Quand il eut terminé la récitation de son Office, le pieux abbé se mit en route, sans faire attention seulement qu'il pleuvait à verse et que le froid était vif. Il s'agissait de sauver une âme, de consoler une douleur; qu'est-ce que le froid et la pluie devant un but pareil? Arrivé dans la rue indiquée par l'enfant, le prêtre entra au n° 18, convaincu que c'était bien là le numéro qu'on lui avait donné. La maison était pauvre; il n'y avait pas de concierge. Le prêtre monta l'escalier à tâtons et frappa à la première porte qu'il trouva sous sa main. Un homme vint lui ouvrir et, apercevant l'habit ecclésiastique, entra dans une brutale colère, répondit par trois ou quatre injures à la demande polie du charitable prêtre, qui s'informait si ce n'était point ici la chambre de la pauvre femme malade, et enfin lui ferma la porte au nez.

Patient et doux comme le divin Maître, le prêtre frappa à la porte suivante, où il ne fut guère mieux accueilli.

Il monta au second étage, un petit garçon était dans le corridor. «Mon enfant, lui dit le bon prêtre, pourrais-tu m'indiquer la chambre d'une pauvre dame qui demeure dans cette maison et qui est bien malade. Elle s'appelle madame Gérard.—Il y a bien à la porte là-bas au bout du corridor une pauvre dame très malade, monsieur le Curé; papa disait même qu'elle ne passerait pas la nuit; mais il me semble qu'elle ne s'appelle pas comme vous dites.—Le nom importe peu. Fais-moi le plaisir de me conduire à sa porte.» Et l'enfant le conduisit.

L'abbé ouvrit la porte, entra dans la chambre. Auprès d'un lit où était en effet une femme malade à l'agonie, était assis un homme d'une cinquantaine d'années, qui se leva et parut fort étonné à la vue d'un prêtre. Celui-ci le salua avec affabilité et lui demanda comment allait sa pauvre femme; «car c'est sans doute votre femme, ajouta-t-il, et vous êtes monsieur Gérard?... —Moi? répondit brusquement le maître de la chambre; point du tout. Qui vous a dit de venir ici et de vous mêler de nos affaires? —Mais on vient de m'envoyer chercher, repartit le prêtre fort étonné. On m'a dit qu'une pauvre dame Gérard, malade à l'extrémité, m'envoyait quérir pour recevoir les derniers secours de la religion. Si je me suis mépris de rue, ou de maison, ou de chambre, il me semble du moins que la pauvre dame que voici n'a pas moins besoin de mon saint ministère. C'est le bon Dieu, sans doute, qui m'a conduit ici et qui a permis cette méprise.»

«Oh! oui, Monsieur! murmura d'une voix affaiblie la pauvre mourante, c'est Dieu qui vous a conduit ici.—Point du tout, dit le mari avec emportement. Voici plus de dix ans qu'un prêtre n'a mis les pieds chez moi, et vous ne confesserez pas ma femme; elle est à moi, mêlez-vous de vos affaires!—Vous vous trompez fort, Monsieur, dit le prêtre avec douceur et fermeté. Votre femme est à Dieu avant d'être à vous, et vous n'avez pas le droit de disposer de son âme. Si votre femme veut se confesser, je la confesserai; et mon devoir est de ne l'abandonner que si, de sa propre volonté, elle refuse mon ministère.»

Et s'approchant de la malade: «Madame, lui dit-il, désirez-vous vous réconcilier avec Dieu et mourir chrétiennement?» La pauvre femme leva les mains au ciel et se mit à pleurer de joie. «C'est le bon Dieu qui a tout fait, dit-elle. Depuis plusieurs jours je prie mon mari d'appeler un prêtre, et il m'a toujours refusé. Je veux me réconcilier avec le bon Dieu, qui a eu pitié de moi.—Vous l'entendez, Monsieur? dit le prêtre en se tournant vers le mari: veuillez pour quelques moments me laisser seul avec cette pauvre dame.»—Et ces paroles furent prononcées avec tant de fermeté et de résolution, qu'il fut comme forcé de se retirer; ce qu'il fit en grommelant.

«Voici, Monsieur, ce qui m'a sauvée,» dit en pleurant la mourante. Et montrant au prêtre un chapelet suspendu auprès de son lit: «J'ai eu la faiblesse de craindre mon mari plus que Dieu, et pour éviter des scènes, j'ai depuis dix ou onze ans abandonné la pratique de mes devoirs religieux; mais je n'ai jamais cessé de me recommander à la bonne sainte Vierge. Tous les jours, ou à peu près, j'ai dit un bout de mon chapelet, et j'ai toujours conservé l'amour de la sainte Mère de Dieu. C'est elle, Monsieur l'abbé, qui vous amène à moi; c'est elle qui sauve ma pauvre âme!...» Profondément touché de cette scène attendrissante, le bon prêtre consola la malade, l'aida à se confesser, lui donna l'absolution de ses péchés, et lui dit, en la quittant, de se préparer de son mieux à recevoir le saint Viatique et l'Extrême-Onction, qu'il allait chercher à la paroisse voisine.

En sortant, il voulut serrer la main du mari qui la retira, et qui rentra fort mécontent auprès de son heureuse femme.

L'abbé avait regardé dans son calepin l'adresse de la malade, pour laquelle on était venu le chercher, et il avait vu qu'au lieu du n° 18, c'était le n° 28 qui lui avait été indiqué. Tout en bénissant le bon Dieu de son erreur bienheureuse, il se hâta d'aller à ce n° 28, où il trouva en effet la malade qui l'attendait. Il la confessa a son tour, puis, sans perdre de temps, il alla réveiller le sacristain de la paroisse; et prenant le Saint-Sacrement avec les saintes huiles, il revint auprès de ses deux malades; mais quand il entra à son cher n° 18, sa pénitente venait d'expirer—Elle avait eu dans l'absolution sacramentelle le pardon de ses péchés, et la ferveur de sa bonne volonté avait sans doute suppléé aux yeux du Dieu de miséricorde aux autres secours que le prêtre lui apportait.

Rempli de foi et de reconnaissance envers la sainte Vierge, refuge des pécheurs, consolatrice des affligés, le ministre de Dieu termina auprès de l'autre malade ce qu'il avait à faire; et c'est lui-même qui a donné tous les détails de cette touchante aventure. Elle montre une fois de plus quels trésors de bénédiction sont renfermés dans la piété envers Marie, et combien Jésus est miséricordieux pour ceux qui aiment sa Mère.