Et portant la main à son coeur: «Frappez, monsieur, dit-il, frappez! Dieu nous voit, qu'il nous juge; à lui seul appartient la vengeance!»
Ainsi que nous venons de le dire, se trouvant dans la nécessité ou d'être meurtrier ou de subir la honte d'une défaite, X*** fut tout heureux de voir sa femme s'interposer et solliciter en faveur du vieillard un généreux pardon. Cette médiation tout à coup inspirée à Mme X*** diminua un peu ce qu'avait d'humiliant la position que son mari s'était faite. Ne paraissant alors obéir qu'aux instances de son épouse, il baissa l'arme et ne frappa point.
—Puisque vous ne voulez pas me tuer, dit le curé, souriant à demi, soyez assez bon, monsieur, pour vouloir bien me rendre la liberté que vous m'avez ravie.
X*** ouvrit la porte de son appartement, non sans quelque embarras, et le prêtre, ne laissant paraître aucune émotion, avec l'aisance d'un calme parfait, se retira en s'inclinant.
Un an après, jour pour jour, le triste héros de cette aventure revenait, à cheval, d'un village voisin. C'était à la nuit tombante, et le voyageur humait avec délices la fraîcheur du soir.
Après une absence de huit jours, il venait de régler quelques affaires et se hâtait de rentrer au sein de sa famille. Le voyage jusque-là avait été des plus heureux; tout à coup, arrivé à un endroit où la route décrit brusquement une courbe, le contact inattendu d'une branche qui s'inclinait isolément sur le chemin effraye le cheval. Un écart aussi prompt qu'imprévu renverse le cavalier. Par une circonstance funeste, le pied de X**** demeure engagé dans l'étrier et le tient suspendu aux flancs de sa monture, balayant de son front ensanglanté le sable et les cailloux de la route.
Non loin de là se trouvaient quelques, habitations, ça et là éparses. Aux cris de l'infortuné, on accourt; mais, surexcité par le bruit qu'il entend et par la piqûre incessante de l'éperon avec lequel il laboure lui-même ses propres flancs, le cheval redouble de vitesse et traîne à travers les champs le corps mutilé de son maître. On peut enfin l'arrêter, mais X*** n'a déjà plus le sentiment de sa propre existence. Ses vêtements en lambeaux sont souillés de poussière et de sang; son visage, horriblement défiguré, laisse apercevoir au front une blessure large et profonde. Transporté sous le toit d'un pauvre paysan, il y reçoit les soins les plus empressés, mais la nuit qu'il y passa fut une nuit d'angoisses et d'atroces douleurs.
X*** n'était qu'à 3 kilomètres de chez lui, et le lendemain, sur l'assurance donnée par le médecin que le malade pouvait, sans trop de danger, à l'aide de certaines précautions, franchir cette distance, quelques amis le portèrent sur une litière, et après bien des difficultés, parvinrent à le déposer mourant à son domicile.
Malgré un repos absolu, malgré la rigoureuse observance de toutes les prescriptions de l'art, l'état du malade devenait de plus en plus alarmant; il n'y avait même plus d'autre lueur d'espérance que celle qui ne nous abandonne jamais, tant que l'objet de nos inquiétudes ne nous est pas entièrement ravi. Ses amis ne l'approchaient pas; sa femme elle-même ne venait auprès de lui qu'à de rares intervalles. Elle était loin de s'illusionner sur la gravité du mal, et quelques étincelles d'une foi non encore éteinte lui faisaient désirer pour son mari les secours de la religion; mais, partageant de ridicules préjugés, elle n'osait manifester ce désir. La difficulté s'aplanit de la manière la plus inattendue, et par celui-là même dont on pouvait le moins l'espérer.
Dans le cours de sa maladie, X*** était souvent en proie au délire, et souvent alors aussi on entendait s'échapper de ses lèvres un nom auquel se rattachaient pour lui de tristes souvenirs, un nom qu'il ne semblait cependant prononcer qu'avec respect. À ce nom se mêlaient encore des mots entrecoupés: Expiation!... Vengeance!... Et si le malade trouvait un peu de calme, si la raison succédait au délire, ce n'était plus l'expression apparente du remords, mais celle du repentir, qu'articulait sa bouche.