—Pas précisément. Si vous me le permettez, je vous expliquerai la chose. Je vous ai adressé une lettre de faire-part avec l'espoir que vous viendrez à l'église, parce que c'est vous qui avez fait mon mariage; aussi est-ce surtout à cause de vous que j'ai fait imprimer des lettres de faire-part.
—Moi, j'ai fait votre mariage?
—Certainement. Ah! c'est un peu long a expliquer.
—Mettez-y le temps, et ne trouvez pas mauvais que je rie d'abord, à cette idée que j'ai fait votre mariage sans savoir ni votre nom, ni votre profession, ni votre adresse.
—Le bon Dieu sait le nom et l'adresse de tout le monde. Il a eu sa belle part dans l'affaire.
L'honnête garçon était ému. Il n'avait pas dit: Dieu, mais le bon Dieu. Je ne sentis jamais si bien la différence. Dieu, ce n'est très souvent que le terme plus ou moins banal des panthéistes et des philosophes, qui en font, au plus beau, le synonyme de l'Être suprême des républicains de 93. Le bon Dieu, c'est le terme de prédilection des catholiques, qui ne craignent pas d'afficher une foi naïve de bonne femme ou de petit enfant: dès qu'un homme, en parlant de Dieu, dit le bon Dieu, je vois le fond de son coeur et je puis lui tendre la main.
Je tendis la main à Jean. Je compris, avec une joie intime, que la providence de Dieu avait fait mûrir le grain que j'avais semé. Me voilà donc silencieux près de mon cher visiteur, dont le visage s'épanouit dès les premiers mots de l'histoire qu'il va raconter.
—Monsieur, avant notre rencontre de la rue du Four et de la place Saint-Sulpice, j'avais des défauts insupportables. J'ai le droit de les avouer, puisque je ne les ai plus. Je me grisais quelquefois, et je battais ma bonne femme de loin en loin. Vous m'avez enseigné la patience; cela fut pour moi la meilleure des préparations. Ensuite, vous m'avez poussé dans l'église au moment propice. Il en est survenu comme un miracle. Mais votre Pater m'a fait passer, je vous l'assure, une rude journée! Pour tenir loyalement ma parole, il m'a fallu plus de force et de courage qu'il ne m'en faudrait dans une lutte contre dix hommes. Vous avez oublié, peut-être?
—Je n'ai pas oublié, et je vois que le Pater a été bien dit.
—Ah! Seigneur! Il faut que je l'aie dit comme on ne le dit jamais, car en sortant de l'église, voyez-vous, je ne savais que devenir. Je me sentais moitié heureux, moitié exaspéré en dedans de moi. Tout à coup je me trouve, à ma grande surprise, en face de la maison que j'habite. Je croyais chercher un estaminet pour m'y étourdir, et je revenais chez moi. Je monte, j'entre; je prends une chaise: je ne dis rien. Ma femme me regarde, et elle s'écrie: «Mon Dieu! Jean, est-ce que tu es malade?» Le moyen, après cela, de croire que le Pater était une petite chose insignifiante! Il m'avait si bien bouleversé, que l'on me croyait malade. Je rassure ma femme; je lui dis de s'asseoir près de moi, et je lui raconte ce qui venait de m'arriver. Vous pensez bien que je lui avais parlé de vous souvent, et qu'elle vous connaissait on ne peut mieux sans vous avoir jamais vu. Elle m'écoutait, sans souffler mot, en ouvrant de grands yeux. Quand j'ai fini, savez-vous ce que fait ma femme? Elle se prend à pleurer, mais à pleurer de tout son coeur! Et moi, Jean, un homme, je fais comme elle. Cela ne m'était peut-être pas arrivé depuis vingt-cinq ans. Enfin, nous nous apaisons, et je me trouve soulagé: petite pluie abat grand veut. Je voyais ma femme bien heureuse; j'étais aussi bien gai, bien heureux. Nous allons faire une promenade hors barrière avec les enfants. Vous vous souvenez que c'était un dimanche?