Par Dieu, je croy que quant deux bonnes preudes gens sont mariés, toutes autres amours sont reculées, annichilées et oubliées, fors d’eulx deux, et me semble que quant ils sont présens et l’un devant l’autre, ils s’entre-regardent plus que autres, ils s’entre-pincent, ils s’entre-hurtent, et ne font signe ne ne parlent voulentiers, fors l’un à l’autre. Et quant ils s’entr’éloignent, si pensent-ils l’un à l’autre, et dient en leur cuer: quant je le verray, je luy feray ainsi, je luy diray ainsi, je le prieray de tel chose. Et tous leurs plaisirs espéciaulx, leurs principaulx désirs et leurs parfaictes joies sont de faire les plaisirs et obéissances l’un de l’autre, et s’ils s’entre-aiment, il ne leur chault de obéissance ne de révérence, fors le commun qui est trop petite entre plusieurs.
Et à ce propos de jeux et esbatemens entre les maris et les femmes, par Dieu, j’ay ouy dire au bailli de Tournay[236] qu’il a esté en plusieurs compaignies{v. 1, p.140} et disners avecques hommes qui estoient de long temps mariés, et avecques iceulx a fait plusieurs bourgages[237] et gaigeures de païer le disner qu’ils auroient fait et plusieurs escos et disners à païer sur condition que d’illecques tous les compaignons de l’escot iroient ensemble en l’hostel de tous iceulx mariés, l’un après l’autre, et celluy de l’assemblée qui aroit femme si obéissant qu’il la peust arrangéement et sans faillir faire compter jusques à quatre, sans arrest, contradition, mocquerie ou réplication, seroit quicte de l’escot, et cellui ou ceulx de qui les femmes seroient rebelles et répliqueroient, mocqueroient ou desdiroient, icelluy escot rendroient, ou chascun autant. Et quant ainsi estoit accordé, l’en aloit adoncques par droit esbatement et par droit jeu en l’hostel Robin qui appelloit Marie sa femme qui bien faisoit la gorgue[238], et devant tous le mary luy disoit: Marie, dictes après moy ce que{v. 1, p.141} je diray. Voulentiers, sire.—Marie dictes: empreu[239],—empreu—et deux—et deux—et trois... Adonc, Marie un peu fièrement disoit: et sept, et douze, et quatorze! Esgar[240]! vous mocquez-vous de moy? Ainsi le mary Marie perdoit. Après ce, l’en aloit en l’hostel Jehan qui appelloit Agnesot sa femme qui bien savoit faire la dame, et luy disoit: dictes après moy ce que je diray—Empreu.—Agnesot disoit par desdain: et deux. Adonc perdoit. Tassin disoit à dame Tassine: Empreu.—Tassine par orgueil disoit en hault: C’est de nouvel! Ou disoit: Je ne suis mie enfant pour aprendre à compter. Ou disoit: or çà, de par Dieu, esgar, estes-vous devenu ménestrier? Et les semblables. Et ainsi perdoit; et tous ceulx qui avoient espousées les jeunes bien aprises et bien endoctrinées gaignoient et estoient joyeux.
Regardez mesmes que Dieu qui est sage sur toute sagesse fist pour ce que Adam, désobéissant et mesprisant le commandement de Dieu ou deffense, menga la pomme (qui estoit peu de chose à luy que une pomme), et comment il en fut courroucié; il ne se courrouça pas pour la pomme, mais pour la désobéissance et le petit compte qu’il tenoit de luy. Regardez comment il ama la vierge Marie pour son obéissance. Regardez des obéissances et fais d’Abraham, dont il est parlé cy dessus à deux feuillets près, qui par simple mandement fist si grans et terribles choses sans demander la cause. Regardez de Grisilidis, quels fais elle supporta et endura en son cuer sans demander cause pour quoy, et si n’y povoit estre apparceu ne considéré{v. 1, p.142} cause aucune, ne couleur de cause, proufit à venir, ne nécessité de faire, fors que seule voulenté terrible et espoventable, et si n’en demandoit ne n’en disoit mot, et dont elle acquist telle louenge que maintenant que sommes cinq cens ans après sa mort, il est lecture de son bien.
Et n’est mie maintenant commencement de faire doctrine de l’obéissance des femmes envers leurs maris. Il est trouvé en Genesy, ou XXIXe chappitre, que Loth et sa femme se partirent d’une cité; Loth deffendit à sa femme qu’elle ne regardast point derrière ly. Elle s’en tint une pièce, et après mesprisa le commandement et y regarda. Incontinent, Dieu la converti en une pierre de sel, et la demoura, et encores est telle et sera. C’est propre texte de la Bible et le nous convient croire par nécessité, ou autrement nous ne serions pas bons chrestiens. Or véez-vous, se Dieu essayoit adoncques ses amis et ses serviteurs en bien petites choses, comme pour une pomme l’un, pour regarder derrière luy l’autre, aussi n’est-ce pas merveille se les maris qui par leur bonté ont mis tout leur cuer, toutes leurs joies et esbatemens en leurs femmes et arrière mises toutes autres amours, preignent plaisir en leur obéissance, et par amoureux esbatement et à autruy non nuisibles les essayer.
Et pour ce, en reprenant ce que dessus, comment les maris essaient l’obéissance des femmes, jasoit-ce que ce ne soit que jeu, toutesvoies à tous qui estoient désobéis et qui par ce perdoient, le cuer leur douloit de la mocquerie et de la perte, et quelque semblant qu’ils en feissent, ils en estoient tous honteux et moins amoureux de leurs femmes qui leur estoient peu humbles,{v. 1, p.143} craintives et obéissans, ce qu’elles ne devoient pas estre en tant soit petite chose, toutesvoies s’il n’y avoit grant cause, laquelle cause elle luy devroit dire en secret et à part. Et sont aucunes fois les jeunes et fols maris si meschans que sans raison que par petites et inutiles achoisons[241] dont les commencemens sont venus par jeu et de néant, et par continuelles désobéissances de leurs preudefemmes, ils amassent et amoncellent un secret et couvert courroux en leurs cuers dont pis vient à tous les deux, et aucunes fois se acointent de meschans et deshonnestes femmes qui les obéissent en toutes choses et honnorent plus qu’ils ne sont honnorés de leurs preudefemmes; adonc, iceulx mariés comme fols se assotent[242] d’icelles méchans femmes qui scevent garder leur paix et iceulx honnorer et obéir à tous propos et faire leurs plaisirs. Car, ne doubtez, il n’est nul si meschant mary qui ne vueille estre obéy et esjoy de sa femme, et quant les maris se treuvent mieulx obéis autre part que devant n’estoient en leurs hostels, si laissent comme fols à nonchalance[243] leurs espouses pour les haultesses et désobéissances d’icelles, lesquelles en sont depuis courroucées après, quant icelles mariées voient que en toutes compaignies elles ne sont mie si honnourées comme celles qui sont accompaigniées de leurs maris qui[244] jà, comme fols, sont si fort par le cuer enlassiés que l’en ne les peut descharner[245]. Et l’en ne peut mie si légièrement reprendre son oisel quant il est eschappé de la cage comme de garder qu’il ne s’envole: aussi ne pevent-elles retraire les cuers de leurs{v. 1, p.144} maris, quant iceulx maris ont essayé et trouvé meilleure obéissance ailleurs, et icelles en donnent à leurs maris la coulpe qui est à elles mesmes.
Chère seur, vous véez que comme il est dit des hommes et femmes, l’en peut dire des bestes sauvaiges, et encores non mie seulement des bestes sauvaiges, mais des bestes qui ont acoustumé à ravir et à dévorer, comme ours, loups et lyons: car icelles bestes aprivoise-l’en et attrait-l’en par leur faire leurs plaisirs, et vont après et suivent ceulx qui les servent, acompaignent et aiment; et fait-l’en les ours chevauchier, les singes et autres bestes saillir, dancer, tumber et obéir à tout ce que le maistre veult; et aussi par ceste raison vous puis-je monstrer que vostre mary vous chérira, aimera et gardera se vous pensez à luy faire le sien plaisir. Et pour ce que j’ay dit, et j’ay dit voir, que les bestes ravissables sont apprivoisées etc., je dy par le contraire, et vous le trouverez, que non mie seulement vos maris, mais vos pères et mères, vos seurs, vous estrangeront se vous leur estes farouche et ne leur soiez débonnaire et obéissant.
Or savez-vous bien que vostre principal manoir, vostre principal labour et amour et vostre principal compaignie est de vostre mary, pour l’amour et compaignie duquel vous estes riche et honnorée, et se il se desfuit, retrait ou eslonge de vous par vostre inobédience ou autre quelque cause que ce soit, à tort ou à droit, vous demourrez seule et despariée, et si vous en sera donné le blasme et en serez moins prisée, et se une seule fois il ait ce mal de vous, à paine le pourriez-vous jamais rappaisier que la tache du maltalent ne luy demeure en son cuer pourtraicte et escripte tellement{v. 1, p.145} que jasoit-ce qu’il n’en monstre rien, ne ne die, elle ne pourra estre de long temps planée ou effaciée. Et se la seconde désobéissance revient, gardez-vous de la vengence de laquelle il sera parlé cy après en ce mesmes chappitre et article, ou § Mais encores etc.[246] Et pour ce, je vous prie, aimez, servez et obéissez vos maris, mesmes ès très petites choses d’esbatement, car aucunes fois essaie-l’en en très petites choses, bien petites, d’esbatement, et qui semblent de nulle valeur pour ce que la désobéissance d’icelles porte petit dommaige, pour essayer, et par ce scet-l’en comment l’en se doit attendre d’estre obéy ès grans ou désobéy; voire mesmement ès choses bien estranges et sauvaiges et dont vostre mary vous fera commandement soit par jeu ou à certes, si di-je que vous devez incontinent obéir.
Et à ce propos je tray un raconte qui dit: Trois abbés et trois mariés estoient en une compaignie, et entre eulx mut une question en disant lesquels estoient plus obéissans, ou les femmes à leurs maris, ou les religieux à leur abbé; et sur ce eurent moult de paroles, d’argumens et exemples racontés d’une part et d’autre. Se les exemples estoient vrais, je ne sçay: mais en conclusion ils demourèrent contraires et ordonnèrent que une preuve s’en feroit loyaument, et secrètement jurée entre eulx par foy et par serement, c’est assavoir que chascun des abbés commanderoit à chascun de ses moines que sans le sceu des autres il laissast la nuit sa chambre ouverte et unes verges soubs son chevet, en attendant la discipline que son abbé luy vouldroit donner; et chascun des maris commanderoit secrètement{v. 1, p.146} à sa femme, à leur couchier, et sans ce que aucun de leur mesgnie en sceussent rien, ne aucun fors eulx deux, qu’elle meist et laissast toute nuit un balay derrière l’uis de leur chambre; et dedens huit jours rassembleroient illecques les abbés et les mariés, et jureroient lors d’avoir exécuté leur essay et de rapporter justement et loyaument, sans fraude, ce qui en seroit ensuivi; et ceulx ou des abbés ou des mariés à qui l’en auroit moins obéy paieroient un escot de dix frans. Ainsi fut acordé et exécuté. Le rapport de chascun des abbés fut tel que, sur l’âme d’eulx, ils et chascun d’eulx avoient fait le commandement à chascun de leurs moines, et à mienuit chascun avoit reviseté chascune chambre et avoient trouvé leur commandement acompli. Les mariés firent après leur rappors l’un après l’autre. Le premier dit qu’il fist, avant couchier, secrètement le commandement à sa femme qui luy demanda moult fort à quoy c’estoit bon et que ce vauldroit. Il ne le voult dire. Elle refusoit adonc à le faire, et il adonc fist semblant de soy courroucier, et pour ce elle luy promist qu’elle le feroit. Le soir ils se couchèrent et envoièrent leurs gens qui emportèrent la clarté[247]. Il fist adoncques lever sa femme et oy bien qu’elle mist le balay. Il lui en sceut bon gré et s’endormi un petit, et tantost après se resveilla et senti bien que sa femme dormoit; si se leva tout bellement et ala à l’uis et ne trouva point de balay, et se recoucha secrètement et esveilla sa femme et lui demanda se le balay estoit derrière l’uis; elle luy dist: oil. Il dit que non estoit et qu’il y avoit esté. Et lors elle luy dit: par Dieu, pour[248]{v. 1, p.147} perdre la meilleur robe que j’aye, je ne l’y eusse laissié, car quant vous fustes endormy, les cheveulx me commencèrent à hérisser, et commençay à tressuer et n’eusse peu dormir tant qu’il eust esté en ceste chambre; si l’ay gecté en la rue par les fenestres. L’autre dit que depuis ce qu’ils estoient couchiés il avoit fait relever sa femme, et en grant desplaisance elle toute courroucée avoit mis le balay derrière l’uis, mais elle s’estoit revestue incontinent, et parti de la chambre en disant qu’elle ne coucheroit jà en chambre où il fust, et que voirement ils pussent les ennemis d’enfer venir; et ala couchier toute vestue avec sa chamberière. L’autre dit que sa femme lui avoit respondu qu’elle n’estoit venue ne yssue d’enchanteurs ne de sorciers, et qu’elle ne savoit jouer des basteaulx[249] de nuit, ne des balais[250], et pour mourir elle ne le feroit, ne ne consentiroit, ne jamais en l’hostel ne gerroit s’il estoit fait.
Ainsi les moines furent obéissans en plus grant chose et à leur abbé qui est plus estrange: mais c’est raison, car ils sont hommes; et les femmes mariées furent moins obéissans et en mendre chose et à leurs propres maris qui leur doivent estre plus espéciaulx, car c’est leur nature, car elles sont femmes; et par elles perdirent leurs maris dix frans et furent déceus de leur oultrageuse vantance, qui se estoient vantés de l’obéissance de leurs femmes. Mais je vous pry, belle seur, ne soiez pas de celles, mais plus obéissant à vostre mary qui sera, et en petite choses, et en estranges, soit{v. 1, p.148} à certes, par jeu, par esbatement, ou autrement: car tout est bon.
Par Dieu, je veis à Meleun[251] une chose aussi bien estrange, un jour que le sire d’Andresel estoit capitaine{v. 1, p.149} de la ville; car en plusieurs lieux les Anglois estoient logiés à l’environ: les Navarrois estoient logiés dedens le chastel. Et un après-disner le dit sire d’Andresel[252] estoit à la porte et luy ennuyoit et se démenoit qu’il ne{v. 1, p.150} savoit où aler esbatre pour passer le jour; un escuier luy dit: Sire, voulez-vous aler veoir une damoiselle demourant en ceste ville qui fait quanque son mary luy commande? Le sire d’Andresel lui respondi: oyl, alons. Lors il se prirent à aler, et en alant fut monstré au sire d’Andresel un escuier duquel l’en luy dit que c’estoit le mary d’icelle demoiselle. Le sire d’Andresel l’appella et lui demanda se sa femme faisoit ce qu’il lui commandoit. Et icellui escuier luy dit: par Dieu, Sire,{v. 1, p.151} oy, s’il n’y a villenie grant. Et le sire d’Andresel luy dit: Je mettray à vous pour un disner, que je vous conseilleray à luy faire faire telle chose où il n’y aura point de villenie et si ne le fera pas. L’escuier respondi: Certes, Sire, elle le feroit et gaigneroie; et par autres plusieurs manières puis-je gaignier plus honnourablement avecques vous, et par ceste aray-je plus d’onneur à perdre et païer le disner; si vous prie que vous gaigez qu’elle le fera et je gaigerai que non. Le sire d’Andresel{v. 1, p.152} dit: Je vous commande que vous gaigiez ainsi que j’ay dit. Adonc l’escuier obéist et accepta la gaigeure. Le sire d’Andresel vouloit estre présent et tous ceulx qui là estoient; l’escuier dist qu’il le vouloit bien. Adoncques le sire d’Andresel qui tenoit un baston lui dit: Je vueil que si tost que nous serons arrivés, et sans dire autre chose, que devant nous tous vous direz à vostre femme qu’elle saille pardessus ce baston devant nous trestous, et que ce soit fait sans froncier ou guigner ou faire aucun signe. Ainsi fut fait, car tous entrèrent en l’hostel de l’escuier ensemble. Et incontinent la damoiselle leur vint au devant. L’escuier mist et tint à terre le baston et dit: Damoiselle, saillez par cy dessus! Elle saillit tantost. Il lui dist: Resaillez! Elle resaillit encores. Saillez{v. 1, p.153}! Elle sailli trois fois sans dire un seul mot fors que voulentiers. Le sire d’Andresel fut tout esbahi et dit qu’il devoit et paieroit le disner l’endemain en son hostel d’Andresel. Et tantost se partirent tous pour aler là; et tantost qu’il fut entré en la porte d’Andresel, la dame d’Andresel vint au devant et s’enclina. Tantost que le sire d’Andresel fut descendu, il qui tenoit encores le baston pardessus lequel la damoiselle avoit sailli à Meleun, mist icellui baston à terre et cuida pardessus icelluy faire saillir la dame d’Andresel qui de ce faire fut refusant; dont le sire d’Andresel fut parfaictement courroucié. Et du surplus je me tais, et pour cause: mais tant en puis-je bien dire, et le sçay bien, que s’elle eust acompli le commandement de son mary, lequel il faisoit plus pour jeu et pour essay que pour prouffit, elle eust mieulx gardé son honneur et mieux lui en eust pris; mais à aucunes ne vient pas tousjours bien et à aucunes si fait.