Nous sortîmes: Ozanam habitait alors la rue de Sèvres, et nous nous dirigions du côté de la rue Jacob. En descendant la rue des Saints-Pères, nous croisâmes une modeste voiture de louage, qui gravissait assez lentement cette montée fort raide. Paul salua et me dit: «Sais-tu qui est dans cette voiture? Mgr de Quélen, archevêque de Paris. Comme hier, comme demain, il vient de l'hôtel-Dieu, et il va à l'hospice de la Charité; c'est ainsi qu'il se venge. Parmi ceux qu'il visite, qu'il secourt et qu'il console, on compterait par centaines les émeutiers de février 1831, les pillards de l'archevêché et de Saint-Germain-l'Auxerrois, ceux qui l'auraient égorgé, s'il était tombé entre leurs mains!»

Nous arrivâmes au bout de la rue Jacob; Paul s'arrêta devant l'hôtel Racine, moins poétique et moins élégant que son nom. Là, il parut hésiter encore, puis prenant son parti: «Entrons,» me dit-il. On sait ce que sont ces hôtels d'étudiants. Nous montâmes quatre étages. Parvenus au quatrième, nous vîmes une clef sur la porte, n° 78, Paul entra sans frapper, et me fit signe de le suivre. Un émouvant spectacle m'attendait.

Sur un lit fort propre, tendu de rideaux de toile verte, je reconnus à l'instant Jacques Faël, le persécuteur, le bourreau de Paul Savenay. Il était évidemment en convalescence; mais sa pâleur, ses yeux cernés, son visage amaigri, prouvaient qu'il venait de subir l'horrible crise. Sa soeur, vêtue de noir, était debout à son chevet, un rayon de soleil d'avril égayait la chambre.

En me voyant, Jacques poussa un cri de surprise; puis, brusquement, presque violemment, imposant silence d'un geste à Paul, qui voulait parler:

«Non, vois-tu? lui dit-il; non, Paul, tu ne veux pas que j'étouffe, n'est-ce pas? Quand je devrais retomber malade, il faut, entends-tu bien? il faut que notre camarade sache... ce qu'il a déjà deviné! Il a été le témoin de mes infamies, de tes souffrances; il faut qu'il apprenne ce qu'a été la revanche du chrétien contre le mécréant, du saint contre le misérable. Tais-toi! tais-toi!... Noémi, dis-lui de se taire et de me laisser la parole!... Il y a un mois, j'étais encore tel que tu m'as connu... Non, Armand, j'étais pire: impie, athée, méchant, libertin, mangeur de prêtres, corrompu jusqu'aux moelles. Le 29 mars, jeudi de la mi-carême, j'avais fait la noce avec quelques compagnons de débauches... je rentre à minuit... une heure après, je me tordais sur ce lit, en proie a des convulsions effroyables... La tête en feu, le corps glacé, tous les symptômes du choléra... et j'étais seul, seul au monde... Ma soeur Noémi, au fond de la Bretagne, chez une vieille tante..., mes parents morts..., point d'amis... le vice et l'impiété n'en donnent pas... Oui, seul dans ce misérable hôtel, sûr que, si j'avais la force d'appeler, l'hôtesse épouvantée me ferait jeter sur un matelas, et me crierait d'aller mourir dans la rue... Oh! quelle nuit! L'enfer anticipé, moi qui ne croyais pas à l'enfer!... Tais-toi, Paul, je t'en prie, laisse-moi parler!... À sept heures, au paroxysme de mes tortures et de mon désespoir, ma porte s'ouvre, et je vois entrer Paul Savenay... Paul, ma victime, mon martyr!... Ah! je crus d'abord à une apparition vengeresse... Mais non, il avait sur les lèvres un sourire céleste; dans le regard, l'expression angélique du pardon... Il vint à moi, me prit la main, me dit quelques bonnes paroles;... c'était un miracle, n'est-ce pas?...

—Non, c'était tout simple, interrompit Paul Savenay. Je suis interne à l'hospice de la Charité, à deux pas d'ici... Le docteur Récamier, mon maître, m'avait chargé de visiter tous les hôtels de la rue Jacob... L'hôtel Racine était sur ma liste et le hasard...

—Le hasard!!! C'est donc toi maintenant qui nies la Providence?... Pourquoi ne pas dire la vérité tout entière?... Tu étais délégué de la société de Saint-Vincent-de-Paul, ou plutôt du bon Dieu, pour me sauver, pour me guérir, pour me consoler, pour faire de moi un honnête homme et un chrétien!... Une heure après, poursuivit Jacques, en m'adressant de nouveau la parole, j'avais tous les remèdes nécessaires, et, le soir, sur ma demande, il m'amena un vicaire de Saint-Germain-des-Prés... Tu vois bien que c'était le bon Dieu! Pendant cinq jours, Paul ne m'a presque pas quitté...; pendant cinq nuits, il m'a veillé... Puis, lorsqu'il a reconnu que le danger était passé, il a écrit à ma soeur Noémi, qui n'a pas perdu une minute... et, à présent, je suis le mieux soigné des convalescents, moi qui m'étais cru le plus abandonné des agonisants et des damnés... Oh! comment reconnaître tant de bienfaits de la miséricorde divine? Comment expier mes fautes, mes impiétés, mes crimes?...

—Jacques, reprit doucement Paul Savenay, je t'ai déjà dit que, quand même tu n'aurais eu, avant de mourir, qu'un moment, si ce moment avait été bien employé, Dieu t'aurait pardonné!... Et tu as une vie tout entière!

—Mais toi, Paul, mon sauveur, toi qui m'as rendu tant de bien pour tant de mal, comment réparer, comment payer ma dette?... Comment mériter ton pardon, ton amitié?...»

En sortant de l'hôtel Racine, je dis à Paul: «Tu te figures peut-être n'avoir guéri qu'un malade... Eh bien! tu te trompes; tu en as guéri un autre, et cet autre te serre la main[2]