Or t’ay-je monstré comment tu te dois porter en acquérant les richesses et usant d’icelles; et pour ce que vous vous fiez tant en vos richesses que pour la fiance que vous y avez vous voulez mouvoir guerre [et faire bataille, je vous conseille que vous ne commencez point guerre, car la grant] fiance de vos richesses ne souffit point à guerre maintenir. Pour ce dit un philosophe: homme qui guerre vuelt avoir, n’aura jà à souffisance avoir, car de tant comme l’omme est plus riche, de tant lui convient faire plus grans mises se il veut avoir honneur et victoire; car Salemon dit: où plus a de richesses, plus a de despendu. Après, très chier seigneur, jasoit-ce que par vos richesses moult de gens vous puissiez avoir, toutesvoies pour ce ne vous convient pas commencier guerre là où vous povez avoir autrement paix à vostre honneur et à vostre proffit, car la victoire des batailles de ce monde ne gist pas ou{v. 1, p.226} grant nombre de gens ne en la vertu des hommes, mais en la main et en la voulenté de Dieu. Et pour ce, Judas Machabeus qui estoit chevalier de Dieu, quant il se deut combattre contre son adversaire qui avoit plus grant nombre de gens qu’il n’avoit, il reconforta sa petite compaignie et dit: aussi légièrement puet donner Dieu victoire à pou de gens comme à moult, car la victoire des batailles ne vient pas du grant nombre de gens, mais vient du ciel. Et pour ce, très chier seigneur, que nul n’est certain s’il est digne que Dieu lui doint victoire ne plus que il est certain se il est digne de l’amour de Dieu ou non, selon ce que dit Salemon, un chascun doit avoir grant paour de faire guerre, et pour ce que ès batailles a moult de périls, et advient aucunes fois que aussi tost occist-l’en le grant comme le petit. Car, selon ce qu’il est escript ou second livre des Rois, les fais des batailles sont adventureux et ne sont pas certains[345], ainçois également occist maintenant l’un, maintenant l’autre; et pour ce que péril y a, tout homme sage doit fuir les guerres tant comme il puet bonnement, car Salemon dit: qui aime le péril, il cherra en péril.
Après ce que dame Prudence ot parlé, Mellibée respondi: je voy bien, dist-il, dame Prudence, par vos belles parolles et par les raisons que vous mettez avant, que la guerre ne vous plaist point, mais je n’ay pas encore oy vostre conseil comment je me doy porter en ceste besongne.
Certes, dist-elle, je vous conseille que vous accordiez[346] à vos adversaires et que vous ayez paix avec eulx,{v. 1, p.227} car Sénèque dit en ses escrips que par concorde les richesses petites deviennent grandes, et par discorde les grandes deviennent petites et vont à déclin et se fondent tousjours; et vous savez que un des grans biens de ce monde ce est paix. Pour ce dit Jhésu-Crist à ses appostres: bieneurés sont ceulx qui aiment et pourchassent la paix, car ils sont appellés enfans de Dieu.
Hé! dist Mellibée, or voy-je bien que vous n’aimez pas mon honneur. Vous savez que mes adversaires ont commencié la riote et la brigue par leur oultrage, et voiez qu’ils ne requièrent point la paix et ne demandent pas la réconciliation; vous voulez doncques que je me voise humilier et crier mercy? Certes, ce ne seroit pas mon honneur, car ainsi comme l’on dit que trop grant familiarité engendre mesprisement, aussi fait trop grant humilité.
Lors, dame Prudence fit semblant d’estre courrouciée et dist: Sire! Sire! sauve vostre grâce, j’aime vostre honneur et vostre prouffit comme le mien propre, et l’ay tousjours aimé, et vous ne autre ne veistes oncques le contraire. Et se je vous avoie dit que vous deviez pourchasser la paix et la réconciliation, je n’auroie pas tant mespris comme il vous semble, car un sage dit: la dissension tousjours commence par autre et la paix par toy; et le prophète dit: fuy le mal et fay le bien, quier la paix et la pourchasse tant comme tu pourras. Toutesvoies, je ne vous ay pas dit que vous requérez la paix premier que vos adversaires, car je vous sçay bien de si dur cuer que vous ne feriez à pièce[347]{v. 1, p.228} tant pour moy, et toutesvoies Salemon dit que mal vendra en la fin à cellui qui a le cuer trop dur.
Quant Mellibée oy dame Prudence faire semblant de courroux, si dist: Dame, je vous prie qu’il ne vous desplaise chose que je vous die, car vous savez que je suis courroucié, et n’est mie merveille, et ceulx qui sont courrouciés ne scevent pas bien qu’ils font ne qu’ils dient; pour ce, dit le philosophe que les troublés ne sont pas bien cler-voyans. Mais dictes et conseilliez ce qu’il vous plaira, et je suis appareillié du faire; et se vous me reprenez de ma folie, je vous en doy plus prisier et amer, car Salemon dit que cellui qui durement reprent cellui qui fait folie, il doit trouver plus grant grâce envers lui que cellui qui le déçoit par doulces paroles.
Je, dit Prudence, ne fay semblant d’estre yrée et courroucée fors pour vostre grant prouffit, car Salemon dit: mieulx vault cellui qui le fol reprent et qui lui monstre semblant d’ire, que le loer quant il mesprent, et de ses grans folies rire; et dit après que par la tristesse du visage corrige le fol son courage.
Adoncques dit Mellibée: Dame je ne sauroie respondre à tant de belles raisons que vous mettez avant: dictes-moy briefment vostre voulenté et vostre conseil, et je suis appareillié de l’acomplir.
Lors, dame Prudence descouvrit toute sa voulenté et dist ainsi: Je conseille que devant toutes choses vous faciez paix à Dieu et vous réconciliez à lui, car, selon ce que je vous ay dit autres fois, il vous a souffert advenir ceste tribulation par vos péchiés, et se vous faites ce, je vous promects de par lui que il vous amènera vos adversaires [à vos piés et appareillés de faire{v. 1, p.229} toute vostre voulenté, car] Salemon dit: quant les voies des hommes plaisent à Dieu, il leur convertit leurs ennemis et les contraint de requérir paix. Après, je vous prie qu’il vous plaise que je parle à secret à vos ennemis et adversaires, sans faire semblant que ce viengne de vostre consentement: et lors, quant je sauray leur voulenté, je vous pourray conseiller plus seurement.
Faites, dit Mellibée, toute vostre voulenté, car je met tout mon fait en vostre disposition.