un contre l’autre, c’est assavoir la femme contre le mary; car chascun d’eulx se disoit estre le plus sage, le plus noble de lignée et le plus digne, et allégoient comme fols plusieurs raisons l’un contre l’autre, et si aigrement garda la femme sa rigueur contre le mary qui au commencement, par aventure, ne l’avoit pas doctrinée doulcement, que pour eschever dommageux esclandre il convint que amis s’en entremissent. Plusieurs assemblées d’amis en{v. 1, p.127} furent faictes, plusieurs reprouches entregectés, et nul remède n’y povoit estre trouvé que la femme par son orgueil ne voulsist avoir ses drois tous esclarcis par poins, et que les obéissances et services que les amis disoient qu’elle devoit faire à son mary lui fussent mis et escripts par articles d’une part, et autant et autel à son mary pour elle d’autre part; et à tant devoient demourer ensemble, se non en amour, ou mains en paix. Ainsi fut fait et demourèrent depuis par aucun temps que la femme gardoit et garda estroitement son droit par sa cédule contre son mary, ouquel mary, pour pis eschever, il convenoit avoir ou faindre patience en despit qu’il en eust, car il avoit pris trop tart à l’amender.

Un jour aloient en pélerinage et leur convint passer un fossé pardessus une estroite planche. Le mary passa le premier, puis se retourna et vist que sa femme estoit paoureuse et n’osoit passer après luy; si doubta le mary que s’elle passoit, la paour mesmes ne la feist cheoir, et retourna charitablement à elle et la print et tint par la main; et en la menant du long de la planche, la tenoit, et en parlant à elle l’asseuroit qu’elle n’eust point paour, et tousjours parloit à elle et aloit le bons homs à reculons; si chéy en l’eaue qui estoit parfonde et se combatist fort en l’eaue pour eschever le péril de noyer, si s’arresta et se tint à une vieille planche qui de grant temps passé y estoit cheute et qui là flotoit, et dist à sa femme que à l’aide de son bourdon qu’elle portoit, elle tirast la planche au bort de l’eaue pour lui sauver. Elle luy respondi: Nennil, nennil, dist-elle, je regarderay premièrement en ma cédule s’il y est escript que je le doie faire, et s’il y est, je le feray: et autrement{v. 1, p.128}, non. Elle y regarda, et pour ce que sa cédule n’en faisoit point mention, elle luy respondi qu’elle n’en feroit rien, et le laissa et s’en ala. Le mary fut en l’eaue lonc temps et tant qu’il fut sur le point de morir. Le seigneur du pays et ses gens passèrent par illecques et le virent et le rescouirent qu’il estoit près de mort. Ils le feirent chaufer et aisier, et quant la parole lui fut revenue, l’en lui demanda le cas: il le raconta comme dessus; le seigneur fist suivir et prendre la femme et la fist ardoir. Or véez quelle fin son orgueil lui donna, qui par sa grant inobédience vouloit si estroitement garder sa raison contre son mary.

Et, par Dieu, il n’est pas tousjours saison de dire à son souverain: Je n’en feray riens, ce n’est pas raison; plus de bien vient d’obéir, et pour ce je tray à exemple la parole de la benoite vierge Marie, quant l’ange Gabriel luy apporta la nouvelle que nostre Seigneur s’enumbreroit en elle. Elle ne respondi pas: ce n’est pas raison, je suis pucelle et vierge, je n’en souffreray rien, je seroie diffamée; mais elle obéissamment respondi: Fiat michi secundum verbum tuum, qui vault autant à dire comme: ce qui luy plaist soit fait. Ainsi elle fut vraie humble et obéissant, et par son humilité et obéissance grant bien nous est venu, et par inobédience et orgueil grant mal et mauvaise conclusion vient, comme il est dit dessus de celle qui fut arse, et comme on lit en la Bible de Ève, par la désobéissance et orgueil de laquelle elle et toutes celles qui après elle sont venues et vendront, furent et ont esté par la bouche de Dieu mauldictes. Car, si comme dit l’Historieur, pour ce que Ève pécha doublement elle eust deux maléditions. Premièrement, quand elle s’éleva{v. 1, p.129} par orgueil et que elle voult estre semblable à Dieu: pour ce fut-elle abaissiée et humiliée en la première malédition où Dieu dist ainsi: Multiplicabo ærumnas tuas et sub potestate viri eris, et ipse dominabitur tibi. C’est à dire: Je multiplieray tes peines, tu seras soubs la puissance d’homme, et il aura seignourie sur toy. L’Histoire dit que avant qu’elle péchast, elle estoit bien aucunement subjecte à homme pour ce qu’elle avoit esté faicte d’homme et de la coste d’icellui, mais icelle subjection estoit moult doulce et attrempée et naissoit de droicte obéissance et fine[225] voulenté, mais après ceste malédition, elle fut de tout en tout subjecte par nécessité et voulsist ou non, et toutes les autres qui d’elle vindrent et vendront ont eu et auront à souffrir et obéir à ce que leurs maris vouldront faire, et seront tenues de entériner[226] leurs commandemens. La seconde malédition fut telle: Multiplicabo conceptus tuos; in dolore paries filios tuos. Dist Dieu: Je multiplieray tes concevemens, c’est à dire: tu concevras plusieurs enfans en douleur, et en travail enfanteras tes fils. L’Histoire dit que la malédition ne fut pas pour l’enfant, mais de la douleur que femmes ont à l’enfanter.

Aussi véez-vous la malédition que nostre Seigneur voult donner pour la désobéissance[227] de Lucifer. Car jadis Lucifer fut le plus solemnel ange, et le mieulx amé et le plus prouchain de Dieu qui fust adoncques en paradis, et pour ce estoit-il de tous appellé Lucifer, c’est quasi lucem ferens, qui est à dire portant lumière, car au regart des autres toute clarté et toute joie estoit où il venoit pour ce qu’il représentoit et donnoit souvenance{v. 1, p.130} d’icellui souverain Seigneur qui tant l’amoit et dont il venoit et duquel il estoit si prouchain. Et si tost que icelluy Lucifer laissa humilité et en orgueil haussa son courage, le mist nostre Seigneur plus loing de luy, car il le fist trébuchier plus bas que nul autre, c’est assavoir ou plus parfont d’enfer où il est le plus ort, le pire et le plus meschant des meschans. Aussi pareillement sachiez que vous serez si prouchaine de vostre mary que partout où il vendra il portera mémoire, souvenance et remembrance de vous. Et vous le véez de tous mariés, car tantost que l’en voit le mary, l’en lui demande: comment le fait[228] vostre femme? Et aussi, quant l’en voit la femme, l’en luy demande: comment le fait vostre mary? Tant est la femme jointe avecques le mary.

Doncques véez-vous, tant par les jugemens de Dieu mesmes que par les exemples dessus allégués, que se vous n’estes obéissant en toutes choses grandes et petites à vostre mary qui sera, vous serez plus à blasmer et punir de vostre dit mary que un autre qui luy désobéiroit, en tant que vous estes plus prouchaine de lui. Se vous estiez moins obéissant, et vostre chamberière luy feist par amours[229] et service ou autrement, obéissance tellement que en vous délaissant il convenist à elle commettre les espéciaulx besongnes qu’il vous devroit commettre, et il ne vous commeist riens et vous laissast derrière, que diroient vos amis? Que présumeroit vostre cuer quant il s’en apparcevroit? Et puis que il auroit traîné[230] son plaisir illecques, comment le {v. 1, p.131}pourriez-vous depuis retraire? Certes, il ne serait mie en vostre puissance.

Et, pour Dieu, gardez-vous que ce meschief n’aviengne, que une seule fois il prengne autruy service que le vostre. Et doncques vous soient ses commandemens, mesmement les petis qui de prime face vous sembleroient estre de nulle valeur ou estranges, tellement attachés au cuer que de vos plaisirs ne vous chaille fors que des siens, et gardez que par vostre main et par vous mesmes et en vostre personne les siens soient achevés; et quant à lui ne à ses affaires qui vous appartendront, ne souffrez aucun approucher, ne nul n’y mette la main que vous, et les vostres affaires soient par vous commandés et commis à vos enfans et à vos privés mesgnies qui sont dessoubs vous, à chascun selon son endroit, et s’ils ne le font, si les en punissez.

Et pour ce que je vous ay dit que vous soiez obéissant à vostre mary qui sera, c’est assavoir plus que à nul autre et pardessus toute autre créature vivant, peut ceste parole d’obédience estre entendue et à vous déclairée; c’est assavoir que en tous cas, en tous termes, en tous lieux et en toutes saisons, vous faictes et acomplissiez sans redargution tous ses commandemens quelconques. Car sachiez que puis qu’il soit homme raisonnable et de bon sens naturel, il ne vous commandera riens sans cause, ne ne vous laissera riens faire contre raison. Jasoit-ce qu’ils sont aucunes femmes qui pardessus la raison et sens de leurs maris veulent gloser et esplucher, et encores pour faire les sages et les maistresses, font-elles plus devant les gens que autrement, qui est le pis. Car jasoit-ce que je ne vueille mie dire qu’elles ne doivent tout savoir et que leurs maris{v. 1, p.132} ne leur doivent tout dire, toutesvoies ce doit estre dit et fait à part, et doit venir du vouloir et de la courtoisie du mary, non mie de l’auctorité, maistrise et seignourie de la femme qui le doie, par manière de domination, interroguer devant la gent. Car devant la gent, pour monstrer son obéissance et pour son honneur garder, n’en doit-elle sonner mot, pour ce qu’il sembleroit à la gent qui ce orroient que le mary eust accoustumé à rendre compte de ses vouloirs à sa femme, ce que femme ne doit pas vouloir que l’en apparçoive, car en tel cas elles se démonstreroient comme maistresses et dames, et à elles-mesmes feroient grant blasme, et grant vilenie à leurs maris.

De rechief, aucunes sont à qui leurs maris commandent faire aucunes choses qui à elles semblent petites et de petite valeur, et elles n’ont pas regard à l’encontre de celluy de qui le commandement vient, ne à l’obéissance qu’elles luy doivent, mais à la valeur de la chose seulement, laquelle valeur elles jugent selon leur sens et non mie aucunes fois selon la vérité, car elles ne la scevent pas, puisque l’en ne leur a dicte. Exemple qui peut avenir: Un homme nommé Robert qui me doit deux cens frans me vient dire adieu et dit qu’il s’en va oultre mer et me dit telles paroles: Sire, fait-il, je vous doy deux cens frans lesquels j’ay bailliés à ma femme qui ne vous congnoist, mais je lui ay dit qu’elle les baille à celluy qui lui portera son nom par escript de ma main, et véez-le-cy. Et à tant se part, et tantost qu’il s’est party de moy, sans dire le cas, je le commande à garder à ma femme à qui je me fie, laquelle ma femme le fait lire à un autre, et quant elle voit que c’est le nom d’une femme, elle en pensant à mal le gecte ou feu,{v. 1, p.133} et par courroux me vient dire qu’elle ne daigneroit estre ma maquerelle. Cy a belle obéissance! Item, je lui bailleray un festu ou un viés clou ou un caillou qui m’ont esté baillés pour aucunes enseignes[231] d’aucuns grans cas, ou un fil ou une vergette de bois pour mesure d’aucune grosse besongne dont, par oubliance ou par autre adventure, je ne diray riens à ma femme du cas ne de la matière, mais je luy bailleray pour garder espécialment; celle n’aura regard fors à la valeur du fil ou de la vergette et autre compte ne tendra de mon commandement, en despit de ce que je ne luy auray porté honneur et révérence de lui dire le cas au long. Et communément telles femmes rebelles, haultaines et couvertes[232], quant pour monstrer leur maistrise elles ont tout honni[233], elles cuident, en elles excusant, faire croire à leurs maris qu’elles cuidoient que ce fust un néant et pour ce n’ont point fait leur commandement; mais se leurs maris sont saiges, ils voient bien que c’est par desdaing et despit de ce qu’ils ne leur avoient pas porté telle honneur que de leur dire le cas tantost et sans délay, et par aventure ont le commandement en nonchalance par leur fierté, ne ne leur chault en riens du desplaisir de leurs maris, mais que[234] seulement elles{v. 1, p.134} ayent achoison d’elles excuser et dire: ce n’estoit riens, mais se ce eust esté grant chose, je l’eusse fait. Et pour tant, ce leur semble, seront excusées, mais il leur semble mal, car jasoit-ce que lors le mari n’en die rien adonc, toutesvoies elles perdent tousjours le nom de la vertu d’obéissance, et la tache de la désobéissance demeure long temps après dedens le cuer du mary si attachée qu’à une autre fois il en souviendra au mary quant la femme cuidera que la paix soit faicte et que le mary l’ait oublié. Or escheve donc femme ce dangereux péril, et prengne garde à ce que dit l’apostre Ad Hebreos XIIIº: Obedite, etc.

Or dit encores cest article que la femme doit obéir à son mary et faire ses commandemens quelconques grans et petis, et mesmes les très petis; ne il ne convient point que vostre mary vous die la cause de son commandement, ne qui le meut, car ce sembleroit un signe de le vouloir ou non vouloir faire selon ce que la cause vous sembleroit ou bonne ou autre, ce qui ne doit pas cheoir en vous ne en vostre jugement, car à lui appartient de le savoir tout seul, et à vous n’appartient pas de luy demander, se ce n’est après, à vous deux seulement et à privé. Car pardessus son commandement vous ne devez avoir en quelque chose reculement, reffus, retardement ou délay, ne pardessus sa deffence rien faire, corrigier, acroistre, apeticier, eslargir ou estrecier en quelque manière; car en tout et partout, soit bien, soit mal que vous ayez fait, vous estes quictes et délivres en disant: mon mary le m’a commandé. Encores, se mal vient par vostre ouvrage, si dit-l’en d’une femme mariée: elle fist bien puis que son mary luy commanda, car en ce faisant elle fist son devoir.{v. 1, p.135} Et ainsi, au pis venir, vous en seriez non mie seulement excusée, mais bien louée.

Et à ce propos je vous diray une piteuse merveille et que je plain bien[235]. Je sçay une femme de très grant{v. 1, p.136} nom en bourgeoisie qui est mariée à une bonne personne, et sont deux bonnes créatures, jeunes gens paisibles, et qui ont de beaux petis enfans. La femme est blasmée d’avoir receu la compaignie d’un grant seigneur{v. 1, p.137}, mais, par Dieu, quant l’on en parle, les autres femmes et hommes qui scevent le cas, et mesmement ceux qui héent ce péchié, dient que la femme n’en doit point estre blasmée, car son mary luy commanda. Le cas est tel qu’ils demeurent en une des plus grans cités de ce royaume. Son mary et plusieurs autres bourgois{v. 1, p.138} furent de par le Roy emprisonnés pour une rébellion que le commun avoit faicte. Chascun jour l’en en coppoit les testes à trois ou à quatre d’iceulx. Elle et les autres femmes d’iceulx prisonniers estoient chascun jour devers les seigneurs, plourans et agenoillans, et les mains joinctes requérans que l’en eust pitié et miséricorde et entendist-l’en à la délivrance de leurs maris. L’un des seigneurs qui estoit entour le Roy, comme non crémant Dieu ne sa justice, mais comme cruel et félon tirant, fist dire à icelle bourgoise que s’elle vouloit faire sa voulenté, sans faulte il feroit délivrer son mary. Elle ne respondi riens sur ce, mais dist au messaige que pour l’amour de Dieu il feist par devers ceulx qui gardoient son mary en la prison qu’elle veist son mary et qu’elle parlast à luy. Et ainsi fut fait, car elle fut mise en prison avec son mary, et toute plourant luy dist ce qu’elle véoit ou povoit apparcevoir des autres, et aussi de l’estat de sa délivrance, et la vilaine requeste que l’en lui avoit faicte. Son mary luy commanda que comment qu’il fust elle feist tant qu’il eschappast sans mort, et qu’elle n’y espargnast ne son corps, ne son honneur, ne autre chose, pour le sauver et rescourre sa vie. A tant se partirent l’un de l’autre, tous deux plourans. Plusieurs des autres prisonniers bourgois furent décapités, son mary fut délivré. Si l’excuse-l’en d’un si grant cas que, supposé encores qu’il soit vray, si n’y a-elle ne péchié ne coulpe, ne n’y commist délit ne mauvaistié quant son mary luy commanda, mais le fist, pour sauver son mary, sagement et comme bonne femme. Mais toutesvoies, je laisse le cas qui est vilain à raconter et trop grant, (maudit soit le tirant qui ce fist!) et revien à mon propos que l’en doit obéir à son mary, et laisseray{v. 1, p.139} les grans cas et prendray les petis cas d’esbatement.