Et encores à ce propos je puis bien dire une chose bien aussi estrange, que une fois, ès jours d’esté, je venoie de devers Chaumont en Bassigny à Paris, et à une heure de vespres me arrestay pour logier en la ville de Bar sur Aube. Plusieurs des jeunes hommes de la ville mariés en icelle, desquels aucuns avoient à moy aucune congnoissance, vindrent à moy prier de soupper avecques eulx, si comme ils disoient, et disoient leur cas estre tel: ils estoient plusieurs hommes jeunes et assez nouvellement mariés et à jeunes femmes, et s’estoient trouvés en une compaignie sans autres gens sages, si avoient enquis de l’estat l’un de l’autre et trouvèrent par les dis d’un chascun que chascun d’eulx cuidoit avoit la meilleur et la plus obéissant femme de toutes{v. 1, p.154} obéissances, commandemens et défenses, petites ou grans. Si avoient pour ce prins complot, si comme ils disoient, d’aler tous ensemble en chascun hostel de chascun d’eulx, et là le seigneur demanderoit à sa femme une esguille, ou une espingle, ou unes forcettes[253], ou la clef de leur coffre, ou aucune chose semblable; et se la femme disoit: à quoy faire? ou: qu’en ferez-vous? ou: est-ce à certes? ou: vous mocquez-vous de moy? ou: je n’en ay point, ou elle ait autre réplication ou retardement, le mary paieroit un franc pour le soupper; et se sans rédargution ou délaier elle bailloit tantost à son mary ce qu’il demandoit, le mary estoit tenus pour bien eureux d’avoir si saige femme et obéissant, et pour sage homme de la maintenir et garder en icelle obéissance et estoit assis au plus hault et ne paieroit riens.

Et jasoit-ce qu’ils soient aucunes femmes qui à telles menues estranges choses ne se sauroient ou daigneroient fléchir, mais les desdaigneroient et mespriseroient et tous ceulx et celles qui ainsi en useroient, toutesvoies, belle seur, povez-vous bien savoir qu’il est nécessité que d’aucune chose nature se resjoïsse; mesmes les povres, les impotens, les maladifs ou enlangourés et ceulx qui sont au lit de la mort preignent et quièrent plaisir et joye, et par plus forte raison les sains. Des uns tout leur déduit est de chasser ou vouler: des autres de jouer d’instrumens: des autres noer[254], ou dancer, ou chanter, ou jouster: chascun selon sa condition prent son plaisir; mesmes le vostre quérez-vous diversement en quelques choses diverses; doncques, se vostre mary qui sera a telle imagination qu’il vueille{v. 1, p.155} prendre son plaisir ou en vostre service ou en vostre obéissance telle que dessus, si l’en servez et saoulez, et sachiez que Dieu vous aura fait plus grant grâce que vostre mary prengne plaisir plus en vous que en une autre chose; car se vous estes la clef de son plaisir, il vous servira, suivra et aimera pour ce, et s’il a plaisir à autre chose, il la suivra et serez derrière. Si vous conseille et admonneste de faire son plaisir en très petites choses et très estranges et en toutes, et se ainsi le faictes-vous, ses enfans et vous mesmes serez son ménestrier et ses joyes et plaisirs, et ne prendra pas ses joyes ailleurs, et sera un grant bien et une grant paix et honneur pour vous.

Et s’il advient que d’aucune besongne il n’ait point souvenu à vostre mary quant il s’est parti de vous, et pour ce ne vous en ait parlé, ne commandé, ne deffendu, toutesvoies devez-vous faire à son plaisir, quelque plaisir que vous ayez autre, et devez délaisser vostre plaisir et mettre derrière et tousjours son plaisir mettre devant; mais se la besongne estoit pesant et de telle attendue que vous peussiez luy faire savoir, rescrivez luy comment vous créez que sa voulenté soit de faire ainsi etc. et pour ce vous aiez vouloir de faire à son plaisir, mais pour ce que en ce faisant tel inconvénient s’en peut ensuir, et telle perte et tel dommage aussi, et qu’il vous semble qu’il seroit mieulx et plus honnourable ainsi et ainsi etc., laquelle chose vous n’osez faire sans son congié, qu’il lui plaise vous mander son vouloir sur ce, et son mandement vous acomplirez de très bon cuer, de tout vostre povoir etc.

Toutes ne font pas ainsi, dont il leur mesvient à la fin, et puis quant elles sont moins prisées et elles voient les bonnes obéissans qui sont bieneurées, acompaignées{v. 1, p.156} et aimées de leurs maris, icelles meschans qui ne sont ainsi en guerroient sus à fortune et dient que ce a fait fortune qui leur a couru sus, et la mauvaistié de leurs maris qui ne se fient mie tant en elles; mais elles mentent, ce n’a pas fait fortune: ce a fait leur inobédience et irrévérence qu’elles ont envers leurs maris qui après ce qu’ils ont moult de fois défailly vers elles qui leur ont désobéy et irrévéré, ne s’y osent plus fier, et ont quis iceulx maris et trouvé obéissance ailleurs où ils se fient.

Et me souvient, par Dieu, que je vis une de vos cousines qui bien aime vous et moy, et si fait son mary, et vint à moy disant ainsi: Cousin, nous avons telle besongne à faire, et me semble qu’elle seroit bien faicte ainsi et ainsi, et me plairoit bien; que vous en semble? Et je luy dis: Le premier point est de savoir le conseil de vostre mary et son plaisir; luy en avez-vous point parlé? Et elle me respondi: par Dieu, cousin, nennil; car par divers moyens et estranges parlers, j’ay sentu qu’il vouldroit ainsi et ainsi, et non pas comme je dy, et j’aroie trop chier de la faire comme j’ay dit. Et vous savez, cousin, qu’il est maindre blasme de faire aucune chose sans le congié de son souverain que après sa deffense, et je suis certaine qu’il le me deffendroit et suis certaine qu’il vous aime et tient bonne personne, et se j’avoie ainsi fait comme je dy, par vostre conseil, quelque chose qu’il en advenist, puis que je me excuseroie de vostre conseil, il seroit de légier appaisié, tant vous aime. Et je luy dis: puis qu’il m’aime, je le doy amer et faire son plaisir, et pour ce je vous conseille que vous ouvrez selon son plaisir et mettez lei vostre plaisir au néant. Et autre chose ne peut avoir et s’en parti toute{v. 1, p.157} courroucée de ce que je ne lui aidie à achever sa voulenté qui estoit toute contraire à la voulenté de son mary; et du courroux de son mary ne luy chaloit puis qu’elle eust esté oye à dire: Vous ne le m’avez point autrement commandé etc. vostre cousin le me conseilla ainsi à faire. Or véez-vous son courage et comment la femme est bien entalentée de faire un grant plaisir à son mary et quelle obéissance elle luy donne!

Chère seur, aucunes autres femmes sont, qui quant elles ont désir de faire une chose en une manière, mais icelle doubte que son mary ne le vueille pas ainsi, si n’en dure ou pose, et frétille et frémie, et quant elle apperçoit que son mary et elle sont à seul et parlent de leurs besongnes, affaires et esbatemens, et la femme par aucuns parlers prouchains à aucune matière enquiert soubtillement et sent de icelle besongne que son mary entend à faire et poursuivre par autre voie qu’elle ne voulsist, adonc la femme met son mary en autre propos, afin que d’icelluy il ne luy die mie oultréement: de celle besongne faictes ainsi; et cautement se passe et met son mary en autres termes et concluent sur autre besongne loingtaine à celle. Et tantost que icelle femme voit son point, elle fait faire icelle première besongne à son plaisir et ne luy chault du plaisir de son mary duquel elle ne tient compte et s’atend à soy excuser pour dire: vous ne m’en avez riens dit, car à elle ne chault du courroux ne du desplaisir de son mary, mais que le sien passe et que sa voulenté soit faicte. Et me semble que c’est mal fait d’ainsi barater, décevoir et essaier son mary; mais plusieurs sont, qui tels essais et plusieurs autres font, dont c’est mal fait, car l’on doit tousjours tendre à faire le plaisir{v. 1, p.158} de son mary quant il est sage et raisonnable; et quant l’en essaie son mary couvertement et cautement, soubs couverture malicieuse et estrange, supposé que ce soit pour mieux exploictier, si est-ce mal fait, car avec son mary l’en ne doit mie besongnier par aguet ou malice, mais plainement et rondement, cuer à cuer.

Mais encores est-ce pis quant la femme a mary preudomme et débonnaire et elle le laisse pour espérance d’avoir pardon ou excusation de mal faire, si comme il est trouvé ou livre des Sept Sages de Romme[255] que en la cité avoit un sage vefve, ancien de grant aage, et moult riche de terre et de bonne renommée qui jadis avoit eu deux femmes espousées qui estoient trespassées. Ses amis lui dirent que encores il prist femme. Il leur dist que ils la luy quéissent et que il la prendroit voulentiers. Ils la luy quirent belle et jeune et advenant de corps, car à peine verrez-vous jà si vieil homme qui ne prengne voulentiers jeune femme. Il ot espousé: la dame fut avecques lui un an que point ne luy feist ce que vous savez. Or avoit icelle dame une mère; un jour elle estoit au moustier emprès sa mère, si luy dist tout bas qu’elle n’avoit nul soulas de son seigneur et pour ce elle vouloit amer. Fille, dist la mère, se tu le faisoies, il t’en mesprendroit trop asprement, car certes il n’est nulle si grant vengence que de vieil{v. 1, p.159} homme, et pour ce, se tu me crois, ce ne feras-tu mie, car tu ne pourroies jamais rapaisier ton mary. La fille respondi que si feroit. La mère luy dist: quant autrement ne peut estre, je vueil que tu essaies, avant, ton mary. Voulentiers, dist la fille, je le essaieray ainsi: il a en son vergier une ante[256] qui est tant belle et qu’il aime plus que tous autres arbres, je la coupperay: si verray se je le pourray rapaisier. A cest accord demourèrent et à tant se partirent hors du moustier.

La jeune dame s’en vint à son hostel et trouva que son seigneur estoit alé esbatre aux champs. Si prent une coignée, vient à l’ante, et y commence à férir à dextre et à sénestre tant qu’elle la couppa, et la fist tronçonner par un varlet et apporter au feu. Et ainsi que celluy l’apportoit, le seigneur entra en son hostel et voit celluy qui apportoit les tronçons de l’ante en sa main; le seigneur demanda: dont vient ceste buche? La dame luy respondi: Je viens oresendroit du moustier et l’en me dist que vous estiez alés aux champs: si doubtay, pour ce qu’il avoit pleu, que vous ne retournissiez moullié et que vous eussiez froit, si alay en ce vergier et couppay ceste ante: car céans n’avoit point de buche. Dame, dit le seigneur, c’est ma bonne ante! Certes, sire, fait la dame, je ne sçay. Le seigneur s’en vint en son vergier et vit la souche de l’ante qu’il amoit tant, si fut iriés assez plus que il ne monstroit le semblant et s’en revint et treuve la dame qui de l’ante faisoit le feu et sembloit qu’elle le feist en bonne pensée pour luy chauffer. Quant le seigneur fust venus, si dist tels mots: Ores, dame, ce est ma bonne ante que vous{v. 1, p.160} avez couppée! Sire, dit la dame, je ne m’en prins garde, car certes je le fis pour ce que je savoie bien que vous venriez tout moullié et tout empluyé, si doubtay que vous n’eussiez froit et que le froit ne vous feist mal. Dame, dit le seigneur, je lairay ce ester[257] pour ce que vous dictes que vous le feistes pour moy.

L’endemain la dame revint au moustier et trouva sa mère à laquelle dit: J’ay mon seigneur essayé et couppé l’ante, mais il ne me fist nul semblant qu’il fust moult iriés et pour ce sachiez, mère, que j’aimeray.—Non feras, belle fille, dit la mère, laisse ester.—Certes, dist la fille, si feray; je ne m’en pourroie plus tenir.—Belle fille, dist la mère, puis qu’ainsi est que tu dis que tu ne t’en pourroies tenir, essaie donc encores ton mary. Dist la fille: voulentiers, je l’essaieray encores ainsi: il a une levrière que il aime à merveilles, ne il n’en prendroit nul denier, tant est bonne, ne ne souffreroit pas que nul de ses varlès la chassast hors du feu, ne que nul luy donnast à mengier sinon luy: et je la tueray devant luy.

A tant s’en départirent. La fille s’en revint en son hostel; il fut tart et fit froit, le feu fut beau et cler et les lis furent bien parés et couvers de belles coustes-pointes[258] et de tapis, et la dame fut vestue d’une pelice toute neufve. Le seigneur vint des champs. La dame se leva encontre luy; si luy osta le mantel et puis luy voult oster les esperons, mais le seigneur ne le voult pas souffrir, ains les fit oster à un de ses varlès; moult s’offry la dame à luy servir: elle court, si luy apporte un{v. 1, p.161} mantel de deux draps[259] et si luy met sur les espaules et appareille une chaire[260] et met un quarrel[261] dessus, et le fait seoir au feu et luy dit ainsi: Sire, certainement vous estes tout pâle de froit, chauffez-vous et aisiez très bien! Ainsi qu’elle ot ce dit, si se assit emprès luy et plus bas que luy sur une selle[262] et estendi la robe[263] de sa pelice, regardant tousjours son mary. Quant la levrière vit le beau feu, elle vint par sa mésaventure, si se couche tantost sur le pan de la robe et de la pelice de la dame, et la dame advise emprès elle un varlet qui avoit un grant coustel, si le sache et en fiert parmy le corps d’icelle levrière qui commença illecques à pestiller[264] et mourut devant le mary. Dame, fait-il, comment avez-vous esté si osée comme de tuer, en ma présence, ma levrière que j’amoie tant?—Sire, fait la dame, ne véez-vous chascun jour comme il nous attournent? Il ne sera nuls deux jours qu’il ne conviengne faire buée[265] céans pour vos chiens! Or regardez de ma pelice que je n’avoie onquesmais vestue, quelle elle est attournée! Cuidiez-vous que je n’en soye iriée? L’ancien sage respondi: Par Dieu! c’est mal fait et vous en sçay très mauvais gré, mais maintenant je n’en parleray plus. La{v. 1, p.162} dame dit: Sire, vous povez faire de moy vostre plaisir, car je suis vostre et si sachiez bien que je me repens de ce que en ay fait, car je sçay bien que vous l’aimiez moult; si me poise de ce que je vous ay courroucié. Quant elle ot ce dit, si fist moult grant semblant de plourer. Quant le seigneur vit ce, si ce laissa ester.