Premièrement [se tu veulx considérer les deffaulx qui sont en] toy, pour lesquels Dieu a voulu souffrir que ceste tribulation te soit advenue, selon ce que j’ay{v. 1, p.218} dit dessus, car le poëte dit que nous devons porter en patience les tribulations qui nous viennent, quant nous pensons que nous les avons desservies. Et saint Grégoire dit que quant un chascun considère le grant nombre de ses défaulx et de ses péchiés, les peines et les tribulations qu’il sueffre lui en appairent plus petites; et de tant comme[341] son péchié monte, lui semble la peine plus légière. Après, moult te doit encliner à patience, la patience nostre Seigneur Jhésu-Crist, selon ce que dit saint Pierre en ses épistres. Jhésu-Crist, dit-il, a souffert [pour nous] et a donné exemple à un chascun de lui ensuivre, car il ne fist oncques péchié, ne onques de sa bouche n’yssi une villenie. Quant on le maudissoit, il ne maudissoit point: quant on le batoit, il ne menaçoit point. Après, moult te doit encliner à patience, la grant patience des Sains de paradis qui ont eu si grant patience ès tribulations qu’ils ont souffertes sans leur coulpe. Après, moult te doit encliner à patience que les tribulations de ce monde durent très petit de temps et sont tantost passées, et la gloire que l’en acquiert pour avoir patience ès tribulations est pardurable, selon ce que dit l’épistre seconde à ceulx de Corinthe.

Après, tien fermement que cellui n’est pas bien enseigné qui ne scet avoir patience, car Salemon dit que la doctrine de l’omme est congneue par patience, et nostre Seigneur dit que patience vaint; et encores dit que en nostre patience nous possiderons nos âmes. Et autre part dit Salemon que cellui est patient qui se gouverne par grant prudence; et cellui mesmes dit que l’omme courrouceux fait les noises, et le patient les{v. 1, p.219} attrempe. Aussi dit-il que mieulx vault estre bien patient que bien fort, et plus fait à prisier cellui qui puet avoir la seignourie de son cuer que cellui qui par grant force prent les grans cités; et pour ce dit saint Jaques en ses épistres que patience est euvre de perfection.

Certes, dit Mellibée, je vous ottroye, dame Prudence, que patience est une grant vertu, mais chascun ne puet pas avoir la perfection que vous alez quérant. Je ne suis pas du nombre des bien parfais, et pour ce mon cuer ne puet estre en paix jusques à tant que je soye vengié. Et jasoit-ce que en ceste vengence eust grant péril, je regarde que aussi [avoit-il grant péril à faire la villenie qui m’a esté faite, et toutesvoies] mes adversaires n’ont pas regardé le péril, mais ont hardiement acompli leur voulenté, et pour ce il me semble que l’en ne me doit pas reprendre se je me met en un pou de péril pour moy vengier et se je fais un grant excès, car on dit que excès n’est corrigé que par excès, c’est à dire que oultrage ne se corrige fors que par oultrage.

Hé! dit dame Prudence, vous dictes vostre voulenté, mais en nul cas du monde l’en ne doit faire oultrage ne excès pour soy venger ne autrement, car Cassiodores dit que autant de mal fait cellui qui se venge par oultrage comme cellui qui a fait oultrage. Et pour ce, vous vous devez vengier selon l’ordre de droit, non pas par excès ne par oultrage, car ainsi que vous savez que vos adversaires ont péchié encontre vous par leur oultrage, [aussi péchiez-vous se vous vous voulez venger] autrement que droit ne l’a commandé; et pour ce dit Sénèque que l’en ne doit nulle fois vengier{v. 1, p.220} mauvaistié. Et se vous dictes que droit octroie que l’en deffende violence par violence et barat par barat, certes c’est vérité quant la deffense se fait incontinent et sans intervalle et pour soy deffendre, non pas pour soy venger, et s’y convient mettre telle diligence[342] et deffense que l’en ne puisse reprendre cellui qui se deffent d’excès ne d’oultrage, car autrement ce seroit contre droit et contre raison. Or vois-tu bien que tu ne fais pas incontinent deffense, ne pour toy deffendre, mais pour toy vengier, et si n’as pas voulenté de faire ton fait attrempéement; et pour ce il me semble encores que la patience est bonne, car Salemon dit que cellui qui n’est pas patient aura dommage.

Certes, dit Mellibée, je vous octroye que quant un homme est impatient et courroucié de ce qui ne le touche et ne lui appartient, se dommage lui vient n’est pas merveille. Car la règle de droit dit que cellui est coupable qui s’entremet de ce qui ne lui appartient point; et Salemon dit ès Proverbes que cellui qui s’entremet des noises d’autruy est semblable à cellui qui prent le chien par les oreilles. Et aussi comme cellui qui tient le chien estrange qu’il ne congnoist est aucune fois mors du chien, aussi est-il raison que dommage viengne à cellui qui par impatience et par courroux se mesle de la noise d’autruy qui riens ne lui appartient. Mais vous savez bien que ce fait me touche moult de près, et pour ce j’en suis courroucié et impatient, et ce n’est pas merveille; et si ne vois mie, sauve vostre grâce, que grant dommage me puisse venir de moy vengier, car je suis plus riche et plus puissant que ne{v. 1, p.221} sont mes adversaires et vous savez bien que par argent se gouvernent et font les choses et le fait de ce monde, et Salemon dit que toutes choses obéissent à pécune.

Prudence, quant elle oy son mary vanter de sa richesse et de sa puissance et soy esjouir, et despriser la povreté de ses adversaires, parla en ceste manière: je vous octroie que vous estes riche et puissant et que les richesses sont bonnes à ceulx qui les ont bien acquises et bien en usent, car ainsi comme le corps ne puet vivre sans [l’âme, ainsi ne puet-il vivre sans] les biens temporels, et par les richesses l’en puet acquerre les grans lignages et les amis. Et pour ce dit Pamphile[343]: se la fille d’un bouvier est riche, elle puet eslire de mil hommes lequel qu’elle veult pour son mary, car nul ne la refusera pas; et dit encores: se tu es, dit-il, bien euré, c’est à dire riche, tu trouveras grant nombre de compaignons et d’amis, et se ta fortune se change et que tu soies povre, tu demoureras tout seul. Et oultre dit Pamphile que par richesses sont nobles ceulx qui sont villains par lignage; et ainsi comme de grans richesses vient moult de biens, ainsi de grant povreté viennent moult de maulx, car grant povreté contraint la personne à moult de maulx faire, et pour ce [l’appelle Cassiodores mère de crimes, et dit aussi] Pierre Alphons: une des grans adversités de ce siècle, si est quant un homme franc par nature est contraint par povreté mendier l’aumosne de son ennemy; et la raison de ce rent Innocent[344] en un sien livre, disant: dolente et meschant est la condition des povres mendians, car se{v. 1, p.222} ils ne demandent, ils meurent de fain, et se ils demandent, ils meurent de honte; et toutesvoies nécessité les contraint à demander. Et pour ce dit Salemon que mieulx vault mourir que avoir telle povreté, car, selon ce qu’il dit autre part, mieulx vault la mort amère que telle vie.

Par les raisons que je t’ay dictes et moult d’autres que dire je te pourroie, je t’ottroie que bonnes sont les richesses à ceulx qui bien les acquièrent et qui bien en usent; et pour ce, je te vueil monstrer comment tu te dois avoir en amassant les richesses et en usant d’icelles. Premièrement, tu les dois acquerre non mie ardemment, mais à loisir et attrempéement et par mesure, car l’homme qui est trop ardent d’acquerre richesses se abandonne légièrement à tous vices et à tous autres maulx; et pour ce dit Salemon: qui trop se haste de soy enrichir, il ne sera pas innocent; et dit aussi autre part que la richesse hastivement venue, hastivement s’en va, mais celle qui est venue petit à petit se croist tousjours et se multiplie. Après, tu dois acquerre les richesses par ton sens et par ton travail, à ton prouffit et sans dommage d’autruy, car la loy dit que nul ne se face riche au dommage d’autruy, et Tulles dit que douleur, ne peine, ne mort, ne autre chose qui puisse advenir à homme, n’est tant contraire à homme ne contre nature, comme accroistre ses richesses au dommage d’autruy; et Cassiodores dit que vouloir accroistre sa richesse de ce petit que le mendiant a, surmonte toute cruaulté. Et pour ce que tu les puisses acquerre plus loyaulment, tu ne dois pas estre oiseux ne paresseux de faire ton prouffit, mais dois fuir toute oisiveté, car Salemon dit que oisiveté enseigne moult{v. 1, p.223} de maulx à faire; et dit autre part que cellui qui travaille et cultive sa terre mengera du pain, mais cellui qui est oiseux cherra en povreté et mourra de fain. Cellui qui est oiseux ne treuve nul temps convenable à faire son prouffit, car, selon ce que dit un versifieur, il s’excuse en yver de ce qu’il fait trop froit, et en esté de ce qu’il fait trop chault. Pour ces causes dit Caton: veille souvent et ne t’abandonne à trop dormir, car trop grant repos est le nourissement des vices. Et pour ce dit saint Jhérome: fay tousjours aucunes bonnes euvres pour ce que l’ennemi ne te treuve oiseux, car l’ennemi ne trait pas légièrement en son euvre celluy qui est occupé en bonnes euvres. En acquérant doncques les richesses, tu dois fuir oisiveté.

Après, des richesses que tu auras acquises par ton sens et par ton travail et deuement, tu dois user en telle manière, c’est assavoir que tu ne sois tenu pour trop eschars ne pour fol larges, car ainsi comme fait à blasmer avarice, ainsi fait à blasmer et reprendre folle largesse. Et pour ce dit Caton: use des choses acquises par telle manière que l’en ne t’appelle pas povre ne chétif, car grant honte est à homme qui a le cuer povre et la bourse riche. Aussi dist-il: use des biens que tu auras acquis, sagement, sans mésuser, car ceulx qui folement desgastent ce qu’ils ont, quant ils n’ont plus riens, ils se abandonnent légièrement à prendre l’autrui. Je dy doncques que tu dois fuir avarice en usant des richesses acquises, en telle manière que l’en ne die pas que tes richesses soient ensevelies, mais que tu les as en ta puissance; car un sage reprent l’omme aver et dit ainsi en deux vers: pourquoy homme qui est cendre et qui mourir{v. 1, p.224} convient, ensevelit son avoir par si grant avarice? Pourquoy se joinct-il tant à son avoir que l’en ne puet l’en déssevrer? Car quant il mourra, il ne l’emportera pas avec soy. Et pour ce dit saint Augustin: l’omme aver est semblable à enfer, car plus dévoure, et plus veult dévourer. Et ainsi comme tu dois d’avoir user en manière que l’en ne te clame aver et chétif, ainsi tu te dois garder que l’en ne te clame pour un fol large. Pour ce dit Tulles: les biens de ton hostel ne doivent pas estre tant enclos que pitié ne débonnaireté ne les puissent ouvrir, et aussi ne doivent-ils pas tant estre ouvers qu’ils soient abandonnés à un chascun.

Après, en acquérant les richesses et en usant d’icelles, tu dois tousjours avoir trois choses en ton cuer, c’est assavoir Dieu, conscience et bonne fame et renommée. Tu dois doncques avoir Dieu en ton cuer, car pour nulle richesse tu ne dois faire chose qui desplaise à Dieu ton créateur, car, selon le dit Salemon, mieulx vault petit avoir et de Dieu la paour que grant trésor acquerre et perdre son seigneur. Et le philosophe dit que mieulx vault estre preudome et petit avoir que estre mauvais et avoir grans richesses. Après, je dy que tu dois acquerre et user des richesses, sauve tousjours ta conscience, car l’appostre dit que la chose dont nous devons avoir plus grant gloire, si est quant nostre conscience nous porte bon tesmoignage; et le sage dit: bonne est la substance dont l’acquérir ne nuit point à la conscience.

Après, en acquérant les richesses et en usant d’icelles, tu dois avoir grant cure et grant diligence comment ta bonne fame et renommée soit tousjours gardée, car il est escrit: le gaing doit estre appellé perte, qui sa{v. 1, p.225} bonne fame ne garde; et Salemon dit: mieulx vault la bonne renommée que les grans richesses; et pour ce, il dit autre part: aies grant diligence de garder ton bon renom et ta bonne fame, car ce te demourra plus que nul trésor grant et précieux. Et certes il ne doit pas estre dit gentils homs, qui toutes autres choses arrière mises après Dieu et conscience, n’a grant diligence de garder sa bonne renommée. Pour ce dit Cassiodores: il est signe de gentil cuer, quant il affecte et désire bon nom et bonne fame; et pour ce dit saint Augustin: deux choses te sont nécessaires, c’est assavoir bonne conscience pour toy, bonne fame pour ton prouchain: et cellui qui tant se fie en sa bonne conscience qu’il néglige sa bonne renommée et ne fait force de la garder, il est cruel et villain.