Or est-il certain aussi que après ce que dit est vous avez à penser de vous, vos enfans et vostre chevance,{v. 2, p.3} mais à ces trois choses et à chascune povez-vous bien avoir aide; si vous convient dire comment vous vous y entendrez, quelles aides et quelles gens vous prendrez et comment vous les embesongnerez, car de ce ne vueil-je que vous aiez fors le commandement, la visitation et la diligence de le faire faire par autres et aux despens de vostre mary.
Or véez-vous bien, chière seur, que vous ne vous devez pas plaindre et que vous n’estes guères chargée, et n’avez charge fors celle qu’autre ne puet faire que vous et de chose qui vous doit estre bien plaisant, comme de servir Dieu et penser du corps de vostre mary, et en somme c’est tout.
Or continuons doncques nostre matière, et commençons à ce premier article, lequel article je fais savoir à tous qu’il ne vient mie de mon sens, ne ne l’ay mie mis en la forme qu’il est, ne à moy n’en attribue la louenge, car je n’y ay riens mis du mien, ne n’en doy mie avoir l’onneur, mais le doit avoir un bon preudomme et subtil appellé feu Jehan Bruyant qui jadis fut notaire du Roy ou Chastellet de Paris, qui fist le traictié qui s’ensuit et lequel je met cy après seulement pour moy aidier de la diligence et persévérance que son livre monstre que un nouvel marié doit avoir. Et pour ce que je ne vueil mie son livre estrippeller, ne en oster un coippel[361], ne le départir du remenant[362], et mesmement que tout est bon ensemble, je m’aide de tout pour obtenir au point ou article que seulement je désire, et pour le premier article je prens tout le livre qui en rime dit ainsi:{v. 2, p.4}
LE CHEMIN
DE POVRETÉ ET DE RICHESSE,
PAR JEAN BRUYANT[363],
NOTAIRE DU ROY AU CHASTELET DE PARIS.
——
M. CCC XLII.
——
On dit souvent en reprochier
Un proverbe que j’ay moult chier,
Car véritable est, bien le say,
Que mettez un fol à part soy,
Il pensera de soy chevir[364].
Par moi meismes le puis plevir[365]:
Tout aie-je ma chevissance[366]
Petitement, mais souffisance,
Si comme l’Escripture adresce,
Au monde est parfaicte richesce.
Quant à or de ce me tairay
Et cy après vous retrairay
Une advision qui m’avint
A dix huit jours ou a vint.
Après que je fus mariés,
Que passés furent les foiriez[367]
De mes nopces et de ma feste,
Et qu’il fut temps d’avoir moleste,
Un soir me couchay en mon lit
Où je eus moult peu de délit,{v. 2, p.5}
Et ma femme dormoit lez moy,
Qui n’estoit pas en grant esmoy;
Et si m’avint, tout en veillant,
Ce dont je m’alay merveillant,
Car à moi vindrent, ce me semble,
Un homme et trois femmes ensemble
Qui bien sembloient estre ireux,
Mornes, pensifs et désireux,
Desconfortés, triste et las;
En eulx n’ot joye ne soulas,
N’il ne leur tenoit d’eulx esbatre.
Bien furent d’un semblant tous quatre,
Car mieulx estoient à tencier
Taillés, qu’à feste commencier.
L’omme si ot a nom Besoing:
Plains iert de tristesse et de soing.
L’ainsnée femme, en vérité,
Nommée estoit Neccessité.
La seconde femme Souffrete
Ot nom, et la tierce Disette.
Tous quatre estoient suers et frères,
Et Povreté si fut leur mère,
Et les engendra Méséur[368]
En grant tristesse et en péur
Par grant aïr vers moy s’en vindrent
Et fort à manier me prindrent
Sans menacier et sans jangler,
Com s’il me deussent estrangler,
Besoing tout premier m’assailly,
A moy prandre point ne failly;
De ses bras si fort me destraint
Que j’en eu le corps si estraint
Qu’à poi le cuer ne me party.
Nécessité lors s’apparti[369]
Moult angoisseuse et plaine d’ire,
Par le col me print sans mot dire,
De fort estraindre se pena;
Là lourdement me demena.
Souffrette et Disette à costé
Me r’orent[370] de chascun costé;
L’une sacha[371], l’autre bouta[372],
Chascune à moy se desgleta[373].
Ainsy ces quatre m’atrapèrent
Et me batirent et frapèrent:
Là me mistrent en tel destresse
Qu’exempt fu de toute léesse.
Adonc s’en vint à moy errant[374]
Une grant vieille à poil ferrant[375]
Qui estoit hideuse et flestrie
Et moult ressembloit bien estrie[376]
Aiant félonnie en pensée:
On l’appelloit par nom Pensée.
Ceste vieille me fist moult pis
Que les autres, car sur mon pis[377]
Se mist l’orde vieille puant:
Tout le corps me fist tressuant.
L’âme de lui au Deable soit!
Car tant sur le pis me pesoit
Que mon cuer mettoit à malaise
De grant destresce et de mésaise.
Trop fort me print à margoillier[378];
Lors commençay à ventroullier,
Et entray en si fort penser
Que nul ne le sçauroit penser,
Ne bouche raconter ne dire.
Si com j’estoie en tel martire{v. 2, p.6}
Que Pensée m’avoit baillié,
Or voy un villain mautaillié,
Let, froncié, hideux et bossu,
Rechigué, crasseux et moussu,
Les yeulx chacieux, plains d’ordure;
Moult estoit de laide figure,
Tout rongneux estoit et pelés;
Soussy fu par nom appellés.
Se mal m’orent les autres fait,
Encor m’a cestui plus meffait.
Las! je n’en avoie mestier!
Tant me donna de son mestier,
Et me mist à si grant meschief
Que je n’eus ne membre, ne chief,
Qu’il ne me convenist faillir.
Trembler me fist et tressaillir,
Pâlir et le sang remuer,
Et de mésaise tressuer,
Et me faisoit la char frémir,
Moy dementer[379], plaindre et gémir,
D’un costé sur autre tourner;
Briefment, tel m’ala atourner
Soussi, tant me fu fel et aigre,
Que j’en devins chétif et maigre
Et aussi sec comme une boise[380].
Quant m’en souvient, pas ne m’envoise[381],
Ains suis si blaffart et si fade
Qu’il semble qu’aie esté malade.
Hélas! certes, si l’ay-je esté
De trop plus male enfermeté
Que fièvre tierce ne quartaine,
Car qui de Soussy a la paine,
En lui a santé maladive
Et a la maladie santive[382].
C’est diablie[383] que de Soussy,
Quant m’en souvient trop m’en soussy,
Car en soy a trop dure rage
Et merveille est que cil n’enrage
Que Soussy tient en son demaine,
Car trestout ainsi le demaine
Com fait le sain en la paelle,
Qui par force de feu sautelle,
Et le fait-on séchier et frire:
Ainsi fait Soussy gens défrire,
Et les tient si fort en ses las
Qu’il leur fait souvent dire: Hélas!
Et les fait vivre en tel doleur
Qu’en eulx n’a gresse ne couleur.
Soussy est si mal amiable,
Si hideux, si espoventable,
Et si abhominable à cuer
Que ne l’ameroit à nul fuer[384]
Nullui qui l’eust essaié.
Soussy a maint cuer esmayé[385],
Et encor tous les jours esmaie;
Nul ne le scet qui ne l’essaye
Ainsi com j’ay fait maugré moi,
En paine, en travail et esmoy.
Quant je vis celle compaignie,
Qu’avec moy ert à compaignie:
C’est assavoir Besoing, Souffrete,
Nécessité avec Disette,
Pensée la vieille et Soussy,
La teste levay et toussy.
Adonc vint à moy, sans demeure,
Un grant villain plus noir que meure
Qui avoit à non Desconfort.
A manier me print moult fort{v. 2, p.7}
Et me fist ma peine doubler.
Lors me print le sens à troubler,
Car tant avoie esté pené
Qu’à poy n’estoie forcené.
Moult fort me print à dementer
Et à moi mesmes tourmenter,
Et dire: Chétif! que feras?
Tes debtes comment paieras?
Tu n’as riens et si dois assez.
Que fusses-tu or trespassé!
Tu es tout nouvel mesnagier
Et si n’as gaige à engaigier
Se tu ne veulx ta robe vendre.
Las! chétif, quel tour pourras prendre?
Ne sçay où tu pourras aler.
Si com j’estoie en ce parler,
A moy s’en vint grant aléure,
Une femme qui pou séure
Et enragée sembloit estre
A son semblant et à son estre.
Have estoit et eschevellée,
Désespérance ert appellée,
Fille Desconfort le hideux.
Moult me vint peine et annuy d’eux,
Par eulx perdi discrétion,
Sens, mémoire, et entention.
Les dens commençay à estraindre
Et la couleur pâlir et taindre,
Et disoie: Las! que feray?
Tout au désespéré mettray,
Mauvais seray, où que je viengne,
Il ne me chault qu’il en aviengne,
Soit en pluye ou soit en bise;
Qui ne pourra ploier, si brise!
Sèche qui ne pourra florir!
N’ay que d’une mort à mourir.
Et j’ay pieça oy parler
Que qui au Deable veult aler,
Riens ne vault longuement attendre:
Noyer ne puet, cil qui doit pendre[386].
Honny soit qui jamais vourra
Faire fors du pis qu’il pourra,
Quant par moy ne puet estre attaint
Le manoir où Richesse maint!
Car elle demeure si loing
Que trop de travail et de soing,
Avant qu’on la puist attaindre,
Moult fait les gens pâlir et taindre.
Avant qu’ils puissent estre à ly,
Mains beaux visaiges a pâli
A qui oncques n’en fu de mieulx,
Car se on attent qu’on soit vieulx,
Que l’en ne puisse mais errer[387],
En ce pourroit-on méserrer[388];
Qui ce feroit, son temps perdroit.
Quant je ne puis avoir par droit
Ne possession, ne avoir,
J’en vouldroie donc à tort avoir;
Mieulx vault estre en tort cras et aise
Qu’en droit chétif et à malaise.
Ainsi com en ce point estoie
Et que je tout au pis mettoie
Sans viser comment tout aloit,
Et que de rien ne me challoit
Fors d’acomplir ma voulenté,
Car moult m’avoit entalenté{v. 2, p.8}
Désespérance de mal faire
Et m’avoit par son put[389] afaire
Presque fait perdre corps et âme,
Ès-vous une très noble dame
Gente, droite, plaisant et belle:
Ne sembloit pas estre rebelle,
Mais doulce et humble à toute gent:
Moult ot le corps et bel et gent
Et paré de si noble arroy
Qu’elle sembloit bien fille à roy;
Et si ert-elle, en vérité,
Fille du Roy de magesté
Vers qui nul n’a comparoison;
On l’appelle par nom: Raison.
Moult estoit sage et advisée;
Droit à moi a pris sa visée
Et s’en vint de lez moi seoir,
Mais si tost com la pot veoir
Désesperance la hideuse,
Elle s’en fouy moult doubteuse
Tant com piés la porent porter;
Car ne se pourroit déporter[390]
En nul lieu où Raison surviengne
Que tost fouir ne la conviengne;
Car plus la het Raison, sans fin,
Que triacle ne fait venin.
Raison si fu moult esjoye
Quant d’avec moy s’en fut foye
Désespérance sa contraire.
Lors se prist près de moy à traire;
Raison dit: Amy, Dieu te gard!
Tu as eu très mauvais regard,
Mauvais sens et mauvais advis,
Car nagaires t’estoit advis
Que pour toy est tout bien failli;
Mais onc nul à mal ne failli
Qui voulsist entendre à bien faire
Et vivre selon mon affaire
Et selon mon enseignement
Qui donne aux âmes sauvement;
Lequel, se tu le veulx entendre,
Je te vueil cy dire et aprendre.
Premièrement, tu dois amer
Mon père, de cuer, sans amer,
Et la doulce vierge prisiée
Sans vanité n’ypocrisie,
Et aourer sainctes et sains,
Soies malades ou soies sains,
C’est à dire en prospérité
Aussy bien qu’en adversité;
Et, par contraire, en meschéance
Aussi bien com en habundance,
Car tel est humbles en tristesse
Qui est despiteux en liesse;
Et tel est en léesse doulx
Qui en tristesse est moult escoux[391]
Ce vient de male acoustumance
Qu’on acoustume dès s’enfance,
Car qui aprent une coustume,
Moult à envis s’en descoustume;
Si fait bon tel coustume aprendre
Où l’en puist honneur et preu[392] prendre.
Donc s’avoir veulx coustume bonne,
Garde que ton cuer ne s’adonne
A nul des sept mortels péchiés,
Et que ne soies entéchiés
D’aucunes de leurs circonstances,
Car moult t’en vendroit de nuisances,
Mais fay tant que ton cuer s’accorde
Aux sept chiefs de miséricorde
Qui sont aux sept vices contraires;
Cestes te seront nécessaires
A acquérir l’amour mon père{v. 2, p.9}
Et de sa glorieuse mère.
Ces sept vices dont parlé t’ay
Déclaration t’en feray
Et des branches qui en descendent,
Qui à toy décevoir entendent.
Et tu, en voyes et sentiers,
Entens à eulx moult voulentiers,
Tes maistres sont, à eulx es serfs,
Car nuit et jour de cuer les sers
En deservant un tel loier
Où nul ne se puet apoier[393].
Ainsi en leur subjection
Vivras, à ta dampnacion,
S’a eulx n’aprens à estriver
Par guerre pour eulx eschiver.
Car bien t’aprendray la manière
De les traire de toy arrière,
Et d’avoir franc povoir sur eulx
Contre les fais aventureux
Qui par eulx venir te pourront
Quant ils assaillir te vendront
Pour clamer dessus toy haussage[394].
Se tu me veulx croire pour sage,
Si bien te sauras d’eulx garder
Qu’ils ne t’oseront regarder
Pour la doubte des sept vertus
Qui là te seront bons escus
Encontre les sept ennemis
Qui souvent se sont entremis
De toy mettre à perdition;
Mais que par bonne entention
Leur vueilles, sans plus, déprier
Qu’à toy se vueillent alier.
Et se tu le fais de cuer fin,
Ils te mettront ta guerre à fin
Sans en prendre aucun paiement,
Fors que ton prier seulement;
Ce n’est pas oultrageux loier,
Car il est aisié à paier,
Si ne s’en puet nuls excuser
Se il ne vouloit abuser.
Quant tu verras venir Orgueil
Regardant en travers de l’ueil,
Avecque lui Desrision,
Desdaing, Despit, Présumption,
Supediter, Fierté, Bobance,
Desprisier, et Oultrecuidance,
Et tous ses autres compaignons
Qui cueurs ont pires que gaignons[395],
Vers toi, banière desployé,
Si pren tantost de ton aye[396]
Humilité, Dévotion,
Franchise, Contemplation,
Paour de Dieu, Doulceur, et Pitié,
Justice, Simplesse, Équité,
Et moult d’autres qu’à eulx vendront
Qui pour toi secourre acourront;
Et s’y vendra chascun offrir,
Mais que tu les vueilles souffrir.
Et se contre Orgueil te combas,
Ils le mettront du tout au bas
Et le feront fouir le cours
Et tous les siens, sans nul recours.
Quant auras par Humilité
Orgueil et les siens surmonté,
Garde toy, d’illec en avant,
Que s’il te venoit audevant
Pour toy tourner de sa partie,
Que ne se soit pas départie
D’avecques toy Humilité,{v. 2, p.10}
Ne les aultres de sa mité[397],
Car d’Orgueil bien te garderont,
Tant comme avecques toi seront.
D’un autre assault te fault garder
Qui périlleux est à garder
Entre tous ceulx qui sont en vie,
Le chevetain[398] en est Envie
Qui moult est de mauvais convine;
Avec lui est tousjours Hayne,
Fauseté, Murtre et Trayson,
Faulx-semblant et Détraction,
Ennemitié et Male-bouche
Qui n’aime que mauvais reprouche.
S’il te veulent assault livrer,
Tantost t’en pourras délivrer,
Mais que de trop près ne t’aprochent,
Si que de leurs dars ne te brochent,
Et pour leur péril contrester,
T’encueur[399] tantost, sans arrester,
Prier Foy qu’elle te sequeure,
Et Loiaulté, et eus en l’eure,
Sans plus parler, te secourront,
Et ceulx qu’avec eulx amenront:
C’est assavoir Paix et Concorde,
Vraie-amitié, Miséricorde,
Bénivolence, Vérité,
Conscience avec Unité,
A tout leur congrégation
Dont je ne fais pas mention.
Ceulx ci feront Envie fuire,
Si qu’elle ne te pourra nuire.
D’un assault qui moult fait à craindre
Te refault défendre sans faindre,
C’est d’Ire le mauvais tirant
Qui va tousjours en empirant;
En toute mauvaistié habonde,
C’est le plus fel qui soit au monde.
Et quant assaillir te vendra,
Forte deffense y convendra,
Car cil se scet desmesurer
Que nul ne peut à lui durer;
Et tous ceulx de sa compaignie[400]
Sont de sa mauvaise manière:
Cruaulté porte sa banière,
Perversité, Forcenerie,
Félonnie et Esragerie,
Desverie et autres félons
Lui vont tousjours près des talons.
Quant ceste gent verras venir,
Gart toy que ne te puist tenir
Nuls d’eulx qu’il ne t’ait arresté;
Tray toi vers Débonnaireté,
Qui tost bon conseil te donra
Et contre Yre te secourra
Avecques ceulx de son lignage
Qui moult sont de souef courage:
C’est assavoir Doulceur, Souffrance[401],
Estableté[402] et Attrempance,
Patience, Discrétion,
Refrainte[403] avec Correction.
Ceulx cy et ceulx de leur banière
Trairont Yre de toy arrière,
Et toute sa gent forcenée
Qu’avec lui aura amenée.
Ainsi seras d’Ire délivre{v. 2, p.11}
Se Débonnaireté veulx suivre
Qui est franche, courtoise et douce:
C’est celle qui nul temps ne grouce[404]
De riens qui lui puist advenir;
Bon la fait avec soy tenir
Et fuire Ire le mal tirant
Qui de pou se va ayrant.
Ire doit-on craindre et doubter
Et hors d’avecques soy bouter
Et le tenir pour ennemi
Sans l’acointer jour ne demi.
C’est un mauvais ennemi qu’Ire,
Car si tost com un cuer s’aïre,
De félonnie si s’enflamme
Qu’il en puet perdre corps et âme.
Quant en ire se desmesure
Et se de soy ne s’amesure[405],
Masvei[406] mesure en lui se met
Et de le dampner s’entremet.
Elle est de tel condition
Que qui en soy correction
Ne met amesuréement,
Elle s’y met si lourdement
Qu’elle honnist tout à un cop.
Et vraiement elle het trop
Gens où il fault qu’elle se mette,
Et pour ce tout au brouvet[407] gecte
Sans querre y terme ne respit,
Si tost comme on lui fait despit.
Gart donc qu’à toi ne se courrouce,
Aies en toi manière doulce,
Soies courtois et débonnaire
Comme uns homs estrait de bonne aire[408].
Nuls ne se devroit courroucier
De rien qu’il voie, ne groucier,
Mais faire tousjours bone chière
Et mettre tout courroux arrière.
Laisse le vice et pren vertu,
Ainsi te pourras sauver tu.
Eschièves couroux et tristesse
Et pren en toi joie et léesse,
Voire par bonne entention,
Non pas par dissolution,
Car joye qui est dissolue
N’est pas à l’âme de value.
Contre un autre assault périlleux
Te fault estre moult artilleux[409]
Afin que tu surpris ne soies
En ton hostel, n’enmy les voies,
Car c’est un assault moult doubtable,
Moult dommageux, moult décevable,
Car les pluseurs en sont déceus
Ains qu’avis aient de ce eu.
De cest assault est chief Paresse
Qui sans menacier fiert et blesse
En tapinage, en couardie[410];{v. 2, p.12}
S’enseigne porte Fétardie,
Faintise, Oiseuse, Lâcheté,
Négligence avec Niceté,
Nonchaloir avec Cuer-failly
Vont après; moult est mal bailli[411]
Cellui qu’ils pevent entraper
Et dessoubs leur trappe atrapper.
Tant[412] ne soient-ils pas hardis,
Mais lasches et reffétardis[413],
Ainçois simples, à mate chière:
Mais couart est de tel manière
Que quant il se voit audessus,
Il est de trop mauvais dessus.
Le cuer a fier comme lyon
Et aspre comme champion;
Lors fiert et frappe, bat et tue,
Quant il voit qu’on ne se remue
Encontre lui pour soy vengier.
Donc fait-il bon soy esloignier
De Paresce et de sa famille
Qui n’est qu’en son dessus soubtille,
Et les doit-on mettre au dessoubs
Si qu’estre n’en puissent ressous[414].
Et s’au dessoubs mettre les veulx,
Amaine avecques toy contre eulx
Diligence et Apperteté,
Bon-cuer et Bonne-voulenté,
Talent-de-bien-faire avec Cure,
Et Soing qui voulentiers procure
Contre Paresse avoir victoire,
S’ainsi est qu’on le vueille croire.
Se ceulx ci avec toi retiens
Et du cuer à amour les tiens,
Garde n’aras, n’en doubte mie,
De Paresce leur annemie,
Ne de tous ceulx de sa banière,
Mais se trairont de toi arrière,
Car l’assault n’osent entreprendre,
Fors à qui tantost se veult rendre.
Après, gart toy du quint assault
Car si soubtivement assault
Cil qui en est droit capitaine
Qu’à ses subgez donne grant peine
Quant il les tient en son service;
Ce capitaine est Avarice
Qui moult est de décevant guise.
S’enseigne porte Convoitise:
Rapine, Usure et Faulx-traictié
Le suivent tousjours pié à pié;
Malice avecques Tricherie
Murtre, Larrecin, Roberie,
Engignement, Déception,
Fraude avec Cavilation[415],
Et les autres de leur banière.
Quant tu verras ceste gent fière
Qui te vouldront assault livrer,
Se tu t’en veulx tost délivrer,
Fay de Charité connestable
Qui tant est piteuse et traitable;
Et toute sa connestablie
Q’avecques lui est establie,
(Que, selon Dieu, poursuit[416] richesse,)
C’est Souffisance avec Largesse,
Aumosne faicte en cuer dévost,
Ce que Dieu plus au monde volt.
Se ceste conestablie as
Avecques toi, acompliras
Ceste bataille à ton vouloir
Contre Avarice et son povoir.
Avarice est de put affaire,
Car il mains maulx machine à faire[417]
Par le conseil de Convoitise{v. 2, p.13}
Qui les gens à tolir atise.
Si te garde donc de rien prendre
De l’autrui, se ne le veulx rendre,
Par quelque voie que ce soit;
Car Convoitise gens déçoit,
De jour en jour, par leur foleur,
Dont aucuns meurent à douleur;
Et par ce nature blasmée
En est souvent et diffamée
Sans cause, car elle n’y a coulpe;
Se fait péchié qui l’en encoulpe,
Car elle en est la plus dolente
Et qui plus en sueffre et tormente.
Donc qui de bien faire n’a cure
Il ne lui vient pas de nature,
Ainçois lui vient par accident;
Chascun le voit tout évident.
S’aucun en soy a mauvais vice
Qui porter lui peut préjudice,
S’on dit que Nature lui face
Par force qu’il soit enclin à ce,
Les gens ne le doivent pas croire,
Car ce n’est mie chose voire,
Ains est par la male doctrine
Dont nourriture[418] le doctrine.
Du sixième assault bien te gardes,
Contre cestuy fay bonnes gardes.
Gloutonnie en est conduiseur,
Qui de tous biens est destruiseur,
Car enclins est à tous délices,
Et engendre tous mauvais vices.
Nul temps ne puet estre assouvis,
Mais tousjours semble estre allouvis[419]
Et si est-il plus qu’il ne pert[420],
Nul temps sa voulenté ne pert
Qui est sur toute riens mauvaise,
Car sans oultrage n’iert jà aise.
Gloutonnie est soubtil guerrier:
Assault-il devant et derrier,
Car il part en deux sa bataille
Toudis et avant qu’il assaille;
Gourmandie l’une conduit:
Avec lui sont en son conduit
Friandise, Lopinerie,
Yvresse, Oultrage, Lécherie,
Et pluseurs autres de tel sorte
Que Gloutonnie à soi enhorte.
Ceste bataille ainsi partie
Livre assault de une partie,
Et si donne assez à entendre
A ceulx qui la veulent attendre.
L’autre bataille est Male-bouche
Qui n’aime que mauvais reprouche,
Mesdit, Surdit[421], Maugréerie,
Hastiveté, Pautonnerie[422]
Et des autres à grant planté
Qui sont de telle voulenté.
Ceste bataille se tient fort
Et livre assault à grant effort
De l’autre costé, pour surprendre,
Si que l’en ne s’y puist deffendre.
Gloutonnie point et repoint
De l’un à l’autre, et leur enjoint
Que si se tiengnent sans recroire[423]
Que partout aient la victoire.
Or fault, se tu te veulx garder
Des deux assaulx, bien regarder
De tous costés à ce qui fault
Pour contrester à leur assault.
S’il t’assaillent, met toy à deffense
Et pren avec toy Abstinence{v. 2, p.14}
Et Sobriété sa compaigne
Avecques ceulx de leur enseigne,
Car s’avecques toy as ces deulx,
Assez en vendra avec eulx,
Et te garderont bien, sans faille,
Encontre celle gloutonnaille.
Sur toute rien gart toy d’Ivresse,
Que sa bataille à toi n’adresse;
Car cil qu’à Yvresse se livre
N’a povoir de longuement vivre,
Et s’il vit, si est ce à meschief,
Car il n’a ne membre ne chief
Qui par yvresce ne lui dueille.
Les mains lui tremblent comme fueille
Et s’en chiet plus tost en vieillesse,
En maladie ou en foiblesse.
Qui s’enyvre, il se desnourrist,
Car tout le foie se pourrist;
Ainsi est de soy homicide,
Dont c’est grant doleur et grant hide[424].
Du septisme assault dont Luxure
Est capitaine par nature,
Te fault gaittier et traire arrière,
Si qu’elle et ceulx de sa banière
En leur chemin pas ne te truissent
Si que suppéditer te puissent.
Se Fol-regard le fort archier
Trayoit à toy pour toy blécier,
Soies sages et te retray,
Vistement hors du trayt te tray;
Et quant hors seras de leurs mettes,
Garde toy bien que ne te mettes
En la voye de souvenir
Si près qu’à toy puist avenir,
Car s’avec lui t’avoit attrait,
Il te remenroit droit au trait,
Si que la flesche de Pensée
Te seroit tost ou corps boutée,
Et celle de Fole-plaisance
Qui ne tendroit qu’à décevance
Te mectroit, tout à son plaisir,
Ou trait de garrot[425] de Désir
Qui si fort au cuer te ferroit
Que jà mire ne te guerroit;
Là languiroies en tel peine
Que tu n’auroies cuer ne vaine
Qui voulsist entendre à rien faire
Qu’à maintenir le fol afaire
Qui de folle amour se dépent
Dont chascun en fin se repent.
Là t’auroit si suppédité
Folle amour par fragilité
Qu’il te faudroit pour vaincu rendre.
Mais se tu te veulx bien deffendre
Contre les archiers amoureux,
Jà ne seras surprins par eulx.
Pren la targe de Chasteté
Et la lance de Fermeté:
La targe met devant tes yeulx,
Tu ne te pues deffendre mieulx;
Grant mestier as qu’elle te gart
Encontre les trais de Regart.
Se tu ce pas[426] pues bien garder
Contre Folement-regarder,
Jà Fole-cogitation
Ne t’ara en subjection.
Et quant ces deux ne te ferront
Jà les autres ne s’y verront.
Ainsi ces deux pevent tout faire,
Aussi pevent-ils tout deffaire.
Regart si est trop perçant chose;
Toute plaisance y est enclose,{v. 2, p.15}
Aussi y est tout le contraire,
Si soubtillement scet-il traire,
Car tous ceulx que Regart attaint,
Soit pour bien ou pour mal, à teint
Souvent leur fait muer couleur,
Soit par joye ou par douleur.
Pour ce est voir ce qu’on dire seult:
De ce qu’œil ne voit, cuer ne deult.
Si sont aucuns qui se vouldroient
Excuser qu’ils ne se pourroient
Du fort trait de regart garder
Et qu’il leur convient regarder
Ly un l’autre quant sont ensemble;
Tout Saincte Église ce assemble
Selon l’ordre de mariage,
A tels excusans respondray je
Briefement, sans prolongation,
Ce n’est mie m’entention
De deffendre à nul, bon regart,
Mais que de Fol-regart se gart
Qui les fols fait ymaginer
Et par Fol-cuidier deviner[427],
Dont est née Fole-plaisance
Qui convoite du corps l’aisance,
Et de ce vient Ardent-désir
Qui art tout, s’il n’a son plaisir;
Lors fait tant qu’à son gré avient,
Et tout ce de fol regart vient.
Ce n’est pas regart convenable
Quant à Dieu, mais quant au Déable:
Regart fait pour charnel délit
Au Déable moult abélist[428]
Et autant desplaît-il à Dieu
Si n’est pas fait en temps et lieu.
Gens qui en mariage sont,
Qui tousjours leurs courages ont
A délit charnel maintenir,
Voulans s’y soir et main[429] tenir,
Pechent ensemble, sans doubtance,
Par l’engin de Fole-plaisance
Qui souvent les tient en ses las;
Mais ne le cuident pas les las,
Car à vertu tiennent ce vice
Dont ils font que fols et que nices;
Car conjoins ne devroient jà voir[430]
L’un à l’autre affaire avoir
Par charnele conjunction,
Se ce n’estoit en entention
De lignée multiplier;
Pour ce les fais-je marier,
Si que, par le gré de nature,
Facent ensemble engendréure,
Quant temps en est, et point, et lieu,
Et tout ainsi l’ordonna Dieu,
Non mie pour soy déliter
A l’un avec l’autre habiter.
Fols est qui l’un à l’autre habite
Sans l’entention dessus dicte,
Car quant Nature en tels gens euvre
Selon les estas de son euvre,
Sans moy ne Mesure appeller,
Et que son fait nous fait celer{v. 2, p.16}
Afin qu’Atrempance n’y viengne
Qui en subjection la tiengne,
Iceste copulation
Faicte sans génération
Et sans droicte nécessité,
Par fresle superfluité,
Est péchié mortel, nul n’en doubte,
Qui par Fol-désir les y boute
Pour acomplir leur volenté
Charnele dont ils sont tempté,
Où nature est tousjours encline.
Nul temps qu’elle puist n’y décline,
Ains queurt tousjours de randonnée
Fresle, fole et abandonnée,
Ne se scet, pour grief, espargnier
Tant com riens a en son grenier.
Ainsi de soy s’occist Nature
Se ne la gouverne Mesure
Ma suer[431] qui tant est bien ruillée[432]
Qu’elle en nul temps n’est desruillée[433],
Ains fait faire tout si à point
Que où elle est, d’excès n’a point.
Croy donc Mesure en tous tes fais
Et tu n’y seras jà meffais
En nul temps, je t’en asséur,
Car qui la croit, il vit asseur.
Cy lairay du septime assault
Dont Luxure les gens assault
Et revendray à ma matière
Que j’ay entreprise première.
Soies tous temps vray en ta foy,
Aimes ton proesme comme toy,
Dieu mon père le veult ainsi;
Et fay à chascun tout ainsi
Comme qu’il te feist vouldroies.
Et se tu vas parmy les voies,
Soies enclin à saluer;
Et si ne dois nul temps ruer
De ta bouche male parole:
Saiges est cil qui pou parole,
Et qui aime et désire paix
Oyt tousjours, voit et se tait.
Et se tu es en compaignie
Parlant de sens ou de folie,
Parle au plus tart[434] que tu pourras,
Escoute ce que tu orras,
Si que tu en saches parler
Quant ce vendra au paraler[435],
Et que ce soit par brief langaige;
Ainsi seras tenu pour sage.
Et ne le fusses ores mie,
Là fault-il jouer d’escrémie[436]
Assez mieux qu’au jeu du bocler[437],
Car on apparçoit tost, moult cler,
Qui veult à parler entreprendre[438],
S’il ne se garde de mesprendre,
Ou cler sens, ou clère folie.
Et pour ce clèrement folie
Cil qui de tost parler se haste.
Qui parle ne doit avoir haste,
Ains se doit trois fois adviser
Avant qu’il doie deviser:
La chose dont il veult parler,
Et à quel fin il puet aler,
Et ce qu’il en puet avenir;
Ainsi n’en puet nul mal venir.
Soies courtois et amiables{v. 2, p.17}
Envers tous et humiliables;
Par toy soient grans et menus
Tous temps amés et chier tenus,
Suy les bons et fuy les mauvais,
Aimes tous temps douceur et paix;
Et se tu ois tencions ne noises,
Garde toy bien que tu n’y voises,
Car nul ne se puet avancier
D’amer noises, ne de tencier.
Amis, se tu veulx advenir
Au manoir Richesse et venir
Dont je t’ay si fort oï plaindre
Que nuls homs ne le puet attaindre
Se n’est par paine et par doleur,
Laisses ester telle foleur
Et telle cogitation,
Et pren en toy discrétion.
Pren des deux voies la meilleur,
Laisses le bren[439] et pren la fleur[440]:
Se ne le fais, feras foleur;
Qui est à chois, le mieux doit prendre.
Et se tu veulx la voie aprendre
Que tu dis que tu ne scez pas,
Pour ce qu’il y a mal trespas,
Si comme tu dis, à passer
Par quoi on s’y puet trop lasser,
(C’est au beau manoir de Richesse,)
Je t’en aprendray bien l’adresse
Et ce qu’il en puet avenir;
Ainsi n’en puet nul mal venir
Qui[441] t’y saura bien convoier,
Sans toy feindre ne forvoier.
Pren le chemin droit à main destre
Et laisse cellui à senestre,
Car le destre toutes gens maine
Droit à Richesse, en son demaine,
Mais que on ne se traie hors voie;
En cellui nul ne se forvoie,
Ainçois va tout à sa devise.
Or est droit que je te devise
Comme cil chemin est nommé
Qui tant est bel et renommé,
Et qui fait ceulx qui le vont, estre
Tous temps en très gracieux estre.
Cil chemin a nom Diligence,
Pavés[442] est de Persévérance.
S’en ce chemin te veulx tenir,
Tu pues à richesse venir
Et le chemin tost achever
Aiséement, sans toy grever,
Et avec Richesse manoir[443]
En son très gracieux manoir.
Car qui n’y va, ne tient qu’à lui,
Quant le cuer a si achailly
Qu’il het le bel destre chemin
Pour estre a l’ort senestre enclin.
Qui ce senestre veult aler,
Meschéans est au paraler,
Ni n’en puet eschapper n’estordre[444],
Ains lui convient telle hart[445] tordre
En paine, en meschief, en angoisse.
Cil chemins moult de gens angoisse
Et les fait vivre en grant destresse:
Laie[446] gent l’appellent paresse
Et li clerc l’appellent accide;
On n’y treuve confort, n’aïde,
Ne conseil, n’espoir, ne chevance,
Fors peine, ennuy et meschéance;{v. 2, p.18}
C’est un chemin moult destravé[447].
Plein de boullons[448], tout encavé;
N’il ne fera jà si beau temps
Qu’y puist tost errer qui est ens[449].
Là le tiennent en couardie,
Les grans boullons de fétardie,
D’ignorance et de niceté.
C’est le chemin de Povrété,
Une dame qui n’est prisée,
En ce monde, n’auctorisée
Ne qu’un viel chien, en vérité.
De lui vient toute adversité,
Meschief, peine, ennuy et contraire,
Arrière se fait donc bon traire
Du chemin qui à lui adresse,
Et prendre la plaisant adresse.
Du beau chemin de Diligence,
Car chascun puet veoir en ce
Qui est à chois et puet eslire,
Il ne doit pas prendre le pire;
Et s’il le prent et puis s’en veut
Repentir, quant il ne le peut
Recouvrer, c’est trop grant foleur.
Car qui bien laisse et prent doleur
Et se forvoie à escient,
Ne puet chaloir s’il en mesvient,
Car quant un cuer s’est forvoyés,
N’est pas de légier ravoiés.
S’il est ou chemin de Paresse,
Il tourne le cul à Richesse
Et va à Povreté tout droit,
Dont je t’ay parlé orendroit,
Qui fait si mal gens atourner;
Et quant il cuide retourner
Et s’apperçoit de sa folie,
Lors entre en grant mérencolie
Qui moult le travaille et le peine,
En pensée, en soussy, en peine,
En desconfort, en désespoir,
Dont il devient larron espoir[450],
Et tolt et emble aux gens le leur,
Dont en la fin muert à doleur.
Or sont aucuns qui veullent dire
Que destinée à ce les tire
Et les fait ensement aler.
Folie font d’ainsi parler,
Car ils ne scevent que ils dient:
Et les maléureux s’y fient
Qui dient souvent et menu,
Quant meschief leur est advenu,
Qu’ainsi leur devoit avenir,
Et le veulent pour vrai tenir
Et prennent en leur meschéance,
Par ce parler, glorifiance,
Et s’excusent de leur meffait,
Disans qu’ils ne l’orent mie fait
Par leur gré, mais par destinée
Qui au naistre leur fu donnée.
Ceulx qui le croient se deçoivent,
Ne croient pas si comme il doivent,
Car à nullui n’est destiné
Qu’il soit pendu ne traïné,
Ne qu’il meure de mort vilaine,
S’il ne met au desservir peine.
Meschief contrester chacun puet
Qui entendre à bien faire veult,
N’il n’est pas de nécessité
Qu’à nul aviengne adversité,
Mais advient par cas d’aventure,
Quant folement on s’aventure.
Destinée ne puet contraindre{v. 2, p.19}
Nul, si qu’il ne se puist refraindre,
Mais qu’il ait bonne voulenté;
Et s’il est à la fois tempté
D’aler faire aucune aatie[451],
S’avec lui suy[452], je le chastie
Et lui oste celle pensée
Qui en son cuer estoit entrée,
Et lui donne advis et mémoire
Decontrester, s’il me veult croire,
A mauvaise temptation,
Dont il vient à salvation.
Ainsi peus veoir clèrement
Que destinée nullement
N’a nul povoir de chose faire
Que je ne puisse tost deffaire,
Au mains s’elle ne m’est célée
Si qu’au fait ne soie appellée;
Car nul fait qui sans moy est fet
Ne puet venir à bon effet,
Mais communément en meschiet,
Et par ce meschief il eschiest
Que destinée y pren le nom
D’estre vertu et grant renom,
Car pluseurs dient et soustiennent
Que bien et mal par elle viennent
Et que nul contrester ne puet
A ce que destinée veult;
Mais tous ceulx en sont décéu,
Qui ont ceste créance eu,
Car s’il estoit au Dieu vouloir
Que destinée éust povoir
Dessus les gens si comme on dit,
Que vauldroit bon fait ne bon dit,
Ne soy à bonnes euvres traire?
Nul n’aroit mestier de bien faire
Quant bien fait ne le secourroit,
Ainçois villainement mourroit,
Et s’ensuiroit, quoy que nuls die,
Que s’uns homs à mal s’estudie,
Et emble, et tue, et fiert, et bat,
Quant il n’y puet mettre débat
Pour destinée qui l’enforce
A tous maulx faire par sa force,
Que monstré n’en doit estre au doit
Puisqu’il ne fait que ce qu’il doit:
Et Dïeu mesmes qui scet tout
N’en doit avoir vers lui courroux,
Puisque ce n’a-il mie fait,
Mais Destinée tout ce fait.
Certes mais il est autrement,
Et quiconques maintient il ment
Que[453] destinée vertus soit,
Et qui le croit il se déçoit.
Fay donc ce que je t’ay apris,
Se tu veulx avenir à pris;
Laisse le mal et pren le bien,
Quant avoir le pues aussi bien,
Et plus légièrement assez,
Car on est cent fois moins lassé
Ou beau chemin dessus nommé
Que Diligence t’ay nommé
Qui toutes gens à honneur maine,
Et cent fois y a moins de paine
Qu’ou hideux chemin de paresse
Plain de douleur et de tristesse
Où nul ne pourroit estre à aise,
Ne faire chose qui lui plaise,
N’estre en estat, ne bien nourry;
Car le chemin est si pourry
Qu’on y entre jusques au ventre,
Maleureux est cil qui y entre!
C’est un chemin ou nuls ne court,
Mais, sans faille, il est assez court{v. 2, p.20}
Tant soit-il ort et desrivé[454],
Car on est tantost arrivé,
Sans y quérir autre adresse,
Droit au manoir où il s’adresse,
C’est assavoir chez Povreté
Où l’en vient tout desbareté[455],
Nu, deschaux, et de froit tremblant
Et de très-douloureux semblant,
Le corps courbé, acrampely[456],
Affin qu’on ait pitié de ly.
Mais de tels gens, en vérité,
Doit-on avoir peu de pitié
Quant il sont en si bas dégré:
Puisqu’ils se mettent tout de gré
En si doloreuse aventure,
Que mésaise aient c’est droicture.
Se tu crois doncques mon conseil
Que je, pour ton preu, te conseil,
Cest ort chemin hideux hairas,
Ne jamais jouir ne t’y verras.
Remenbre toy des meschéans
Que tu es chascun jour véans
Qui si maleureux deviennent
Quant en ce chemin se tiennent.
Beau chastiement met en lui
Qui se chastie par autrui.
Se uns homs entre en mauvais pas
De gré, ou qu’il ne saiche pas,
(Si comme assez souvent eschiet,)
Et en ce mau pas lui meschiet,
Cellui d’après qui le regarde
Ne le suit pas, ainçois se garde
D’aler après, qu’il ne se blesse,
Et s’en va querre une autre adresse
Qu’à droit port le fait arriver.
Tout ainsi dois-tu eschiver
Tous temps le chemin et la voie
Que tu scez et vois qui avoie[457]
Toutes gens à chétiveté,
A angoisse et à povreté,
Et que chascun jour pues véoir
Qui ne leur fait que meschéoir[458],
N’en ce chemin bien n’orent oncques.
Eschive le erraument doncques,
Et met les pans[459] à la sainture,
Et si t’en cours grant aléure,
Et à main destre pren t’adresse
Au beau chemin qui tost adresse
Tous ceulx qui y vont, et agence
En tout honneur: c’est Diligence
Le beau chemin plain de noblesse,
Nuls n’y puet avoir fors léesse
Par la planté des biens qui viennent
A tous ceulx qui ce chemin tiennent.
Il est lonc merveilleusement,
Mais il n’ennuye nullement
A ceulx qui veullent avenir
Au manoir Richesse et venir,
Ainçois errent et jour et nuit
Sans ce que goute leur ennuit.
Chascun a désir qu’il se voie
En ce chemin. Droit en my-voie
A deux sentes dont l’une à destre
S’en va droit, et l’autre à senestre.
De la destre te vueil parler:
Par celle fait-il bon aler,
Car tant est vertueuse adresse
Qu’il maine à parfaicte richesse;{v. 2, p.21}
C’est Souffisance la séure
Qui ceulx qui là vont asséure
Et les fait vivre en bon espoir
Sans penser à nul désespoir,
Car tout ce qu’ils ont leur souffist.
Soit à dommage ou à prouffit,
Dieu loent sans estre lassés
Aussi tost d’un pou com d’assez.
Cils sont riche parfaictement,
Et nuls n’est riches autrement
S’il ne va parmy Souffisance,
Et fut-il ores roy de France.
De l’autre sente te diray,
La vérité n’en mentiray:
Elle va à senestre partie,
Mais c’est bien chose mi-partie[460]
Envers celle qui va à destre,
Car nul n’y puet assouvis estre.
Celle sente a nom Convoitise
Qui les cuers enflambe et atise
D’estre convoiteux sur avoir;
Qui plus en a, plus veult avoir,
Tousjours de plus en plus convoite,
D’aler avant si fort les coite[461]!
Et quant ils viennent au chastel
De Richesse qui tant est bel,
Avis leur est que riens fait n’ont
S’encores plus avant ne vont.
D’aler oultre est bien leur entente,
Tant com leur durra celle sente,
A quelque peine que ce soit;
Mais certes elle les déçoit.
Mal en virent oncques l’entrée,
Car quant personne y est entrée,
Ne se peut d’avoir saouler,
Ains vouldroit bien tout engouler;
Ne se daignent là arrester,
Mais vont tousjours, sans contrester,
Querre meilleur pain que froment,
Dont, puis, se repentent souvent;
Car quant bien hault se sont juchiés,
A un seul coup sont trébuchiés,
De Fortune qui ne voit goute,
Qui de sa roe si les boute
Qu’en la boe les fait chéoir:
On le puet chascun jour véoir.
Quant ils se voient décéus
Et du hault au bas chéus
Où fortune les a flatis[462],
Lors ont les cuers si amatis[463]
Et si vains que du tout leur faillent,
Et ne scevent quel part ils aillent,
Tant sont honteux et esbahis,
Et se tiennent pour fols naïs[464],
Chétis, las, courbés, sans léesse,
Entrans ou chemin de Paresse,
Et s’en vont droit à Povreté,
Desconfit et desbareté,
Ne jà puis jour ne seront aise,
Ainçois languiront en mésaise,
Et en tel estat se mourront,
Et, par aventure, pourront
Faire aucun vilain maléfice
Dont il seront mis à justice.
Donc pues-tu véoir et entendre
Qu’il fait très mauvais entreprendre
Sente qui est si périlleuse,
Si forvoiant, si fortuneuse
Comme est celle de Convoitise,{v. 2, p.22}
Car nul n’y a s’entente mise
Qui en la fin ne s’en repente.
Eschieve doncques ceste sente
Et pren celle de Souffisance,
Et tu auras tousjours chevance
Et assez tant com tu vivras;
Assez as-tu quant ton vivre as,
Entre les gens, honnestement,
Et as souffisant vestement
Et à l’avenant le surplus:
Fol es se tu demandes plus.
Puis que tu l’as par loyauté,
Tu as plus qu’une royaulté
Sans souffisance ne vauldroit,
Se tu regardes bien au droit.
Et s’il advient que servir doies
Je te deffent que tu ne soies
Envers ton maistre courageux,
Orguilleux, fel, ne oultrageux.
Tousjours lui fay obéissance,
Et enclines à sa plaisance,
En tous estas[465], sans rebeller,
Et ne te dois nul temps mêler
D’argüer ne de contredire
Chose que tu lui oies dire:
S’il parle à toi, si lui respons
Doulcement, sans vilain respons,
Sans rebrichier[466] et sans groucier,
Craindre le dois à courroucier.
Et si ne dois en nul temps faire
Chose qui lui doie desplaire
Pour enseignement que tu truisses[467]
Au moins puis qu’amander le puisses,
Tu le dois amer de vray cuer,
Sans lui estre faulx à nul fuer,
Et se tu l’aimes, tu feras
Son vouloir et le doubteras
En tous estas, j’en sui certaine,
Car amours est si souveraine
Que toutes vertus lui enclinent
Et de lui obéir ne finent.
C’est moult puissant vertus qu’amour!
Met-la donc en toy sans demour,
Car qui aime de cuer, il craint:
Bonne amour à ce le contraint
Qui le met en obéissance
Par sa vertueuse puissance,
Et le tient en subjection
Sans user de déception[468].
Mais s’aucun craint, ne s’ensuit mie
Qu’il ait en lui d’amour demie[469]:
Amour n’obéist pas à crainte,
Ne nullui n’aime par contrainte,
Car on craint bient ce que l’en het,
Que ce soit voir, chascun le scet;
Mais qui bien aime, craint et doubte:
De ce ne doit nuls avoir doubte.
Aimes donc ton maistre et le sers
Loyaument, et s’amour dessers[470];
Et quant ton bien aparcevra,
Vers toy fera ce qu’il devra,
Ne jà ne saura estre avers.
Et se tu le sers au travers,
Sans lui amer et chier tenir,
Nul bien ne t’en poura venir,
Ains perdras avec luy ton temps
Et si auras à lui contemps,
Ou vilment congié te donra{v. 2, p.23}
Et si diffamer te pourra
En pluseurs lieux, par aventure,
Que nullui n’aura de toy cure.
Ainsi en tous estas perdroies,
Se par amour ne le servoies.
Quiconques sert il doit amer
Son maistre de cuer, sans amer[471],
Et de si loial cuer servir
Que s’amour puisse desservir.
Prendre doit trois conditions
De trois significations
Que briefment je te nommeray,
Et puis si les exposeray.
Premier, dos d’asne doit avoir
Se bien veult faire son devoir;
Secondement, comment qu’il voit[472],
Oreilles de vache avoir doit;
Et tiercement doit avoir groing
De pourcel, sans aucun desdaing.
Ces trois conditions estranges,
Se tu sers, pas de toy n’estranges,
Mais mect tousjours paine et estude
D’avoir les par similitude,
Quant sauras l’exposition
De leur signification
Que je te veuil dire et aprendre.
Par dos d’asne tu pues entendre
Qu’avoir dois le fais et la charge
De ce que ton maistre te charge,
Et que de toutes ses besoignes,
Sans faire obliance, tu soignes;
Tu en dois la somme porter
Pour mieulx ton maistre déporter;
Et pour bien faire ton devoir,
Lui dois souvent ramentevoir
Et avoir chier sur toute rien
Le sien prouffit comme le tien.
Après, par oreille de vache
Pues-tu entendre, sans falache[473],
Que tu dois ton maistre doubter,
Et s’il te laidenge[474], escouter
Sans ce que contre lui t’orgueilles;
Faire lui dois grandes oreilles,
Et faire semblant toutesvoies
Que tu n’ois adonc, ne ne vois.
Quant le verras de tencier chault,
Tais-toy tout coy et ne t’en chault,
N’à tort, n’à droit, ne respons point
Tant comme il est en ycel point,
Car trop s’en pourroit engaignier;
Autre chose ne puet gaignier
Servant qui respont à son maistre,
Soit chevalier, bourgois ou prestre.
Qui se tait et point ne rebelle,
C’est une vertu bonne et belle:
Ceste-cy, se tu me veulx croire,
Aras-tu tousjours en mémoire.
Par groing de pourcel ensement
Peus-tu entendre clèrement
Qu’en toy ne doit avoir danger
Ne de boire, ne de menger,
De grant disner, ne de petit:
Tous dois prendre par appétit
Et en bon gré, se tu es sage,
Sans mener despit ne haussage,
Orgueil, ramposnes, ne desdaing,
Et fay tout ainsi com le groing
Du pourcel qui partout se boute;
Tout prent en gré, riens ne déboute,
Ainçois se vit de ce qu’il treuve
Liement, sans faire repreuve[475],{v. 2, p.24}
Tout treuve bon et savoureux,
De nulle rien n’est dangereux[476].
Par semblable, ne dois-tu estre[477]
Quant tu es à l’ostel ton maistre,
Ains te doit tout plaire et souffire,
Sans rien refuser ne despire.
A tant se tut Raison la sage;
Lors tournay un pou mon visage,
Et pour penser mieulx m’acosté;
Donc s’en vint de lez mon costé,
Uns homs saiges et plain d’avis,
Ainsi comme il me fu avis
Et il en est bien renommés,
Entendement estoit nommés.
Beaux amis, dist-il, or entens:
Se tu veux emploier ton temps
A faire ce que Raison dit,
Tu feras que sage, à mon dit.
Elle t’a cy moult sermoné,
Moult bonne exemple t’a donné:
Se tu l’as scéu retenir,
Tu en pues à grant bien venir
Selon Dieu et selon le monde;
Croy la, et j’octroy qu’on me tonde,
(Se de ce qu’elle a dit t’apens[478];)
Se tu jà nul jour t’en repens:
Et tu l’apparcevras à l’ueil;
Quant à or, plus dire n’en vueil,
Car on doit mettre son assent[479]
Autant à un mot comme à cent.
Quant j’oy un pou après pensé,
Repensé et contrepensé
A ce que Raison apris m’ot,
Et bien recordé mot à mot
Par le conseil d’Entendement,
Et que j’estoie en grant dément
De tout en mon cuer retenir,
Ès-vous un homme à moi venir
Qui bien sembloit estre advocas
Qui parler scéust en tous cas:
Moult sembloit estre sages hom
Selon droit et selon raison;
Coiffe et habit fourré portoit,
Et richement se déportoit:
Preudoms sembloit, et sans riot,
Clerc et varlet avec lui ot.
Le maistre fu Barat[480] nommés,
De ce ne fu pas mesnommés:
Son clerc avoit nom Tricherie,
Et son varlet Hoquelerie[481].
Barat s’est de lez moy assis,
Et commença par mos rassis
A parler attrempéement
Aussi comme par chastiement.
Auras-tu huy assez pensé?
Di, chaitif, qu’as-tu empensé?
Veulx-tu croire Raison la fole
Qui ceulx qui la croient affole?
Se tu la crois, chaitif seras
Tant com de son sens useras;
Nuls ne puet à estat venir
Qui se veult à Raison tenir,
Mais à grant paine se chevit
Et tousjours en souffreté vit
Sans avoir nulle chevissance.
Or est fols qui a souffisance
Quant au cuer a tant de doleur;
Je le tendroie à grant foleur
Qui selon raison ouverroit:
Jamais riche ne se verroit,
Ains seroit tousjours en un point
Sans ce que il enrichist point.{v. 2, p.25}
Tousjours seroit com povre et chiche,
Dolent, subjet et serf au riche
Dont souvent s’oroit laidengier:
Ainsi vivroit en grant dangier.
Qui a le cuer pur, net et monde,
Povre est et n’a loy[482] en cest monde,
Ne ne puet venir à estat;
Met doncques Raison en restat[483]
Et me crois, si feras que sage,
Car s’user veux de mon usage,
Tu seras tantost surhaucié,
Riche, puissant et essaucié;
Servis et honneurés seras,
Et tout à ton plaisir feras.
Tu ne feras que commander,
Chascun vendra à ton mander:
Tous temps vivras en tel conroy
Com se tu fusses duc ou roy,
Car tous auras tes aisemens.
Se tu fais mes enseignemens
Que je te vueil dire et aprendre,
Moult bon exemple y pourras prendre.
Flateur soies premièrement,
Car c’est le droit commencement
Par quoi on puet à bien venir
Et à grant estat avenir:
S’avenir y veulx, sans deffault,
De Placebo jouer te fault.
Soies en tous lieux décevant
Où tu seras, et par devant
A toutes gens fais beau semblant,
Si leur iras le cuer emblant,
Et faing que tu soies loyaulx,
Vrais en cuer et espéciaulx[484];
Aquier des amis, sauf le tien[485],
Serré par devers toy le tien.
Ne soies pas larges, mais chiches;
Ainsi seras tu tantost riches.
Quel compaignie que tu truisses,
Là ne despens riens que tu puisses[486],
Aies le cuer bault[487], et te truffes,
Et dy des gorgées et des truffes
Quant tu verras qu’il sera point,
Et met paine à le faire à point;
Par ce seras tu bien venus
En compaignie, et chiers tenus.
Après, ne te doit ennuyer
De voulentiers gens conchier[488]
En tous estas, et mettre en voie
Que tu aies de leur monnoie,
Ou soit à droit, ou soit à tort,
Ou par contrainte, ou par accort;
Et se bien me veulx apaier[489],
Acrois[490] partout sans riens payer,
Et voulentiers par tout mescompte[491],
Ne jà du péchié ne fais compte;
Ceulx qui te doivent fay contraindre,
De les mengier ne te dois faindre,
Et les mener à povreté
Sans avoir d’eulx nulle pitié:
Ne te chault s’ils perdent chevance,
Mais que tu aies leur substance;
Soies tousjours tout prest de prendre,
Mais garde-toi bien de riens rendre.{v. 2, p.26}
Je te deffens que tu ne paies
A âme chose que tu doies,
Et s’aucun te faisoit semondre[492]
A qui il te faulsist respondre,
Ou soit à bel, ou soit à let,
Moy et mon clerc et mon varlet
Tous ensemble t’irons aidier
Ou cas qu’il te fauldra plaidier.
Se tu nous crois, tu materas
Tous ceulx à qui tu plaideras,
Sans faillir en nulle saison,
Soit droit, soit tort, maugré raison,
Tousjours à ton besoing vendrons
Et bien près de toi nous tendrons
Et te feron tost achever
Tes causes et en hault lever
Ton estat, habonder et croistre,
Tant que bien te pourras acroistre.
Après, te vueil encor aprendre
Trois choses qu’il te fault emprendre
Se tu veulx tost monter en pris
Et si sont d’assez moien pris.
La première est que tu te vestes
De bonnes robes et honnestes
Fourrées à leur avenant[493]:
Si en seras plus avenant[494],
Plus honnourés et mieulx prisiés
Et entre gens auctorisiés
Et tenus pour sage de tous,
Et fusses tu fols et estous.
La seconde chose est mentir
Soubtivement, sans alentir,
Par beaux mos polis, plains de lobe,[495]
Ce siet bien sur la bonne robe:
Par ce pourras tu faire acroire
Que mençonge soit chose voire
Et que vérité soit mençonge,
Ne qu’on y croie ne qu’en songe.
La tierce chose est vraiement
Que tu faces hardiement
Quanque tu auras empensé,
Soit bien pensé ou mal pensé;
Tu dois hardiement ouvrer
Se grant avoir veulx recovrer,
Car cil qui hardiement ne euvre
Et est honteux, riens ne recoeuvre,
Mais est povre et las en ce monde,
Et li hardi tousjours habonde
Puis que beau langage a en main.
Partout et à soir et à main
Les trois derreniers poins tiens
Et principalment les retiens
Et tu auras tousjours chevance
Combien que tout soit décevance,
Car nul ne puet chevance avoir
S’il ne met paine à décevoir
Et s’il n’est bien malicieux,
Viseux[496] et caut et engineux,
Semblant doulx et courtois vers tous,
Et en cuer faulx, rude et estous:
Et que tousjours rie sa bouche
Combien qu’au cuer point ne lui touche,
Car combien que beau semblant moustre,
Le ris ne doit point passer oultre
Le neu de la gorge, à nul fuer;
Des dens doit rire et non du cuer.
Il doit estre blaffart[497] toudis,
Et en tous fais et en tous dis
Les puissans doit aplanier[498]
Par souples mos et festier,{v. 2, p.27}
Et leur porter grant révérence,
Car on puet moult acquester en ce;
Des povres ne puet il chaloir,
Car ils ne pevent riens valoir:
Ceulx là fait bon bouter arrière,
Sans leur faire semblant ne chière,
Et du tout en tout soy retraire,
Car on ne puet d’eulx denier traire.
Or m’as tu oy raconter
Comment on puet à pris monter:
Se tu crois mon enseignement,
Riche seras parfaictement,
Et auras, tout à ton vouloir,
Tout ce que tu sauras vouloir;
Et se tu veulx croire Raison,
Tu seras en toute saison
Chaitif, mendiant, povre et las,
Car si te tendra en ses las
Que monter plus hault ne pourras.
Or fay lequel que tu vouldras
Et y pense tout à loisir:
Quant à chois es, tu pues choisir.
Se tu veulx estre povres hom,
Si me laisse et croy Raison;
Et se tu veulx riche homs estre,
Si me tien pour seigneur et maistre,
Tant com tu vivras, et me croy,
Et de Raison croire recroy.
A ce mot s’est Barat téu,
Car assez m’ot ramentéu
Ses affaires et sa doctrine
Et enseignié tout son convine;
A tant de moy se départi.
Lors pensay moult au jeu-parti
Que Barat et Raison fait m’orent
Et enchargié tant comme ils porent,
Mais le jeu si parti avoie
Que lequel croire ne savoie,
Ou Raison qu’ot à moy parlé,
Ou Barat le bien enparlé;
Mais bien croi qu’au derrain créusse
Barat, s’autre conseil n’éusse,
Car si bel m’avoit flajolé
Que tout sus m’avoit affolé.
Lors vint à moy Entendement
Pour moi donner enseignement
Auquel des deux je me donnasse
Et cuer et corps habandonnasse.
Fol, dist-il, es-tu rassoté
Qui ce que Raison t’a noté
Veulx laissier pour estre trichierres
Faulx et mauvais et décevierres,
Et croire Barat le lobeur
Qui pires est que desrobeur?
Bien es fol et oultrecuidés
Et de sens naturel vidés,
Et bien pert que tu ne vois goute
Qui veulx mettre entente toute
A toy envers Barat plaissier,
Pour Raison la sage laissier,
Car oncques nuls ne la laissa,
Ne vers Barat ne se plessa
A qui n’en meschéist après,
Sans faillir, à loing ou à près.
De ton temps véoir l’as péu
Que maint grant maistre décéu
En ont esté, et mis à honte
Pourcequ’il ne tenoient compte
De Raison ne ses fais ensuire,
Mais se penoient de la fuire,
Et adnichilloient droiture,
Contre Dieu, Raison et Mesure.
Et combien qu’avec eulx féusse,
Jà d’eux audience n’eusse
A desdire leur voulenté,{v. 2, p.28}
Tant ièrent espris et tempté
Par Fol-cuidier le pou séur,
Qu’estre cuidoient asséur,
Et tousjours Barat surmontoient
Pour ce que par lui hault montoient,
Et amassèrent les trésors
Qui erent très-vils et très-ors;
Car de ce qui par Barat vient,
En la fin nul bien n’en avient.
Il n’est pas bon logicien:
Belle entrée a et beau moyen,
Mais tousjours fait conclusion
A honte et à confusion;
Car tout quanque Barat aüne[499],
En vingt ans, anientist fortune
En une seule heure de jour,
Ne nuls n’y puet mettre séjour.
Ainsi ne puet Barat durer,
Car ne le pourroit endurer
Droit qui tout adresse et aligne
Et qui ne fait riens fors à ligne,
Mais est enclin à son affaire
A tout ce que Raison veult faire.
Croi doncques Raison et la sers,
Car vraiement tu seras sers
D’une mauvaise servitude
Se tu mes en Barat t’estude.
Pluseurs par ses las sont passés,
Plus sages que tu n’es d’assez,
A qui mal en est advenu,
Tu le vois souvent et menu.
Plus sages que tu n’es? Vraiement,
Par le mien mesmes jugement
Plus saiges voir ne sont-ils mie,
Car en eulx n’a de sens demie,
Combien qu’ils aient de sens le nom
Par grant abit et par renom,
Car tels est saiges qui est fols
En ce monde, bien dire l’os,
Tel y est fol qui est bien sage,
Ce voit on par commun usage;
Car selon le dit de ce monde,
Ly homs qui de richesse habonde
Et a assez or et argent
Pour sage est tenu de la gent
Et est prisié en tous pays
Combien qu’il soit uns fols naïs;
Donc il est sage et fol ensemble
Par ce que j’ay dit[500], ce me semble:
Voire sage pour son avoir,
Et fol naïs pour pou savoir.
Et li povre, par opposite
De l’exemplaire que j’ay dicte,
Tant soit-il sage à grant devise,
Nul ne l’aime, honnoure ne prise,
Ains le tient-on pour fol et nice
Et est tenu son sens pour vice,
Car quant il dit sage parole,
Si la tiennent la gent pour fole,
Ne de riens ne puet avoir los,
Dont il est sage, et si est fols:
Fols, pour ce qu’il est povres hom:
Sage, pour ce qu’il a raison,
Et sens en soy de lui retraire
De mal faire, et à bien atraire.
Or vois-tu bien que je te preuve
Tout clèrement par une preuve
Qu’il n’a fors pure vérité
En ceste contrariété
Que je t’ay voulu cy espondre[501],
Ne nuls n’y sauroit que respondre
Pour le contraire soustenir{v. 2, p.29}
S’il se veult à raison tenir.
Soies sages et me croi doncques,
Tu ne féis si bon sens oncques.
Croy Raison et à luy te tiens
Et ses enseignemens retiens,
Et tu en vendras à grant bien.
Tu le verras ains dix ans bien,
Faillir n’y pues par nulles voies
Se par Barat ne te desvoies.
A tant se tut Entendement;
Lors commençay parfondément
A penser à la vérité
Que devant m’avoit récité;
Adonc apparceu-je de voir
Que voir m’ot dit, sans décevoir,
Entendement le sages hom
Que trop mieulx vault croire Raison
Que Barat; si m’y assenti,
Car onc nuls ne s’en repenti.
Lors vint Raison, sans demourée,
Blanche, vermeille, colourée,
Faisant grant joie et bonne chière
Com celle qui n’a riens tant chière
En ce monde, comme personne
Qui de bon cuer à lui se donne.
Ami, Dieux te gart, dist Raison,
Or est-il bien temps et saison
Que tu faces ma volenté,
Quant je t’en voi entalenté;
Tout maintenant jurer te fault
Que par toi n’y aura default,
Et que de cuer me serviras,
Ne contre mon vouloir n’iras
Jamais, quoy que Barat te die,
Ne nul de ceulx de sa mesnie,
Par leur beau parler décevable.
Aies le cuer ferme et estable
A mes œuvres continuer
Sans ton courage point muer
En pensée, n’en fait, n’en dit,
Comme autrefois je le t’ay dit
Et monstré pour prendre chastoy,
Quant je fus cy parler à toy;
Mais si tost com je m’entourné,
Par Barat fus tantost tourné
Et par la force de son vent,
Tout ainsi que l’en voit souvent,
Quelque part que le vent s’atourne,
Le cochet d’un clochier se tourne.
Prens doncques en toy fermeté,
Vertu, force et estableté
A bien tenir les convenances,
Que je vueil que m’enconvenances
Pour avoir de toy séurté
Que tu me tendras loyaulté
Et que tous mes commans tendras
En quelque lieu que tu vendras.
Et saches bien que mon service
Est au monde droicte franchise;
Qui me sert, puet partout aler
Et devant toutes gens parler
Baudement, sans baissier la chière
Et sans traire le cul arrière:
Paour ne doit avoir ne honte
Devant pape, roy, duc, ne conte,
Ne devant autre justicier
Ordonné pour gens justicier,
Non voir devant homme qui vive,
Car mon sergent à nul n’estrive,
Ne sa pensée en nul endroit
Ne vouldroit mettre, fors en droit
Et en vérité maintenir,
Et s’y veult soir et main tenir.
Pour ce, vueil-je que tu deviengnes
Mon sergent, et qu’à moy te tiengnes,{v. 2, p.30}
Sans t’en départir à nul fuer,
Et espécialment ton cuer;
Et je aussi en ton cuer seray,
Ne jà ne m’en départiray
Jusques à la mort, ne t’en doubtes,
Se maugré moy hors ne m’en boutes.
Se tu m’aimes, bien te suivra,
Et se ce non, il te fuira.
Se tu n’as l’entendement trouble,
Tu vois que mon salaire est double;
Que ce soit voir, je le te preuve
Par preuve où n’a point de repreuve.
En moi servant, premièrement,
Pues-tu vivre tout seurement,
Sans nul doubter fors Dieu mon père:
Qui ce ne croit, il le compère.
Après, quant tu trespasseras
De ceste vie, tu seras
Avecques mon père en sa gloire,
Ceste sentence est toute voire,
Et là vivras-tu finement
Sans jamais avoir finement,
Car tu dois créance avoir ferme
Que quant personne vient au terme
Qu’elle en ce monde doit mourir,
Adonc commence-elle à flourir
Et prent commencement de vie
Tout aussi tost qu’elle dévie,
Car elle ist de vie muable
Et entre en vie pardurable.
Tout donc pues tu veoir clèrement
(S’en toy a point d’entendement)
Que mon loyer se double bien
Quant on en reçoit double bien,
C’est assavoir honneur parfait
Au monde, par œuvre et par fait,
Et paradis en la parfin
Qui durera tousjours sans fin.
N’il n’est nul autre bien, sans faille,
Qui le mendre de ces deux vaille;
Or te gard donc de les perdre
Et te veuilles du tout aherdre
A mes euvres si bien ensuivre
Que tu les aies à délivre,
Et laisse Barat et ses euvres,
Car saches que se tu en euvres
Et en son service remains,
Tu perdras le plus pour le mains.
Car ces deux biens dessus nommés
Qui tant sont beaulx et renommés
Par son service auras perdus
Et tu mesmes seras pendus
Corporelment, par aventure,
A grant angoisse et à laidure.
Tu y perdras, bien dire l’os,
Se tu le sers, corps, âme et los
Qui sont trois très souverains biens,
Et si ne te puet donner riens
Fors plaisance d’acquerre avoir
Sans point de conscience avoir,
Car tousjours son servant atise
D’avoir sur l’autrui convoitise,
Et quant son servant a assez
D’avoir et trésors amassés
Et il cuide vivre asséur,
Lors lui vient aucun méséur
Qui tout met ce dessus dessoubs:
Par nuls n’en puet estre ressoubs,
Ne nul de son meschief ne pleure,{v. 2, p.31}
Mais chascun, de fait, lui queurt seure,
Et tel, espoir, ne le vit oncques
Qui en dit moult de mal adoncques
Et en a le cuer esjoy
Pour le mal qu’il en a oy,
Et n’en fait fors chanter et rire,
Et souvent par ramposne[502] dire:
Trop estoit riche devenu,
Tout estoit du deable venu
Et au deable tout s’en ira
Tout ainsi chascun s’en rira
Et n’aura nuls de lui pité,
Ains sera vilment despité
Et de Dieu et du monde ensemble.
Donc pues tu voir, ce me semble,
Que Barat fait mauvais servir
Puisque l’en ne puet desservir
Fors que honte, angoisse et doleur,
Et que qui le sert fait foleur.
Met le doncques en non chaloir,
Et m’aimes qui te puis valoir
En tous cas, vers Dieu et le monde,
Et aies le cuer pur et monde.
Aies en toy humilité,
Loyaulté, foy et vérité,
Et se humble es de contenance,
Gardes qu’il n’y ait décevance,
De cuer le soies et de fait,
Car tel humble et loyal se fait
Devant la gent, qui ne l’est mie
Ne n’a d’humilité demie,
Mais sa chiere humble et encline
Fait acroire à ceulx qu’il encline
Qu’il est preudoms, par son semblant.
Ainsi leur va leurs cuers emblant
Par sa simple papelardie
Qui est pleine de renardie
Et de faulseté, car soubs l’ombre
De la simplesse où il s’aombre,
Deçoit tous ceulx qui le regardent
Qui du faulx semblant ne se gardent;
Si avuglés les a sans doubte
Que nulluy de luy ne se doubte,
Mais jurroit chascun fermement
Qu’il est preudoms parfaictement,
Combien qu’en faulseté habonde.
Tout ainsi deçoit-il le monde,
Mais Dieu ne puet-il decevoir:
Cellui en scet bien tout le voir,
Car il voit tout à descouvert
Le mal qu’en son cuer a couvert;
Jà si ne le saura répondre[503]:
Devant lui l’en fauldra respondre
Quant il son jugement tendra
Que sentence à chascun rendra
Par rigueur, selon le forfait
Qu’il aura au monde forfait.
Ou milieu du trosne sera,
Les plaies à chascun monstrera,
Les cloux, la couronne et la lance:
Lors sera chascun en balance,
Là n’aura roy ne empereour
Qui n’ait en son cuer grant paour.
Là tendra-on aussi grant compte
D’un savettier comme d’un conte,{v. 2, p.32}
Et de ceulx qui vestent les rois[504]
Comme des prelas et des rois,
Mais que loyaulx aient esté,
Prenans en gré leur povreté,
Et la seurté de Souffisance,
Et qu’ils aient éu créance
En Dieu, telle qu’il appartient
Et comme Crestienté tient.
Là ne pourra nuls pour avoir
Vers mon père sa paix avoir
Qu’il n’ait ce qu’aura deservi
Selon ce qu’il aura servi:
Tuit cil qui seront d’Adam nés
Auront paour d’estre dampnés,
Jà si justes ne sauront estre.
Mais Dieu fera aler à destre
Mes gens que il congnoistra bien,
Qui n’ont entendu fors à bien
Au monde, et selon moy vescu;
Là leur seray-je bon escu,
Car Dieu tretous les béneira.
Ainsi mes gens départira
D’avec les gens Barat, sans doubte,
Qui seront tous en une route
Dolens à senestre partie;
Là iert la chose mi-partie,
Car mes gens qu’à destre seront
Tons ensemble joye feront
Et auront parfaite léesse
Exemps de dueil et de tristesse.
Et les gens Barat, d’autre part,
Dont mon père aura fait depart
D’avec les miens, par leur foleur,
Grant pleur, grant cri et grant doleur
Adonc tous ensemble menront
Quant ils condempnés se verront
Et tournés à perdition
Sans espérer rédemption.
Or ne te fay pas donc hessier[505]
De moi prendre et Barat laissier,
Rens toy à moy tout en ceste heure,
Sans querre y terme ne demeure,
Fay moy tost hommage mains joinctes,
Et selon mes œuvres t’apointes
Si com je t’ay cy-devant trait,
Et persévères sans retrait,
Car qui aujourd’uy bien feroit
Et demain ne perséverroit,
Tout ce ne vauldroit un festu.
Lors me dit Raison: Que fais-tu?
Il me semble que tu n’oies goute.
Dame, dis-je, je vous escoute,
Car tant me plaist à vous oïr
Que tout me faites resjoïr
Des grans biens que vous m’aprenez,
Et pour ce à tort me reprenez,
Car vous m’avez dit et apris
Que qui veult avenir à pris,
Il doit oïr et bien entendre
Avant qu’il doie response rendre,
Et qu’à parler si à point preigne
Et par avis, qu’il ne mespreigne:
Et que de parler ne se haste,
Ne que nuls n’en doit avoir haste{v. 2, p.33}
Qu’avant n’y ait trois fois avis;
Et pour ce, dame, il m’est avis
Se je vous ay laissié parler
Sans reprendre vostre parler
Que je n’ay fait cy nullement
Fors selon vostre enseignement
Auquel faire je sui tenu.
C’est voir, tu l’as bien retenu,
Ce dit Raison, et à cuer mis:
Si en seras à honneur mis
S’ainsi le veulx continuer
Sans ton courage point muer.
Puisqu’estre veulx de mes complices,
Garde bien que tu acomplisses
Mes commandemens, sans retraire,
Que tu m’as oy cy retraire.
Je respondi: Voulentiers, dame,
Tout sui vostre de corps et d’âme;
En vous ay mis tout mon courage,
Tenez et je vous fay hommage
Et me rent jointes mains à vous,
Comme le vostre, à nus genouls;
Et si vous ay enconvenant
Que bien vous tendray convenant
En tous les lieux où je seray,
Ne jamais chose ne feray,
Que je puisse, qui vous desplaise.
Lors Raison se baisse et me baise
Et en baisant s’esvanouy.
Plus parler ne la vis, n’oy,
Mais bien dedens moy la senti,
N’oncques puis je ne m’assenti
De faire à nulluy desraison
N’autre chose contre raison,
A tout le mains que je péusse
Ne que congnoissance en éusse.
Quant dedens moi senti ainsi
Raison la sage que j’aim si
Que tousjours en mon cuer demeure,
Lors vindrent à moy, sans demeure,
Un moult simples homs et sa femme;
Bien sembloient gens sans diffame
Et sans estre de mal tempté:
Bon-cuer et Bonne-voulenté
Se faisoient-ils appeller.
(Tels noms n’affierent à céler.)
Chascun moult bel se maintenoit;
Bonne-voulenté si menoit
Un enfant bel et doulx et gent
Et gracieux à toute gent,
(En tous cas ert de bon affaire,)
Nommé fut Talent-de-bien-faire;
Bon-cuer le preudom fut son père
Et Bonne-voulenté sa mère.
Tous trois de lez moy s’arrestèrent
Et moult bel semblant me monstrèrent;
Bon-cuer premier m’araisonna
Et moult bel salut me donna
Par doulx parler, com simples hom:
Amis, dist-il, puisque Raison
As avec toy acompaignie,
Tu m’auras en ta compaignie
Tous temps, et avec toi seray,
Ne jamais jour ne te lairay;
Ma femme et mon fils que vois cy
Ne te lairont jamais aussi;
Nous trois te conduirons ensemble
A la voie, se bon te semble,
Que Raison t’a dit et apris{v. 2, p.34}
Qui fait gens avenir à pris;
Et se tu nous veulx croire et suire,
Tous prets sommes de toy conduire
Et d’aprouver en vérité
Ce que Raison t’a endité;
Et sans nous trois ne pues-tu faire
Chose qui puist à Raison plaire,
Car ne saroies assener[506]
Au chemin qui te doit mener
Au noble chastel de Richesse
Qui tant parest plain de noblesse.
Qui sans nous y vouldroit aler
Il ne feroit que reculer
Jusqu’à tant qu’il se fust bouté
Droit au chemin de Povreté
Qui tant parest boueux et ort.
Lors lui dis: Sire, je m’acort
A vous trois, et si vous requier
Que vous me vueilliez convoïer
Ou chemin que je tant désir,
Si m’acomplirez mon désir:
C’est au chemin de Diligence
Que je ne say où l’en commence
A y entrer, qu’onques n’y fuy,
Dont dolent et courroucié suy.
Tu y entreras tout en l’eure,
Dist Bon-cuer, or tost, sans demeure,
Lieves sus et si t’apareilles;
Il fauldra bien que tu t’esveilles
Tel fois que tu dormisses bien,
Se tu veulx avenir à bien:
En ce chemin faut traveillier,
Pou dormir et souvent veillier.
Par trop dormir pues-tu bien perdre,
Nuls ne s’en scet à quoi aherdre[507]
Se n’est à robe dessirée
Qui n’est pas chose désirée
De personne qui honte craint;
Pour ce est saige qui se contraint
A souffrir un pou d’abstinence
Dont on vient à telle excellence
Que on a des biens a planté.
Lors parla Bonne-volenté:
Beaux fils, dist-elle, à moi entens,
Il te fault employer ton temps
Tout autrement que tu n’as fait,
Et si bien maintenir ton fait
Que tu puisses acquerre avoir
Sans chose de l’autrui avoir;
Et me croy moi et mon seigneur,
Si en vendras à grant honneur.
Tu n’y verras jà le contraire,
Amis, dist Talent-de-bien-faire,
Croy ma mère que tu os cy,
Et mon père Bon-cuer aussi;
En leur conseil met tout assens
Et les aimes, si feras sens:
Lieves sus tost, sans plus d’atente,
Si te menrons droit à la sente
Du beau chemin de Diligence;
Et ne met point de débat en ce,
Car tu en pues venir à pris,
Si comme Raison t’a apris.
A ce mot respondi en l’eure:
Sire, voulentiers, sans demeure;
Jà par moy n’y aura débat;
Vostre conseil pas ne débat,
Ains le vueil du tout acomplir.
Lors me commençay à vestir
Et me chaussay appertement,
Puis dis: C’est fait, alons nous en,
Véez moy cy tout apresté.{v. 2, p.35}
Lors ala Bonne-voulenté
Tantost alumer la chandelle,
Car moult estoit le cuer chault d’elle
Que fusse entré en Diligence
Le beau chemin plain d’excellence;
Puis dist doulcement, sans hault braire,
A son fils Talent-de-bien-faire:
Tien, dist-elle, mon enfant doulx,
Ceste chandelle devant nous
Porte, si que plus cler voyons
Tant qu’en Diligence soions;
Or tost, n’y ait plus séjourné.
Dame, véez me ci attourné,
Dist Talent-de-bien-faire adoncques.
Désobéissant n’en fut oncques,
A la voie se mist devant,
Pié à pié l’alasmes suivant.
Tous quatre ensemble tant errasmes
Que nous en Diligence entrasmes,
Où je onquesmais entré n’avoie
Pour ce que aler n’y savoie.
En ce chemin grant et ferré
N’éusmes pas grantment erré
Que nous trouvasmes un chastel,
Onques personne ne vit tel
Se ce ne fust cellui meismes;
Et quant à la porte venismes
Et nous cuidasmes ens entrer,
Adonc nous vint à l’encontrer
Cellui qui la porte gardoit,
Qui moult fellement regardoit
Et moult estoit mal engroigné
Et, par semblant, embesoigné.
Moult lourdement me print à dire:
Qu’est-ce que voulez-vous, beau sire?
Voulez-vous entrer sans congié
Si tost que vous l’avez songié?
Nul n’entre ou chastel de céans,
S’il n’est à moy obédiens
Et à ma femme que veez cy.
Ay! sire, pour Dieu mercy!
Ce dist lors Talent-de-bien-faire,
Ne vous vueille à tous deux desplaire,
Il n’y vueil pas, sans vous entrer.
Lors a prins Bon-cuer à parler:
Sire, dist-il, il est bien digne
D’entrer léans sans long termine,
Car je le sçay pour vérité.
C’est mon, dist Bonne-voulenté,
Sire, n’en soie en doubtance,
Car je sçay bien qu’il a béance,
Grant voulenté et grant désir
D’acomplir tout vostre plaisir
Et de la dame de vos biens,
Car sans ce ne vauldroit-il riens;
Dictes que voulez-vous qu’il face,
Et il le fera sans fallace.
Lors dist le portier doulcement:
Puisque de son assentement
L’avez jusques ci amené,
Il sera moult bien assené
Ne il ne le pourroit mieulx estre.
Adonc me prist par la main destre
Et me commença à preschier
En disant: Mon amy très chier,
Puisque tu es céans venu,
Tu seras désormais tenu
De moy et ma femme obéir,
Se tu veulx Richesse véir,
Qui demeure assez près de cy
En son bel chastel seignoury.
A elle ne puet nuls aler
Sans à ceulx de céans parler
Et toute leur voulenté faire{v. 2, p.36}
Et persévérer sans retraire;
A moy fault parler tout premier
Qui suis de ce chastel portier,
Qu’on clame chastel de Labour[508],
Où l’en besongne nuit et jour;
On m’appelle par mon nom Soing
Qui maine les gens par le poing,
Entre moy et Cure ma femme,
A monseigneur et à madame
Qui de céans ont le demaine,
Qu’on appelle Travail et Peine:
Si que, beaux amis, se tu veulx,
Nous te menrons tout droit à eulx,
Mais moult t’y fauldra endurer
On tu n’y pourras jà durer,
Car on te feroit hors chacier,
En l’eure, sans toy menacier,
Se n’y faisoies ton devoir.
Je ne te vueil pas décevoir,
Demourer pues, ou retourner;
On dit souvent qu’à l’enfourner
Font li fournier les pains cornus[509].
Sire, dis-je, n’en parle nuls,
De retourner n’est pas m’entente
Pour nulle durté que je y sente:
Jà ne m’en verrez remuer
Pour froit, pour chaut, ne pour suer;
Bon-cuer et Bonne-voulenté
Le vous ont assez créanté,
Et Talent-de-bien-faire aussi,
Qu’amené m’ont avec eulx cy,
Et se defaillir m’en véez,
Jamais, nul jour, ne me créez.
Lors me menèrent Soing et Cure
Ens ou chastel grant aléure.
Là avoit bien plus de cent mille
Ouvriers ouvrans par la ville,
Dont chascun faisoit son mestier
Si comme il lui estoit mestier;
Là n’ot homme ne femme oiseux.
Tant estoit ce chastel noiseux
De férir et de marteller[510]
Qu’on n’y oïst pas Dieu tonner;
Qui de trois jours n’eust sommeillé
Si fust-il là tout esveillé.
Quant les ouvriers vy et oy,
J’en eu le cuer tout esjoy
Et me fut tart que je m’y veisse
Et que je aussi comme eulx feisse.
Soing et Cure me regardèrent
Talentif[511], si me demandèrent
Se je vouloie demourer
En Labour et y labourer:
Oïl, dis-je, pour Dieu mercy!
Moult me plaist à demourer cy;
Au chastellain bien parleray
Et à sa femme, quant j’aray
Icy esté jusques au soir.
Dist Soing et Cure: Tu dis voir,
Or commence donc, de par Dieu.
Adonc prins ma place et mon lieu
Et m’alay tost mettre en conroy.
Ma chandelle mis devant moy
Sur la table, en un chandelier,
Pour mieulx véoir à besongnier.
Et comme je m’apareilloie
Et que je commencier vouloie,
Es-vous venir la chastellaine{v. 2, p.37}
De ce chastel, à grant alaine,
Peine qui aloit visitant
Tous les ouvriers dont je vy tant.
Les pans avoit à sa ceinture
Et moult aloit grant aléure;
De telle ardeur se remuoit
Qu’a pou que le sang ne suoit;
Nulle fois surcot ne vestoit,
Mais en sa povre cote estoit
Et aucune fois en chemise,
Quant elle l’avoit blanche mise.
En passant Peine m’apparçut,
Et pour ce que ne me congnut,
Demanda à Soing le portier:
Qui est, dist-elle, cel ouvrier
Que je voy là tout seul séoir?
Ne l’ay point apris à véoir,
Il est venu tout nouvel huy,
Je vueil aler parler à luy
Savoir s’il croire me voulra
Et s’à mon plaisir labourra.
Dame, dist Soing, vueilliez savoir
Qu’il a grant fain de vous véoir;
Tesmoingnié nous a bien esté:
Bon-cuer et Bonne-voulenté
Et aussi Talent-de-bien-faire
Dient qu’il est de bon affaire
Et qu’il d’estre oiseux n’a cure.
Lors parla moult haultement Cure
Et dist: Vraiement, se n’a mon[512],
Et pour ce nous du cuer l’amon
Entre moy et mon mari Soing,
Avec lui serons près et loing:
Prests sommes de le vous plégier
Et de nous en bien obligier.
Lors respondi la chastellaine:
Puisqu’il est, dist-elle, en tel vaine,
Je le vueil aler essaier
Si me pourra si appaier
Comme vous dictes, or y parra;
S’ainsi le fait, il acquerra
Pour l’amour de moy moult d’avoir
Que nuls ne puet sans moy avoir.
Peine se trait lors près de moy:
Amis, ne soies en esmoy,
Dist-elle, mais fay liement
Ta besoigne, et appertement
A ta main entens sans muser
Et ne t’entens pas à ruser,
Mais si l’ouvrage continues
Que par force d’ouvrer tressues,
Car nuls ne doit céans oser
Soy alaschir ne repouser,
Car tantost seroit bouté hors.
Je respondi humblement lors:
Dame, dis-je, j’ay grant désir
De faire tout vostre plaisir,
Ne jà jour ne vous pourrez plaindre
De moy que m’aiez véu faindre,
Ne que vous face mesprenture,
En tesmoing de Soing et de Cure.
Amis, dist Peine, c’est bien dit,
Fay que le fait s’accorde au dit,
Ou tout ce ne vauldroit un ail,
Si que quant mon mari Travail
Vendra au soir, puist parcevoir
Que bien aies fait ton devoir.
Je visite nos gens au main,
Et il les visite au serain:{v. 2, p.38}
Or fay tant qu’il ne se courrouce,
Carde pou parle, tence et grouce.
A tant se tut la chastellaine
Qui moult estoit d’angoisse plaine;
A besognier commençay lors,
Entente y mis, et cuer et corps.
Ainsi besongnay sans séjour
Jusqu’à tant que je vy le jour
Par les fenestres pairoir cler:
Lors ma chandelle alay souffler,
Puis entendi à ma besoigne,
Sans querre y terme ne essoigne,
Jusqu’à heure de desjuner
Qui vault desjuner et disner
A la coustume des ouvriers.
De ceulx illec vis-je premiers
La manière et la contenance[513],
Qui vivoient en abstinence.
N’y ot si grant ne si petit
Qui ne préist grant appétit
En pain sec, en aux et en sel,
Ne il ne mengoit riens en el
Mouton, buef, oye ne poucin;
Et puis prenoient le bacin,
A deux mains, plain d’eaue et buvoient
A plain musel, tant qu’ils povoient.
Quant je regarday cel afaire,
Grant talent me print d’ainsi faire
Combien que pas ne l’eusse apris;
Mais aux ouvriers exemple pris,
Qui mengoient, si me prist fain:
Lors fis tant que j’êus du pain
De Corbueil[514], du sel et des aulx,
Et si prins du vin aux chevaulx[515],
Puis mengay par si grant saveur
Qu’oncques ne mengay par greigneur,
Car moult me vint à gré cel ordre.
Qui me véist en mon pain mordre,
Ma manière et mon contenir,
Grant appétit l’en peust venir.
Et tout adès en besongnant
Alay illec mon pain mengant
Et beu de l’ieaue à plain musel;
Vin ne prisoie un viel fusel.
Et quant j’éu mengié et beu,
Aussi bien me sentis-je peu
Comme s’à feste éusse été
Ou j’éusse eu à grant planté
Mouton, buef, poulaille et paons,
Pastés et tartes et flaons,
Pain de bouche[516] et estrange vin
Bourgouing, Gascoing et Angevin[517],
Beaune, Rochelle, Saint-Pourçain[518]{v. 2, p.39}
Que l’en met en son sein pour sain.
Lors me pris fort à besongnier,
Je ne m’en fis pas essoignier,
Car là furent, lez mon costé,
Bon-cuer et Bonne-voulenté
Et aussi Talent-de-bien-faire
Qui regardoient mon affaire;
Soing et Cure aussi y estoient
Qui tout adès m’admonnestoient
Que j’ouvrasse à col estendu
Et que bien me seroit rendu,
Car j’en auroie bon loier.
Ainsi ouvray sans délayer
Jusqu’à la nuit noire et obscure;
Adonc alèrent Soing et Cure
Tost la chandelle appareillier
Pour jusqu’à cueuvre-feu veillier,
Car d’iver estoit la saison
Qu’on ne souppe pas, par raison,
Jusqu’à tant qu’on l’oie sonner.
Lors m’alay tost habandonner
A l’euvre, de cul et de pointe,
Je n’en fis oncques le mescointe,
Et tant besoignay que j’oy
Cueuvre-feu, si m’en esjoy,
Car lassés et vaincus estoie
De besongner, et si sentoie
Un appétit qu’on clame fain.
A ce point vint le chastellain
Travail qui me dit: Doulx amis
Bien doy amer qui cy t’a mis,
Car bien y as fait ton devoir;
Je m’en sçay bien apparcevoir.
Bien voy que tu as sans faintise
Huy en labour t’entente mise,
Et pour ce te vueil pourvéoir
Que tu puisses Repos véoir.
C’est cil qui les gens de céans
Qui en labour sont paciens
Fait aaisier à leur plaisir,
Boire, mengier, dormir, gésir
Et prendre consolation
Après la tribulation
Que ma femme leur fait souffrir
Quant à lui se veullent offrir.
Et pour ce qu’à lui t’es offert
Et grant ahan as huy souffert,
Congié te doing, en guerredon,
D’aler à Repos le preudon
Qui te fera ton corps aisier,
Ta char et ton sang appaisier
Que tu as huy moult esméu
Pour l’enhan que tu as éu.
Sire, dis-je, je m’y accort
Puisque ce vient de vostre accort:
A Repos m’en vois orendroit.
Lors me mis à voie tout droit
Vers la porte, par un sentier:
Là requis à Soing le portier
Et à Cure que par amour
Hors me méissent sans demour.
Adonc respondi li portiers:
Beaulx amis, dist-il, voulentiers,
Car tu es vains et endormis.
Lors m’ont Soing et Cure hors mis,
Qui virent que temps en estoit,
Mais trop forment m’admonnestoit
Chascun d’eulx deux de moi lever
Dès matines, pour achever
L’euvre que commencié avoie
Pour plus tost achever ma voie
D’aler ou chastel de Richesse
Où l’en ne va pas par paresse,
Non fait-on pas par diligence
Se il n’y a persévérance.{v. 2, p.40}
Raison me dist, (bien m’en souvient)
Que persévérance convient
En bien faire, c’est ce qui fait
L’ouvrier louer de son bienfait.
Amis, dist Soing, à Repos vas:
Plus décevable ne trouvas
Puis que tu fus de mère nés;
Repos a maintes gens menés
Ou hideux chemin de Paresse
Qui tourne le cul à Richesse:
Repos a tous ceulx décéu
Qui contre Raison l’ont créu,
Et si est prest de décevoir
Tous les jours ceulx qui recevoir
Veulent ce qu’il leur veult donner;
Tous ses biens veult habandonner
A tous ceulx qui prendre les veulent,
Mais vraiement tous ceulx se deulent,
En la fin, qui contre raison
Les prennent hors heure et saison
Sans cogente nécessité.
Bien est raison et vérité,
Sans Repos ne puet vivre nuls,
De quelque estat, gros ne menus,
Mais ceulx qui Repos croient trop
Povres en la fin sont com Job.
Or ne le vueilles mie croire,
Mais aies tousjours en mémoire
Ce que je te dy et enseigne
Et le retien en cest ensaingne.
Adonc me tira Soing l’oreille;
Cure, d’autre part, s’appareille
A moi enseigner et aprendre
Comme je doy par raison prendre
Les biens que Repos scet donner
Quant il se veult habandonner.
Amis, dist Cure, ne crois pas
Repos, se ce n’est un trespas[519]
Quant en auras nécessité,
Car, si comme Soing t’a dicté,
Nuls ne pourroit sans Repos vivre[520]
S’il n’est ou hors du sens ou yvre.
Mais qui Repos croit à oultrage,
Il pert du tout son bon courage
Qu’il avoit, par devant, d’ouvrer
Et ne le puet pas recouvrer
Aucune fois à son vouloir,
Dont en la fin le fait douloir.
Garde donc bien qu’il ne te tiengne
Que par raison, et te souviengne
De moy à ces enseignes-cy.
Lors me tira l’oreille aussi
Comme Soing ot fait par devant
En moy mon preu ramentevant.
A tant du portier prins congié
Et de sa femme, et eslongnié
Le lieu au plus tost que je pos
Et m’en alay droit à Repos
Qui m’attendoit en ma maison,
Car il en estoit bien saison.
Ens entray, si trouvay ma femme
Qui ne pensoit à nul diffame,
Mais m’appareilloit à mengier
A lie chière et sans dangier.
Mes mains lavay et puis m’assis,
Et souspasmes à sang rassis,
Moy et ma femme, bec à bec,
Du pain et du potage avec,
Et de ce que Dieu mis y ot.{v. 2, p.41}
Quant soupé eusmes sans riot
Et la nappe si fu ostée,
Près de moy se fu acostée
Ma femme; lors luy comptay brief
Mon affaire de chief en chief:
Dame, dis-je, ne savez mie
Comme j’ay eu forte nuitie
Quant vous de lez moy dormiez
Et vostre repos preniez.
Vous n’avez pas véu à-nuit
La male gent qui tant m’a nuit
Et fait si grant adversité:
Besoing avec Nécessité,
Souffreté, Disette autressy,
Pensée la vieille et Soussy,
Desconfort et Désespérance.
Et tant m’ont fait de meschéance,
Sachié, bouté et tourmenté,
Qu’à poi qu’ils ne m’ont craventé;
Mais Raison la bonne et la sage
M’a apris la voie et l’usage
D’eschever toute adversité
Et de vivre en prospérité.
Entendement, com mes amis,
En la voie aussi m’en a mis,
Et m’ont fait de Barat retraire
Qui se penoit de moy attraire
Pour moy faire à mal habonder
Et moy honnir et vergonder,
Et aussi son clerc Tricherie
Et son varlet Hoquelerie.
Tant m’a donné Entendement
Et Raison bon enseignement,
Que je sui en foy et hommage
De Raison la bonne et la sage,
Et tousjours en moy demourra
Ne jamais jour n’en partira,
Ainsi comme elle m’a promis;
A lui faire hommage ay trop mis.
Si m’y ont moult bien aïdé
Bon-cuer et Bonne-voulenté,
Talent-de-bien-faire leur fils.
Quant à moy vindrent, je leur fis
Tout ce que il me commandèrent
Et alay où ils me menèrent.
Au chastel de Labour alasmes,
Où nous Soing et Cure trouvasmes
Qui sont de ce chastel portiers:
Ceulx me reçurent moult volentiers
Et me menèrent droit à Peine
Qui de Labour est chastellaine;
Peine me reçut sans séjour:
O moy a esté toute jour;
Travail ores, puis l’anuitier,
Vint à moy non pas pour luitier,
Mais pour dire et ramentevoir
Qu’avoie bien fait mon devoir
Et que temps estoit de venir
Mon corps aisier et soustenir.
Mais trop m’ont hasté Soing et Cure
Qui de long aisement n’ont cure,
De moy, dès matines, lever
Pour tost ma besoigne achever.
Or vous ay compté sans mençonge
Ma vision qui n’est pas songe.
Lors respondi ma femme ainsi:
Qu’est-ce que vous me dictes cy?
Vous estes, je croy, hors du sens,
Car ne me congnois en nul sens
En ce que vous m’alez disant
Et toute nuit cy devisant,
Car ce n’est tout que fantasie
Que vous dictes par frenaisie.
Quant ma femme ramposné m’ot,
Je me teus et ne sonnay mot,{v. 2, p.42}
Car s’à lui me feusse engaignié,
Certes riens ne eusse gaignié
Et j’ay pieça du sage apris
Que nuls ne devroit prendre à pris
Nulle chose que femme die.
Soit bien, soit mal, tence ou mesdie,
Tousjours veult femme estre loée,
Et de ce que dit advoée:
De riens ne veult estre reprise,
Ains veult que l’en la loe et prise
Aussi bien du mal com du bien:
Ceste coustume say-je bien,
Et pour ce que je bien le sçay,
De la ramposne me passay,
Car contre femme se fault taire
Et toute leur voulenté faire:
Ainsi le conseil à tous ceulx
Qui ont femmes avecques eulx;
Combien que ce soit folletés
De leur faire leurs voulentés,
Encore est-ce plus grant foleur,
Selon raison, de faire leur
Nulle chose qui leur desplaise,
Car jà femme ne sera aise
Se son mary lui fait despit,
Jusqu’à tant, sans aucun respit,
Que rendu lui ait doublement,
Ou nature de femme ment.
Dont doit-on, qui bien veult eslire,
De deux maulx prendre le moins pire;
Bon se fait près d’un péril traire
Pour de greigneur péril retraire.
Lors m’appareillay pour couchier
Et mis en coste moy l’eschier[521],
Pour tost alumer ma chandelle
Sans moy bougier, dessus ma selle.
De Soing me souvint et de Cure
Qui de fétardie n’ont cure,
Car moult estoie entalenté
De bien faire leur voulenté,
Et ferai d’ores-en-avant,
Et Dieu, par sa grâce, m’amand
De si bien vivre en Diligence
Et en bonne Persévérance,
Au gré de Travail et de Peine,
Que véoir me puisse ou demaine
De Richesse la haute Dame,
Au sauvement de corps et d’âme.
Et se je ne puis advenir
A la grant Richesse, et venir,
Qui est la mendre selon Dieu,
Je pry la Vierge de cuer pieu,
Qui le benoit fils Dieu porta,
En quoy les pécheurs conforta,
Qu’avenir puisse à Souffisance,
Car j’ay en ce ferme créance
Que qui à Souffisance adresse,
En lui a parfaicte richesse,
Ne jà ne croiray le contraire.
Icy vueil mon livre à fin traire
Appellé la Voie et l’adresse
De Povreté et de Richesse.
Chière seur, par ce que dit est vous povez veoir qu’est diligence et qu’est persévérance, et ainsi, chière seur, est le premier article démonstré.{v. 2, p.43}