Le dîner fini, on se leva de table; les fenêtres de la salle donnaient sur un magnifique lac. Un bateau à vapeur vint à passer. «Tenez, messieurs, dit l'abbé Mermillod, voici qui va vous faire parfaitement comprendre à quoi sert la confession. Vous voyez ce bateau à vapeur. Une force puissante fait mouvoir sa machine et le fait avancer rapidement; mais cette force elle-même est un danger, un principe certain d'explosion et de destruction sans ce que l'on nomme la soupape de sûreté. Par cette soupape s'exhale le trop-plein de la vapeur, et le bateau et les voyageurs sont en sûreté. Ainsi en est-il de nous tous. Nous avons en nous des forces puissantes qui sont nos passions; à ces forces, à ces passions il faut une soupape, une ouverture sans laquelle nous sommes perdus. Eh bien! cette soupape, c'est la confession, c'est la confidence sainte et pure que Dieu nous a donnée comme le soulagement de nos coeurs, comme la consolation et la purification de nos consciences. Aussi remarque-t-on dans les pays protestants ou infidèles, où la confession est méconnue, beaucoup plus d'aliénations mentales, beaucoup plus de suicides, beaucoup plus d'accidents moraux, que dans les pays où l'on se confesse.» Et l'abbé développa cette thèse avec autant de force que de science, en l'appuyant de nombreux exemples.
Il prit enfin congé de la compagnie, qu'il laissa toute charmée de son esprit et de sa bonté. La jeune actrice le reconduisit jusqu'à la porte. «Suivez donc M. l'abbé jusqu'à l'église, lui dit un des acteurs, et allez vous confesser tout de suite. Cela vous fera du bien.—Je ne dis pas non, reprit sérieusement la jeune femme, et je ne vois pas qu'est-ce qui m'en empêcherait.» Et sortant avec le prêtre, elle l'accompagna jusqu'à la porte d'entrée. Se trouvant seule avec lui: «Monsieur, s'écria-t-elle d'une voix tout étouffée de sanglots, Monsieur, vous m'avez sauvée! C'est la Providence qui vous a envoyé pour moi dans cette maison. J'étais désespérée; ce soir, j'avais formé la résolution de me jeter dans le lac et d'en finir avec les douleurs de la vie; il y a quelques jours j'ai été sifflée sur la scène et je ne veux plus y reparaître. Je n'avais plus de ressource, plus d'amis sur la terre, je voulais me tuer. Maintenant je veux me confesser, je veux me confesser tout de suite!»
Le prêtre calma avec douceur cette pauvre femme, l'encouragea dans son bon propos. Il ajouta quelques conseils chrétiens aux paroles qu'il avait dites pour tout le monde, et la jeune femme prit une heure pour se rendre le lendemain au confessionnal.
Grâce à une énergique volonté, elle a quitté le théâtre, et est devenue une bonne et fervente chrétienne.
14.—UNE MÉPRISE QUI PORTE BONHEUR.
Un soir de l'année 1855, après une laborieuse journée, l'abbé Baron[6], alors vicaire à Douai, était rentré dans sa modeste demeure et se reposait de ses travaux apostoliques en récitant l'Office divin. On vint frapper à sa porte; il ouvrit, et une petite fille se présenta devant lui, le priant de passer, le plus tôt qu'il lui serait possible, chez une pauvre dame qui se mourait et qui demeurait rue ***, n° 28. Le bon abbé voulut interrompre sa prière et se rendre aussitôt avec l'enfant à l'adresse indiquée; mais la petite messagère lui dit que la chose n'était pas urgente à ce point, et qu'on lui demandait seulement de ne pas remettre sa visite au lendemain, de peur d'accident. Le prêtre prit donc l'adresse de la malade et dit à l'enfant de le précéder et d'annoncer sa visite très prochaine.
Note 6:[ (retour) ]C'est celui qui s'est immortalise à la guerre de 1870, par son dévouement héroïque et les services éminents qu'il a rendus à l'armée française.