21.—LE BOUFFON ET SON MAITRE.
Un riche seigneur avait à son service, suivant la coutume d'autrefois, un bouffon chargé de le distraire par ses plaisanteries. Un jour il le fit habiller à neuf des pieds jusqu'à la tête, et lui mit en même temps entre les mains une baguette de bouffon, en lui recommandant expressément de n'en faire présent à personne, si ce n'est à un plus fou que lui. Le bouffon prit à coeur cet avertissement, et pour bien de l'argent il n'aurait pas donné sa baguette. Quelque temps après il arriva que le seigneur tomba mortellement malade. Alors il s'apprêta à faire son testament; mais, comme dans ses bons jours il s'était peu occupé des pauvres et avait encore moins réfléchi aux quatre choses suprêmes, c'est-à-dire à la mort, au jugement, au ciel et à l'enfer, il n'en fit pas plus alors que par le passé; il institua ses plus proches parents héritiers de tous ses biens; quant à des aumônes ou d'autres dispositions charitables, il n'en fut point question. Pas un signe non plus pour la confession ni pour le saint Viatique.
En attendant, on pleurait et on gémissait dans le château, à la pensée que le bon seigneur allait bientôt quitter ce monde. Le bouffon, averti de ce qui se passait, courut droit à la chambre et au lit du malade, et lui demanda d'un air triste: «Maître, j'apprends que vous allez partir? Est-ce vrai?—Oui, répondit le malade d'une voix à moitié brisée, oui, mon heure approche.—Où voulez-vous donc aller? Les chevaux sont-ils déjà équipés, la voiture est-elle déjà attelée? Et vous, êtes-vous tout prêt à partir?—Je n'en sais rien.—Mais vous devez pourtant savoir a quelle distance vous allez, et combien de temps vous resterez dehors? Est-ce un mois, quinze jours, ou toute une année?—Je n'en sais rien.—Mais au moins reviendrez-vous?—Ah!.... peut-être jamais!...—Ainsi, répondit le bouffon d'une voix sévère et convaincante, avec un regard pénétrant, vous faites un si grand voyage que vous ne savez pas même si vous reviendrez, et vous ne faites pas un seul préparatif pour une route aussi longue et aussi dangereuse? Tenez, prenez la baguette de fou, ajouta-t-il en la posant sur le lit du malade, car vous êtes un bien plus grand fou que moi!»
Le malade commença tout à coup à y voir clair; il reconnut, à sa honte, que le bouffon n'avait jamais dit une vérité plus grande. Et alors, il fit distribuer beaucoup d'argent aux pauvres et se prépara à faire le voyage en chrétien[8].
Note 8:[ (retour) ]Cette anecdote, déjà ancienne, est rapportée par Guillaume Pépin, écrivain ecclésiastique.
22.—UN ÉPISODE DE LA RÉVOLUTION.
Pendant la crise la plus furieuse de la Révolution, quand Robespierre étendait son sceptre de fer sur la France, quand Carrier se signalait par ses noyades à Nantes, Lebon par ses massacres dans le midi, et Javogues par ses fureurs dans le Forez, la fermeté courageuse des saints missionnaires de ces pays persécutés ne se laissait point abattre; leur zèle, au contraire, semblait acquérir de nouvelles forces à la vue des malheurs de ces contrées et des dangers qui planaient sur elles.