Et quant vint à l’endemain qu’elle fust alée au moustier, si trouva sa mère à laquelle elle dit comment luy estoit advenu et que vraiement, puisque ainsi bien luy estoit advenu et que ainsi bien lui en eschéoit, qu’elle aimeroit. Ha! belle fille, dit la mère, non feras, tu t’en pourras bien tenir.—Certes, dame, non feray. Alors dit la mère: Belle fille, je me suis toute ma vie bien tenue à ton père, oncques telle folie ne fis, ne n’en eus talent.—Ha! dame, respondi la fille, il n’est mie ainsi de moy comme il est de vous, car vous assemblastes entre vous et mon père jeunes gens; si avez eues vos joies ensemble, mais je n’ay du mien joie ne soulas: si me convient à pourchasser.—Or, belle fille, et se amer te convient, qui aimeras-tu?—Mère, dit la fille, j’aimeray le chappellain de ceste ville, car prestres et religieux craingnent honte et sont plus secrets. Je ne vouldroie jamais amer un chevalier, car il se vanteroit plus tost et gaberoit de moy et me demanderoit mes gages[266] à engager.—Ores, belle fille, fais encores à mon conseil et essaye encores ton seigneur. Dist la fille: Essaier tant et tant, et encores et encores, ainsi ne fineroie jamais!—Par mon chief! fait la mère, tu l’essaieras encores par mon los[267], car tu ne verras jà si male vengence ne si cruelle comme de vieil{v. 1, p.163} homme.—Or, dame, fit la fille, voulentiers feray encores vostre commandement, et l’essaieray ainsi: il sera jeudi le jour de Noël, si tendra mon seigneur grant tinel[268] de ses parens et autres amis, car tous les vavasseurs de ceste ville y seront, et je me seray assise au chief de la table en une chaire; si tost comme le premier mès[269] sera assis, je aray mes clefs meslées ès franges de la nappe, et quant je auray ce fait, je me leveray à coup et tireray tout à moy et feray tout espandre et verser quanque il y aura sur la table, et puis appaiseray tout. Ainsi auray essaié mon seigneur par trois fois de trois grans essais, et légièrement rappaisié, et à ce savez-vous bien que ainsi légièrement le rappaiseray-je des cas plus obscurs et couvers et ès quels ne pourra déposer[270] que par souspeçon.—Ores belle fille, dist la mère, Dieu te doint bien faire!
Adonc se partirent; chascune vint en son hostel. La fille servit cordieusement, par semblant, et moult attraiement et bien son seigneur, et moult bel, tant que le jour de Noël vint. Les vavasseurs de Romme et les damoiselles furent venues, les tables furent drécées et les nappes mises, et tous s’assirent, et la dame fist la gouverneresse et l’embesongnée et s’assist au chief de la table en une chaire, et les serviteurs apportèrent le premier mès et brouets sur table. Ainsi comme les varlès tranchans orent commencié à tranchier, la dame entortille ses clefs ès franges de la fin de la nappe et quant elle sceut qu’elles y furent bien entortillées, elle se liève à un coup et fait un grant pas arrière, ainsi comme se elle eust chancelé en levant; si tire la nappe, et escuelles{v. 1, p.164} plaines de brouet, et hanaps plains de vin, et sausses versent et espandent tout quanque il y avoit sur la table. Quant le seigneur vit ce, si ot honte et fu moult courroucié et luy remembra des choses précédens. Aussitost la dame osta ses clefs qui estoient entortillées en la nappe.—Dame, fit le seigneur, mal avez exploictié!—Sire, fait la dame, je n’en puis mais, je aloie querre vos cousteaulx à tranchier qui n’estoient mie sur table, si m’en pesoit.—Dame, fit le seigneur, or nous apportez autres nappes. La dame fit apporter autres nappes, et autres mès recommencent à venir. Ils mengièrent liement, ne le seigneur n’en fit nul semblant d’ire ne de courroux, et quant ils orent assez mengié et le seigneur les ot moult honnourés, si s’en départirent.
Le seigneur souffri celle nuit tant qu’il vint à l’endemain. Lors luy dit: Dame, vous m’avez fait trois grans desplaisirs et courroux, se je puis vous ne me ferez mie le quart; et je sçay bien que ce vous a fait faire mauvais sang: il vous convient saignier. Il mande le barbier et fait faire le feu. La dame luy dit: Sire, que voulez-vous faire? Je ne fus onques saignée.—Tant vault pis, fait le seigneur, encommencier le vous convient: les trois mauvaises emprises que vous m’avez faictes, ce vous a fait faire mauvais sang.
Lors luy fait eschauffer le bras destre au feu, et quant il fut eschauffé, si la fist saignier; tant saigna que le gros et vermeil sang vint. Lors la fist le seigneur estanchier, et puis luy fait l’autre bras traire hors de la robe. La dame commence à crier mercy. Riens ne luy vault, car il la fit eschauffer et saignier de ce second bras; et commença à saignier: tant la tint qu’elle s’esvanoui{v. 1, p.165}, et perdi la parolle et devint toute de morte couleur. Quant le seigneur vit ce, si la fist estanchier et porter en son lit en sa chambre. Quant elle revint de pamoison, si commença à crier et plourer et manda sa mère qui tantost vint; et quant elle fut devant ly, tous vuidèrent la chambre et les laissèrent ambedeux seul à seul. Quant la dame vit sa mère, si luy dist: Ha! mère, je suis morte; mon seigneur m’a fait tant saignier que je cuide bien que je ne jouiray jamais de mon corps.—Or, fille, je pensoie bien que mauvais sang te démengoit: or me di, ma fille, as-tu plus talent d’amer?—Certes, dame, nennil.—Fille, ne te di-je bien que jà ne verroies si cruel vengence comme de vieil homme?—Dame, oïl; mais, pour Dieu, aidiez-moi à relever et secourir à ma santé, et par m’âme, mère, je n’aimeray jamais.—Belle fille, fait la mère, tu feras que sage. Ton seigneur est bon preudomme et sage, aime-le et sers, et croy qu’il ne t’en peut venir que bien et honneur.—Certes, mère, je sçay ores bien que vous me donnastes et donnez bon conseil et je le croiray d’ores-en-avant et honnoureray mon mary et jamais ne l’essaieray ne ne courrouceray.
Chère seur, assez souffist quant à ce point, qui a la voulenté de retenir et de bien obéir, car sur ceste matière d’obéissance, nous avons cy dessus parlé de ce qui est à faire quant le mary commande petites choses par jeu, à certes ou autrement, et puis de ce qui est à faire quant le mary n’a commandé ne deffendu pour ce que à luy n’en est souvenu, et tiercement des excès que les femmes font pour acomplir leur vouloir oultre et pardessus le vouloir de leurs maris. Et maintenant à ce derrière nous parlerons que l’en ne face pas contre{v. 1, p.166} la défense d’iceulx, soit en petit cas ou en grant, car du faire c’est trop mal fait. Et je commence ès petis cas ès quels on doit obéir aussi bien; je le monstre mesmes par les jugemens de Dieu, car vous savez, chère seur, que par la désobéissance de Adam qui pardessus la défense de Dieu menga une pomme qui est pou de chose, tout le monde fut mis en servaige. Et pour ce je vous conseille que les très petites choses et de très petite valeur et ne fust fors d’un festu que vostre mary qui sera après moy vous commandera à garder, que vous, sans enquerre pour quoy ne à quelle fin, puis que la parole sera telle yssue de la bouche de vostre mary qui sera, vous fectes et gardez très soingneusement et très diligemment, car vous ne savez, ne ne devez adonc enquérir, si ne le vous dist de son mouvement, qui à ce le meut ou a meu: se il a cause, ou se il le fait pour vous essaier. Car, s’il a cause, donc estes-vous bien tenue de le garder, et s’il n’y a point de cause, mais le fait pour vous essaier, donc devez-vous bien vouloir qu’il vous treuve obéissant et diligent à ses commandemens, et mesmement devez penser que puisque sur un néant il vous treuvera obéissant à son vouloir et que vous en tenrez grant compte, croira-il que sur un gros cas vous trouveroit-il encores en cent doubles plus obéissant. Et vous véez que nostre Seigneur commist à Adam de luy garder pou de chose, c’est assavoir un seul pommier, et povez penser que nostre Seigneur ne se courrouça pas à Adam pour une seule pomme, car à si grant seigneur c’estoit bien pou de chose que une pomme, mais luy despleut pour la mesprenture de Adam qui si pou avoit prisié son commandement ou défense quant pour si pou d’avantage luy désobéissoit. Et aussi{v. 1, p.167} véez et considérez que de tant que Adam estoit plus près de nostre Seigneur qui l’avoit fait de sa propre main et le tenoit son famillier et garde de son jardin, de tant fut nostre Seigneur pour pou de chose plus aigrement meu contre luy; et puis la désobéissance ne voult sanctifier: et par semblable raison, de tant que vous estes plus prouchaine et près de vostre mary, seroit-il contre vous plus tost et pour mendre chose plus aigrement courroucié, comme nostre Seigneur se courrouça à Lucifer qui estoit plus prouchain de luy.
Mais aucunes femmes sont, qui cuident trop soubtillement eschapper, car quant leur mary leur a deffendu aucune chose qui leur pleust à faire et voulsissent bien faire, elles délayent et attendent et passent temps jusques à ce que la deffense soit entr’oubliée par le mary, ou qu’il s’en soit alé, ou qu’il est chargié d’autres si gros fait que d’icelluy ne luy souvient. Et après, tantost, incontinent et hastivement, la femme fait icelle besongne à son plaisir et contre la voulenté et deffense du mary, ou la fait faire par ses gens disant: faictes hardiement! Monseigneur ne s’en apparcevra jà, il n’en saura riens. Or véez-vous que par ce, ceste est, en son courage et voulenté, pure rebelle et désobéissant, et sa malice et mauvaistié qui riens ne vallent empirent son cas et démonstrent plainement son mauvais courage. Et sachiez qu’il n’est riens qui à la parfin ne soit sceu, et quant le mary le saura, et apparcevra que celle sépare l’union de leurs voulentés qui doivent estre tout un, comme dit est devant, icelluy mary s’en taira par adventure comme fit le sage de Romme dont il est parlé cy devant en l’article, mais son cuer en sera si parfondément navré que jamais n’en garira, mais{v. 1, p.168} toutes fois qu’il lui en souvendra naistra nouvelle douleur.
Si vous pry, chère seur, que de tels essais et entreprinses à faire à autre mary que à moy, se vous l’avez, vous vous gaittiez et gardez très espécialement, mais vostre courage et le sien soient tout un, comme vous et moy sommes à présent; et ce souffist quant à cest article.
SEPTIÈME ARTICLE.
Le septiesme article de la première distinction doit monstrer que vous devez estre curieuse et songneuse de la personne de vostre mary. Sur quoy, belle seur, se vous avez autre mary après moy, sachiez que vous devez moult penser de sa personne, car puis que une femme a perdu son premier mary et mariage, communément à paine treuve-elle, selon son estat, le second à son advenant, ains demeure toute esgarée et desconseillée long temps; et par plus grant raison quant elle pert le second. Et pour ce aimez la personne de vostre mary songneusement, et vous pry que vous le tenez nettement de linge, car en vous en est, et pour ce que aux hommes est la cure et soing des besongnes de dehors, et en doivent les maris soignier, aler, venir et recourir de çà et de là, par pluies, par vens, par neges, par gresles, une fois moullié, autre fois sec, une fois suant, autre fois tremblant, mal peu, mal herbergié, mal chauffé, mal couchié. Et tout ne luy fait mal pour ce qu’il est reconforté de l’espérance qu’il a aux cures que la femme prendra de luy à son retour, aux aises, aux joies et aux plaisirs qu’elle luy fera ou fera faire devant elle; d’estre deschaux à bon feu, d’estre lavé les{v. 1, p.169} piés, avoir chausses[271] et soulers frais, bien peu, bien abeuvré, bien servi, bien seignouri, bien couchié en blans draps, et cueuvrechiefs[272] blans, bien couvert de bonnes fourrures, et assouvi des autres joies et esbatemens, privetés, amours et secrets dont je me tais. Et l’endemain, robes-linges[273] et vestemens nouveaulx.
Certes, belle seur, tels services font amer et désirer à homme le retour de son hostel et veoir sa preudefemme et estre estrange des autres. Et pour ce je vous conseille à reconforter ainsi vostre autre mary à toutes ses venues et demeures, et y persévérez; et aussi à luy tenir bonne paix, et vous souviengne du proverbe rural qui dit que trois choses sont qui chassent le preudomme hors de sa maison, c’est assavoir maison descouverte, cheminée fumeuse et femme rioteuse. Et pour ce, chère seur, je vous prie que pour vous tenir en l’amour et grâce de vostre mary, soyez luy doulce amiable et débonnaire. Faictes-luy ce que les bonnes simples femmes de nostre païs dient que l’en a fait à leurs fils quant ils sont enamourés autre part et elles n’en pevent chevir. Il est certain que quant les pères ou les mères sont morts, et les parrastres et marrastres qui ont fillastres les arguent, tencent et estrangent, et ne pensent de leur couchier, de leur boire ou mengier, de leur chausses, chemises, ne autres nécessités ou affaires{v. 1, p.170}, et iceulx enfans trouvent ailleurs aucun bon retrait et conseil d’aucune autre femme qui les recueille avecques elle et laquelle pense de leur chauffer à aucun povre tison avec elles, de leur couchier, de les tenir nettement, à faire rappareiller leurs chausses, brayes[274], chemises et autres vestemens, iceulx enfans les suivent et désirent leur compaignie et estre couchiés et eschauffés entre leurs mamelles, et du tout en tout s’estrangent de leurs mères ou pères qui par avant n’en tenoient compte, et maintenant les voulsissent retraire et ravoir, mais ce ne peut estre, car iceulx enfans ont plus cher la compagnie des plus estranges qui de eux pensent et aient soing que de leurs plus prouchains qui d’eulx ne tiennent compte. Et puis brayent et crient, et dient que icelles femmes ont leurs enfans ensorcellés, et sont enchantés, et ne les pevent laissier, ne ne sont aises se ils ne sont avecques elles. Mais, quoy que l’en die, ce n’est point ensorcellement, c’est pour les amours, les curialités, les privetés, joies et plaisirs qu’elles leur font en toutes manières, et par m’âme, il n’est autre ensorcellement. Car qui à un ours, un lou ou un lyon feroit tous ses plaisirs, icelluy ours, lou ou lyon feroit et suivroit ceulx qui ce luy feroient, et par pareille parole pourroient dire les autres bestes, se elles parloient, que icelles qui ainsi seroient aprivoisées serroient ensorcellées. Et, par m’âme, je ne croy mie qu’il soit autre ensorcellement que de bien faire, ne l’en ne peut mieulx ensorceller un homme que de luy faire son plaisir[275].{v. 1, p.171}