INTRODUCTION.
UAND on étudie l’histoire de la régence et du règne de Charles V, de ce beau règne si tristement précédé et si tristement suivi, on ne sait lequel admirer davantage ou des succès politiques et militaires de ce grand prince, ou du mouvement imprimé aux lettres et aux arts par son intelligente et constante protection. Jeté au milieu d’un pays désuni et factieux, attaqué victorieusement par un ennemi formidable,{v. 1, p.xviii} sans argent, sans soldats, Charles s’entourant avec un discernement presque surnaturel des hommes les plus habiles dans toutes les branches de l’administration, se crée bientôt des ressources suffisantes; il trace lui-même aux chefs de ses armées un plan de campagne qui doit ranimer des troupes découragées et rendre impossibles à l’avenir les désastres de Crécy et de Poitiers. Il sait trouver partout des alliés pour la France et des ennemis pour l’Angleterre, et combat successivement et heureusement son redoutable adversaire sur tous les points où il a un intérêt ou un ami. Mais les combinaisons si variées et si complexes de sa politique ne suffisent pas à l’activité de ce puissant génie. Après avoir rendu à la France sa confiance en elle-même et son territoire, il veut encore lui donner la supériorité de l’intelligence et des lettres, et commence dans sa librairie de la Tour du Louvre la réunion des meilleures productions historiques et littéraires. Là encore il veut être entouré d’esprits d’élite: il veut avoir Cicéron, Tite Live, saint Augustin dans sa bibliothèque, comme il a du Guesclin, Sancerre et Clisson dans ses armées, Bureau de La Rivière et Jean Le Mercier dans son conseil, Arnault de Corbie et Pierre d’Orgemont dans son parlement. Non content de recueillir les meilleurs ouvrages déjà connus, le Roi, par sa munificence et souvent même par ses ordres exprès, oblige à écrire tous ceux qui lui semblent capables de donner les meilleurs traités d’une science ou d’un art quelconque. Aucun sujet, si humble qu’il soit en apparence, n’échappe à son attention: sa sollicitude paternelle descend dans{v. 1, p.xix} tous les détails. Pendant que le chancelier Pierre d’Orgemont écrit sous son inspiration une chronique modèle de fidélité et d’exactitude historique[7], Charles ne dédaigne pas d’engager lui-même le serviteur[8] d’un de ses maîtres des requêtes à consigner dans un ouvrage spécial le fruit de son expérience sur l’art d’élever et de diriger les troupeaux, et son queux Taillevent[9], comblé de ses bienfaits, donne sur la cuisine un traité imprimé et consulté encore sous le règne de Henri IV.
Le Ménagier de Paris est évidemment un des résultats du mouvement littéraire du règne de Charles V et de la tendance qu’avoit alors éprouvée chacun, par suite des encouragemens du roi, à écrire sur le sujet qui lui plaisoit le plus et qu’il connoissoit le mieux. L’auteur avoit vu tout le règne de ce grand prince, puisqu’il étoit à Melun en 1358[10], à Niort en 1373[11], et qu’il avoit connu Aubriot[12] dans sa puissance, mais il n’écrivit que plusieurs{v. 1, p.xx} années après l’avènement de Charles VI. Il parle en effet du duc d’Orléans, qui ne peut être Philippe de France, frère du roi Jean: 1º parce que ce prince, mort en 1372, ne seroit pas cité comme vivant dans{v. 1, p.xxi} un livre écrit après la prise de Niort; 2º parce que l’auteur qui nomme[13] les ducs de Berry, de Bourgogne et de Bourbon dans l’ordre de leur parenté avec le roi, n’auroit pas, s’il eût écrit sous le règne de Charles V, placé l’oncle du roi avant ses frères; 3º le duc{v. 1, p.xxii} d’Anjou, frère puîné de Charles V, mort en 1384, auroit sans doute été nommé comme ses frères dans cette énumération si elle eût été écrite avant l’année de sa mort; 4º il est fait allusion dans le livre à une sédition que je crois avoir prouvé être celle de 1382[14]. Si on admet donc (et il me semble impossible de le nier) que le duc d’Orléans dont il est parlé dans le Ménagier n’est pas Philippe frère du roi Jean, il ne peut être que Louis frère de Charles VI, et comme ce prince, d’abord duc de Touraine, n’eut le titre de duc d’Orléans que le 4 Juin 1392[15], il en résultera que le Ménagier ne peut avoir été écrit avant Juin 1392. Mais il ne sauroit non plus être postérieur à Septembre 1394, car l’auteur parle des juifs qui sont en France[16]: or les juifs furent chassés par une ordonnance en date du 17 de ce mois qui fut promptement exécutée, mais à laquelle il eût certainement fait quelque allusion en cet endroit de son livre si elle eût même seulement été rendue lorsqu’il écrivoit.
Le Ménagier de Paris fut donc écrit entre Juin 1392 et Septembre 1394, et rien dans le texte ne contredit cette date qui me semble établie d’ailleurs sur des bases certaines. Ainsi l’auteur parle de la maison de la reine et des enfans, et en effet Isabeau de Bavière avoit en 1392 trois enfans[17]; ainsi encore il pourroit résulter{v. 1, p.xxiii} d’un passage du livre[18] que l’année où il fut écrit commençoit en Avril, et les années 1392, 1393 et 1394 commencèrent toutes trois en Avril.
L’auteur étant assez âgé en 1358 pour avoir été admis dans la société du seigneur d’Andresel, et ayant écrit de 1392 à 1394, devoit alors toucher à la vieillesse. Il avoit cependant épousé depuis peu de temps une jeune femme de quinze ans qui étoit de meilleure maison que lui, d’une province différente et orpheline[19]. Elle lui avoit demandé peu de jours après son mariage de ne pas la reprendre publiquement de ses décontenances et simplesses, mais de réserver ses réprimandes pour le soir ou tout autre moment dans lequel ils seroient seuls[20]. L’auteur, heureux des bonnes intentions de sa femme, pensa qu’il valoit mieux prévenir ses fautes que d’avoir à les lui reprocher, et fit à son usage un traité général des devoirs d’une femme mariée, avec l’idée que cet ouvrage pourrait aussi être utile à ses filles et à ses amies[21]. Il n’écrivit pas sans doute immédiatement après son mariage, mais cependant il étoit assez nouvellement marié pour parler à diverses reprises à sa femme de sa très-grande jeunesse[22] qui l’obligeoit encore à tenir auprès d’elle une sorte de duègne ou gouvernante chargée de l’aider et de la diriger dans l’administration de sa maison[23].
Cette différence d’âge a pu donner à ses conseils ce caractère de tendresse paternelle et mélancolique{v. 1, p.xxiv} qui s’y fait remarquer. Arrivé au déclin de la vie, prévoyant avec une sage résignation que sa femme doit lui survivre, et désirant qu’elle trouve après lui l’appui d’un second époux, il veut qu’elle apporte à son successeur toute la vertu, toute la douceur qu’il lui connoît, et aussi toute sa sensibilité, toute sa délicatesse de jeune fille. «Une femme sage, lui dit-il, doit avoir horreur du sang. Ne voyez jamais couler même celui d’un agneau ou d’un pigeon; défendez à vos suivantes de prononcer jamais devant vous les mots de sang et de sanglant[24].» Il adopte avec une sorte d’empressement cette idée d’un second mariage de sa femme, parce que cette idée lui permet d’ôter à ses préceptes toute couleur de défiance ou d’égoïsme, et il lui parle en toute occasion de son mari qui sera. Quant à lui, il ne mérite que l’attention, que les égards les plus ordinaires[25]. Raconte-t-il cette histoire de Grisélidis, modèle touchant d’obéissance et de résignation excessive, il se hâte de dire que cette histoire est trop cruelle et ne peut être vraie; qu’il est loin de demander un dévouement, une abnégation qui ne sont dus qu’à Dieu: «Aussi bien, dit-il avec un bonheur d’expression qu’on remarque plus d’une fois dans son livre, je ne suis pas marquis et je ne vous ai pas prise bergère[26].» Ailleurs, il prévoit le cas où sa femme épouseroit après lui un homme dur et cruel, l’engage à ne pas se plaindre des mauvais traitements qu’elle en recevroit: «Allez en votre chambre, lui dit-il, pleurez à voix basse et plaignez-vous à Dieu![27].»{v. 1, p.xxv}
De pareils sentimens font aimer l’auteur d’un livre, et on voudroit pouvoir nommer l’homme qui réunissoit de si nobles et de si aimables qualités. La profonde piété, l’extrême modestie de l’auteur du Ménagier l’ont sans doute empêché de se faire connoître. Il a bien parlé de lui-même en plusieurs endroits de son livre, mais nous ne pouvons tirer d’inductions solides de ces passages qu’à l’égard de sa position: aucune n’est assez précise pour conduire à découvrir son nom.
On ne trouve dans le Ménagier aucun trait qui indique le gentilhomme, l’homme de guerre: on voit, au contraire, qu’il engage sa femme à ne pas fréquenter les grands seigneurs dont la société n’est afférente ni convenable pour elle ni pour lui: ailleurs, il parle légèrement, et seulement en passant, d’un plat compliqué et dispendieux, parce que, dit-il, ce n’est pas ouvrage pour le queux d’un bourgeois, non mie d’un chevalier simple[28]. Il est donc évident qu’il appartenoit par sa naissance à la bourgeoisie, à cette bourgeoisie éclairée, intelligente et riche dans laquelle se recrutoient l’Église, le parlement et les finances; Charles V sut y trouver bien des magistrats savans et intègres, bien des administrateurs habiles élevés ultérieurement par lui à la noblesse et même à la dignité de chevalier: nous rencontrerions probablement l’auteur du Ménagier parmi ces hommes éminens, si son nom ne nous étoit pas resté inconnu[29].{v. 1, p.xxvi}
Il me paroît en effet certain que notre auteur fut mêlé d’une manière active aux affaires politiques de son temps. Outre qu’il semble peu croyable qu’un simple bourgeois occupé seulement d’affaires de commerce ou de gestion de propriétés, ait pu avoir l’instruction littéraire que prouvent les citations de l’auteur et le nombre des volumes de sa bibliothèque[30], et{v. 1, p.xxvii} qu’une sagesse reconnue de son temps[31], qu’un mérite signalé à chaque page de son livre par l’élévation et la justesse de ses idées, par la clarté et l’expression de son style, aient pu échapper à l’attention de Charles V, il seroit assez étonnant qu’un bourgeois étranger au gouvernement eût eu occasion de citer Bureau de la Rivière, et surtout si souvent le duc de Berry[32]. Comment se seroit-il trouvé à Niort avec ce prince? Comment auroit-il eu sur la cour, et notamment sur l’étiquette intime imposée par d’importans scrupules aux reines de France, les renseignemens curieux, uniques, qu’il nous a transmis[33]?