Le lendemain, ils allèrent tous deux à confesse; ils avaient le même confesseur. Le cadet se confessa le premier, et se retira devant le Saint-Sacrement, pour demander à Dieu qu'il lui plût de toucher son frère. L'aîné raconta depuis, qu'en entrant au confessionnal, tout ce que son frère avait fait pour lui se présentant à son esprit, il eut honte de lui-même, et ne fut plus maître de retenir ses larmes. Il dit à son confesseur qu'il voulait bien sincèrement se convertir et consoler son frère des chagrins qu'il lui avait causés jusqu'alors. Pendant toute sa confession, il versa un torrent de larmes. Le cadet qui de l'endroit où il était, l'avait entendu éclater en soupirs, était remonté dans son quartier, comblé de joie et bénissant le Seigneur. Un moment après, on vint le demander à la porte; c'était son frère qui se jeta à ses genoux, et les arrosa de ses larmes, lui demandant pardon de tous les sujets de mécontentement qu'il lui avait donnés et lui promettant de suivre, à l'avenir, aussi bien ses avis que ses exemples. L'enfant, ravi des dispositions de son frère, se jeta a son cou, et lui dit tout ce que sa charité put lui suggérer de plus tendre et de plus affectueux pour l'encourager. Le jeune homme demeura si ferme dans ses bonnes résolutions, qu'en peu de temps, il devint, comme son frère, un modèle de vertu, et ne se démentit jamais.
4.—UN JEU OÙ L'ON GAGNE LE CIEL
Dans une petite ville de France vivait un officier retraité, qui était un excellent chrétien. Personne devant lui ne se serait permis une parole inconvenante; chacun venait lui demander conseil: l'un le consultait pour l'achat d'une terre; l'autre, pour l'arrangement d'un procès; tout le monde, en un mot, l'honorait, le respectait et l'aimait.
Lui-même a raconté son histoire, et elle mérite d'occuper une des premières places dans ce recueil, car elle montre d'une manière bien touchante que Dieu se sert des moyens les plus inattendus pour ramener à lui les pécheurs et que sa miséricorde est inépuisable à l'égard des âmes de bonne volonté.
«Je ne date pas d'hier, disait plaisamment notre officier, vous vous en apercevez facilement à ma moustache et aux quelques cheveux qui me restent; mais si je suis vieux et cassé, j'ai été jeune et alerte. J'avais dix-huit ans environ, en 1792, lorsque la grande guerre vint à éclater; j'étais ardent, j'avais adopté avec enthousiasme toutes les idées du temps. Je criais avec les autres, et de bon coeur: «Vive la fraternité ou la mort!» Hélas! ce devait être la mort ou la ruine pour bien du monde. Aussi, dès que j'appris que la France venait de commencer la lutte contre les étrangers, mon parti fut bientôt pris, je m'engageai.
«Il faut vous dire, avant d'aller plus loin, que, malgré les efforts de ma pauvre chère mère et de notre curé, je ne croyais guère à Dieu, et encore moins au diable; je m'amusais tant que je pouvais; je passais, parmi mes camarades de plaisir, pour un bon garçon. À vous parler franc, j'étais un très mauvais sujet; mais parmi tous mes défauts, j'en avais un qui me distinguait de tous mes compagnons, je ne pouvais pas prononcer une phrase, souvent même une parole, sans y ajouter un juron. Et ce n'étaient pas des jurons pour rire, c'étaient d'affreux blasphèmes qui devaient dans le ciel faire voiler les anges et pleurer les saints.
«Après ce préambule, nécessaire pour bien faire comprendre la suite de mon histoire, je la reprends, et je tâcherai de l'abréger le plus possible pour ne pas trop vous ennuyer. Me voila donc engagé à dix-huit ans, menant joyeuse vie et jurant tout le long du jour. Je vous fais grâce de ma vie militaire, elle a ressemblé à celle de beaucoup de mes camarades, qui n'ont pas laissé leurs os sur le champ de bataille; je fus envoyé à l'armée des Pyrénées, puis à l'armée de Sambre-et-Meuse, puis en Italie, puis en Égypte, puis partout enfin où il y avait des coups à donner et à recevoir. Les années, l'expérience, deux blessures, l'une reçue aux Pyrénées, l'autre, à Austerlitz, l'affreuse retraite de Russie, tout cela avait calmé ma fougue, m'avait rendu plus régulier dans ma conduite, mais n'avait pu me corriger de mon défaut de toujours jurer. Mon avancement même se trouva arrêté par ce vice; comme je savais lire et qu'on n'avait pas le choix alors parmi les lettrés, je fus rapidement officier; mais une fois là, mon malheureux défaut me joua bien des tours; et souvent des généraux, après une affaire où je m'étais bien conduit, n'osaient pas m'avancer, parce qu'ils trouvaient que j'avais trop mauvais ton pour arriver aux hauts grades militaires. Je les traitais bien de sacristains, de calotins, mais, à part moi, je leur donnais raison, et pourtant je ne me corrigeais pas. Enfin, 1815 arriva: je fus licencié avec l'armée de la Loire et je revins dans ma ville natale capitaine et décoré. Après les premières joies de retrouver mes vieux amis, mes vieux camarades d'enfance, après les premières douceurs du repos et de la liberté, à la suite de tant de privations et d'années de discipline, je commençais à trouver le temps long, je fus au café et je mangeai ma demi-solde, comme un égoïste, entre une pipe et un jeu de cartes. Ma position, mes campagnes, mes récits me faisaient le centre d'un petit groupe de désoeuvrés comme moi, et, par suite de mon habitude invétérée, on y entendait plus souvent jurer que bénir le nom de Dieu.